‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 42 sur 54 · RUE DE LA VICTOIRE ET MALMAISON · texte numérisé non relu

RUE DE LA VICTOIRE ET MALMAISON

Rue de la Victoire, n'^ 6 — rue Ghantereine jusqu'au 8 nivôse an VI (28 décembre 1797) où Tadminislration centrale du Département voulant « consacrer le triomphe des arméesfrançaises par un de ces monuments qui rappellent la simplicité des mœurs antiques», donna àla rue qu'habitaitle conquérant de l'Italie le nom de la Victoire ; rue delà Victoire donc, une porte cochère à attributs militaires, entre deux murs très approchés, donne accès à un long passage à ciel ouvert entre deux maisons qui ont leur façade sur la rue. Large assez pour le passage d'une voiture, il conduit à une cour sur les côtés de laquelle sont les services et les communs. Au fond, unjardin, et, dans ce jardin, l'hôtel, construit sur quatre faces avec pans coupés aux angles, un rez-de-chaussée, un étage et des mansardes. Entre deux lions de pierre, par quelques marches, on accède à un

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perron demi-circulaire que Joséphine a fermé pour donner à la maison un vestibule qui y manquait. Ce vestibule, tendu en toile de coutil, est orné de trophées militaires sculptés et peints. De là, on passe dans la salle à manger, disposée en ovale avec avancée sur le jardin; meubles très simples dont deux petits buffets en chêne clair, un petit thyrse surmonté d'une pomme de pin formant baguette de recouvrement du vantail de dessus. A côté, un cabinet, pavé de mosaïque, sert de petit parloir ; de la salle à manger on va au salon, la plus grande pièce de la maison ; une belle cheminée, entre une croisée descendantjusqu'au parquet et une porte vitrée par laquelle on accède au jardin. A ce salon, succède une pièce plus petite, décorée d'une frise de près de un mètre de hauteur, dessinée, assure-t-on par David et peinte sous sa direction. Elle représente des scènes où des héros antiques brandissent des épées et agitent des lances : certains disputent le prix de la course ; d'autres s'adonnent à l'agriculture ; un groupe de deux ou trois jeunes gens courent, le javelot haut, comme s'apprêtant à le lancer; certains portent des pièces d'armures, d'autres des faucilles, des gerbes et des fleurs. C'est la

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Paix et la Guerre. Sur le stylobate, des basreliefs, imitant le bronze, montrent de même des héros, qui doivent tenir compagnie au vainqueur de ritalie.

On monte à l'unique étage par un tout petit escalier tournant, praticable pour une personne de front; après quelques marches, on accède à un cabinet de bains entresolé; et, après l'évolution, à un petit salon, qui précède la chambre de Napoléon et de Joséphine. Celle-ci est toute militaire : Les lits jumeaux, qu'un ressortécarte ou rapproche, sont exécutés sur des modèles antiques et le bois dans lequel ils sont taillés est peint en couleur bronze ; des tambours servent de sièges ; les meubles ont des formes disgracieuses et raides, mais tout a été mis comme l'a voulu Joséphine « au dernier goût ». A côté s'ouvre le cabinet de toilette : c'est une pièce toute tendue de glaces, séparées par de légers arceaux, sur lesquels sont peints à fond gris, des papillons et des oiseaux. Le décor est très léger, presque imperceptible ; tout va aux glaces; de sorte qu'aucun détail de la toilette n'est perdu pour celle qui, du centre, s'examine et qui répète ses gestes.

Aux mansardes, les gens. Rien de plus. C'est

bien une maison d'amour, la maison de Julie, et la façon dont elle est déguisée à présent, si elle est à la mode, la dépasse étrangement. Lors de l'achat fait par Bonaparte en 1796, la superficie était de 601 toises, soit 1.171 mètres ; lors delà donation faite par lui, le 11 décembre 1806, au général et à M™® Lefebvre Desnoëttes, la superficie est de 3.104 mètres. Ainsi a-t-elle triplé et la valeur depuis 1796 a suivi la même hausse passant de 44 f^"- 78 à 200 francs le mètre carré. Par une étrange coïncidence, cette rue Chantereine traversait l'ancien marais de la Victoire. C'était la ruellette au marais des Porcherons, ou au marais de la Victoire, ainsi nommé de l'abbaye de la Victoire fondée à Senlis par Philippe-Auguste, après la bataille de Bouvines, pour son chef d'état-major, Tévêque de Senlis. La ruelle des Postes, devenue ensuite rue Chantereine, est donc retournée à son nom d'origine, et elle y est retournée dans la gloire française : Arcole et Lodi peuvent marcher avec Bouvines. Les Pyramides et Aboukir ne les déparent point. Mais cela ne rend point la maison plus commode, plus ample et peut-on dire moins fille. La caque sent toujours le hareng. Aussi Joséphine, depuis le retour d'Italie, y

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a habité quatre mois au plus, du i3 nivôse an VI (2 janvier 1798) au i5 floréal an VI (4 mai), puis cinq autres mois, depuis le 3o fructidor an VI où elle y est rentrée de Plombières jusqu'au début de floréal an VII où elle s'est établie dans son château de Malmaison.

Malmaison c'est Joséphine. Partout ailleurs elle est une passante; ici, elle est chez elle. Elle y est établie pour les siècles, bien qu'elle y ait vécu à peine une quinzaine d'années, encore combien coupées, morcelées par des voyages, de longs séjours en d'autres maisons qui ne peuvent la retenir. Son cœur est à Malmaison et c'est là qu'elle voudrait vivre. Au moins y estelle morte.

On ne saurait dire qu'elle n'a point désiré cette demeure, qu'elle ne l'a point souhaitée depuis sa lune de miel (celle avec Beauharnais) où il semble bien qu'elle vînt à Croissy; à coup sur, tout de suite après sa séparation. Et puis, pendant la Terreur, lorsqu'elle fréquenta intimement chez le citoyen Chanorier, (M-devant seigneur de Croissy, qui était homme de bon conseil et accueillait même alors une nombreuse compagnie. En ce paysage que nous

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parvenons à peine à nous figurer avec sa rusticité paysanne, le château de Malmaison — Maladomus — apparaissait, vaste, caserne formant, avec les communs, les écuries, les bâtiments de ferme, une sorte de demeure seigneuriale au milieu des prés, des vignes, des petits bois qui lui servaient de cadre. Cette ferme était assez forte pour loger sept chevaux, douze vaches, cent cinquante moutons, des cochons en nombre et une grande basse-cour. Elle était, comme dans la plupart des demeures analogues, collée à la maison d'habitation, afin que le propriétaire put surveiller son bien. On faisait valoir, mais de tout près, quitte à en sentir les inconvénients et que le fumier fût assez approché pour que les mouches envahissent le salon et la salle à manger. Le produit principal était la vigne ; on faisait, par an, cent vingt pièces d'un vin fort proche de l'Argenteuil et qui ne manquait pas plus d'amateurs que tous ces vignobles de l'Ile de France où le raisin ne mûrit plus. On vendait, année moyenne, la pièce de ce vin suret et joyeux cinquante livres, ce qui faisait bien près de deux cents francs d'aujourd'hui. C'est de ces vins qui n'empâtent pas la bouche, qui y laissent un goût léger de framboise et, s'ils

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montent à la tête, y portent des chansons joyeuses. Si peu d'alcool qu'ils ne sauraient nuire, assez pour qu'ils fassent regarder la vie, les êtres et les choses avec une douceur attendrie. C'étaient là nos vins de pays; mais le soleil a cessé de les dorer, et ils sont morts.

Il y a en France bien des Malmaisons. Il en est de récemment illustres. On assure que celuici a retenu son appellation des Normands qui, au ix*" siècle, y laissèrent un mauvais renom. Au xiii® siècle, il y a là une grange qui dépend de l'église de Rueil et qui est fieffée à l'abbaye de Saint-Denis. Au xvi°, un conseiller au Parlement de Paris, Christophe Perrot, y établit sa campagne et il en relève la seigneurie. Au xvii'', une Perrot le porte par mariage aux Barentin, lesquels, quoique gardant le fond, aliènent l'usufruit à des personnages qui, sans compter, y dépensent leur argent, qui élèvent peu à peu des bâtiments et lui donnent une apparence de château. En 1764, après plus de deux siècles de possession — neuf générations d'hérédité — Barentin, le futur garde des sceaux, vend sa seigneurie de Malmaison à M™' Daguesseau née de Noient, veuve toute récente de l'aîné des fils du chancelier. Celle-ci la garde sept ans et, en 1771,1a revend à

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M. et M"*" LecoLiteulx du Moley. Ce sont ces Lecouteulx, des gens de finance, d'une finance qui touche à la robe et qui y pénètre, intelligents, instruits, aimant les lettres et se disant, se croyant peut-être libéraux. Avec eux s'achève la réputation de Malmaison, commencée par une ^me Harenc qui en fut locataire et qui avait pris Marmontel comme précepteur de son petit-fils. Avec les Lecouteulx, on a Delille, on a M""' Lebrun , on a le duc de Grillon et le comte-duc d'Olivarès. L'on a aussi M. l'abbé Sieyès et M. Lecouteulx ne lui cède en rien dans ses attaques contre la noblesse. 11 semble avoir gardé une rancune tenace de ce que son grand-père acheta, pour paraître anobli, une charge de secrétaire du roi en 1702 et de ce que sa femme empruntait un titre de comtesse. Aussi fut-il, aux premiers jours de la Révolution, de ceux qui déclaraient qu'elle n'allait pas assez vite et qui eussent conspiré la radicale abolition des aristocrates. Ces messieurs l'obtinrent, et celle du trône, et celle du roi, et celle des financiers ; ce qui leur parut grave. M. Lecouteulx qui était seul de son espèce, échappa au sort des receveurs et des fermiers généraux. Il avait des amis qui le servirent, moyennant qu'il se terrât à sa campagne;

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mais cela ne manqua point de lui coûter. De plus, les financiers, même ceux qui avaient suivi l'abbé Sieyès jusque dans son vote régicide, n'avaient guère à compter sur leurs anciennes affaires, la plupart étaient ruinés, au moins gênés et ils aspiraient à vendre les biens fonciers qui leur restaient pour se faire des capitaux. Tel était le cas de M. Lecouteuix. Déjà, depuis deux ans, il cherchait un acquéreur. Il prétendait (|u'à son retour d'Italie, le général Bonaparte était venu sur place et qu'il lui avait offert 3oo.ooo francs; c'était, cela, durant l'hiver de l'an V, alors que Bonaparte préparait l'expédition d'Angleterre. Joséphine a repris l'afïaire en ventôse an VII. C'est le moment où son mari est à Jaffa, visite les pestiférés, arrive devant Acre. Nulle heure dans sa vie n'est davantage tragique, Joséphine risque cela comme elle commanderait une robe. Son beau-frère Joseph, chargé par le Général de lui payer sa pension de 4o-ooo francs par an, a pris sur lui de lui couper les vivres. Ce n'est point d'Egypte qu'elle a reçu quoi que ce soit et si, de Saint-Domingue, Toussaint-Louverture a imaginé de lui envoyer une remise de la plantation Beauharnais, c'est là un coup de ( hancc dont on ne saurait espérer la

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répétition. Pourtant M. Ghanorier, son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire près de M™" du Motley, remue devant elle les milliers de francs comme si elle les possédait. 11 faut, lui dit-il, au moins de 20 à 25. 000 livres de rente à joindre au revenu de la Malmaison pour ne pas y ê,tre gênée. Mais n'y a-t-il pas là près de quatre cents arpents, trois cent quatrevingt-sept si l'on veut, aménagés en froment, vignes, bois et prairies ? cela fait, à l'arpent de Paris, cent vingt-neuf hectares et, à 3oo.ooo francs, cela met l'hectare à 2.334 francs. A la vérité il y a le château et les communs, les arbres des bois et ceux du parc. Mais qu'est-ce que tout cela? M""* Lecouteulx qui s'entend en affaires et ne prend les propositions de Ghanorier que pour les répéter à son mari, discute les détails et finit par demander 290.000 francs pour le château, les glaces et. le reste; on s'arrangera à iS.ooo pour le mobilier, à 23.000 pour les chevaux et vaches, les récoltes engrangées et les semences. Enfin, il y aura les droits du fisc. Tout cela monte à 36o. 000 francs.

Finalement, après une ofFrede 29o.oooqu'afaite Ghanorier et qui semblerait son ultimatum, Joséphine se ravise et offre 3io.ooo, tout com-

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pris et les clefs à la main. Les notaires, lorsqu'on traite officiellement le 2 floréal an VII, réduisent le prix à 225. 000 francs. 11 y a de plus 37.016 francs pour le mobilier qu'il faut payer comptant, et 9. 1 1 1 pour droits de mutation. Si bien que s'agissant de fournir un acompte sur le capital, Joséphine est contrainte d'emprunter i5.ooo francs du citoyen Lhuilier. qui est régisseur des Lecouteulx et qui s'assure ainsi sa place, quoi qu'il advienne.

Aussitôt, et moyennant cet acompte, Joséphine se met en possession et s'installe. On a dit qu'elle n'était point seule dans le château où elle avait conservé tout entier le mobilier des Lecoulteux datant déjà, mais très campagne, et sans rien qui sentit Paris. Gela était du bon ton de grandsbourgeoisetronn'ytrouvaitpasl'action de la mode. Du vestibule qui fait salle de billard, à droite on entre dans deux salons qui se commandent et l'on accède à l'escalier; à gauche, à la salle à manger et à deux pièces assez grandes. Au premier et au second étage, des chambres à coucher s'ouvrent tout à la suite sur un couloir. Dans les pavillons d'angle au dernier étage une belle lingerie, aménagée à souhait. Rien de cela n'est rare, curieux, précieux ; c'est

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une bonne grande maison, au milieu d'un beau pan;, et surtout d'un vaste faire-valoir : c'est une maison qui a gardé la distribution rudimentaire en usage, sans aucune des fantaisies que le passé sut aménager po*ur donner alternativement les deux expositions nord et sud, sans aucune des commodités que le siècle nouveau saura introduire; une maison avenante et, si Ton peut dire « bon enfant «^ où du jardin, l'on pénètre tout droit dans les appartements, où Ton trouve pour vous faire accueil d'aimables visages.

Sans doute ; mais 3oo.ooo francs ! et Joséphine qui n'a pas le premier sou pour les payer et qui doit à dieu et à diable, rame de tous côtés pour trouver de l'argent. Elle écrit le 1 2 fructidor (an VII) 29 juillet 1792 à Rousselin : « Votre lettre, aimable citoyen, ma touchée par l'intérêt que vous prenez à ma triste position, triste oui ! Elle l'est véritablement et l'espérance d'être moins malheureuse venait chez moi en pensant que vous serez mon ange tutélaire. J'en suis si convaincue que je vous renvoie le papier que je vous avais confié. Les objections que vous avez faites ont été aplanies. Je me repose maintenant entièrement sur vous pour le succès de cette affaire, persuadée que vous y mettrez le zèle et

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l'intérêt qu'inspire une personne malheureuse. » A Barras, avec lequel elle a une singulière querelle, relative à d'étranges potins de femme, elle fait très humblement des excuses : « Mettezmoi vis-à-vis de cette femme, écrit-elle et vous connaîtrez la vérité. Vous verrez, mon cher Barras, que je n'ai pas cessé de vous aimer et de vous estimer et que je mourrais de douleur si j'avais pu un instant vous compromettre. Je désire causer un instant avec vous demain ; mandez-moi si à cinq heures et demie, six heures, je pourrai vous trouver. Je ne puis exister avec l'idée que vous pouvez un instant soupçonner mon attachement pour vous, il durera autant que moi. »

Il faut croire qu'au début de l'an VIII, la question était devenue tout à fait aiguë et qu'elle ne comptait plus, pour ainsi dire, que sur Barras. Elle lui écrit le 8 vendémiaire an Vlll (3o septembre 1791) : « J'étais venue à Paris, mon cher Barras, dans l'intention de vous voir, mais j'ai appris à mon arrivée que vous aviez beaucoup de monde aujourd'hui. Je ne me présenterai pas chez vous, mais faites-moi Tamitié de vouloir bien m'indiquer un jour dans le courant de l'autre décade où je puisse vous voir un quart

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d'heure. J'aime mieux que ce soit le matin à déjeuner. Depuis que j'habite la campagne, je suis devenue si sauvage que le grand monde m'effraie. D'ailleurs, je suis si malheureuse que je n'aime point à être un objet de pitié pour les autres. Vous, mon cher Barras, qui aimez vos amis même lorsqu'ils sont malheureux, je n'irai chez vous que pour vous et lorsque vous pourrez me voir seule. Ayez donc la bonté de me dire le jour où vous pourrez me donner à déjeuner. Je viendrai exprès de la Malmaison et je serai chez vous à neuf heures du matin. J'ai besoin de causer avec vous, vous demander vos conseils. Vous les devez à la femme de Bonaparte et à son amitié pour vous. »

En vérité, cette sauvagerie s'était rendue familière avec M. Charles, et tous les paysans, autour de Malmaison, étaient au courant des tendres promenades de la dame et des disparitions du jeune homme, toutes et quantes fois apparaissait Gohier, ou bien Rousselin, ou bien une dame, ou encore Barras. Alors, Charles s'évanouissait. Pourtant on savait qu'il existait : Gohier disait à Joséphine qu'elle devait se décider et qu'elle n'avait qu'un parti à prendre : celui du divorce. A la vérité, le moment n'était

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pas trop favorable, étant celui où la compagnie Bodin faisait banqueroute, mais l'amour, le grand amour couvre tout. Elle hésitait pourtant à tout casser. Si Bonaparte allait revenir, apportant les trésors de l'Orient ? Ce serait en vérité une sottise impardonnable de lui avoir préféré ce petit râblé de Charles, avec ses calembours et ses coq-à-l'âne ; drôle, oui, amusant certes, mais si commun! Lorsque tomba sur la nappe, chez Gohier, la nouvelle que Bonaparte était en rade de Fréjus, elle n'avait point à reconquérir que le Général ; elle avait à traiter une autre affaire, que ses lettres à Gohier, à Barras, à Rousselin annoncent et qui mélangée plus ou moins à la première semblait l'inquiéter encore davantaefe.

Joséphine avait eu presque en même temps que le Directoire la nouvelle par son fils qui sans doute l'avait voulu mettre en garde : « Le Général va faire partir sur le champ un courrier, avait-il écrit, qui te portera ce mot ; nous nous portons tous bien et pensons à vous. » Que pouvait-il gagner sur Bonaparte, ce courrier ? Deux jours peut-être et c'était assez pour venir à lui, le rencontrer, pourvu qu'on ne se trompât pas de route. Mais il y avait deux routes : la route du Beaujolais, par Cosne, Nevers, Moulins, et- la route de Bourgogne par Sens, Joigny, Auxerre, Chalon. Real, presque de force, l'avait comme contrainte à partir, mais il n'avait point tiré au sort la bonne route. Joséphineman(jua Bonaparte. Elle dut aller jusqu'à Lyon oii elle apprit qu'il avait passé et elle remonta ensuite, donnant

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trois jours à ses ennemis pour l'attaquer et la perdre.

La scène qui se produisit alors, Hortense a vainement tenté, non de la nier, mais de l'atténuer. Lorsque, après trois jours de vaines fatigues, Joséphine rentra rue de la Victoire, Napoléon enfermé dans leur chambre refusa de la recevoir. Vainement, durant des heures, elle frappa à cette porte qui le séparait d'elle. Bonaparte demeura sourd et inflexible: à la fin, épuisée, elle quittait et elle renonçait. Sa femme de chambre la reprit, lui fit comprendre que tout dépendait de ce moment, la ramena devant cette porte. Elle alla chercher Eugène et Hortense. Ils pleurèrent, ils prièrent avec elle. A un moment la porte s'ouvrit. La lutte avait été aussi cruelle pour lui et il n'y tenait plus. Il ouvrit les bras et il voulut tout oublier — tout, jusqu'au serment qu'il proférait tout à Theure : « Si je n'étais pas sûr de moi, j'arracherais mon cœur, je le jetterais au feu. »

Le lendemain matin, c'est dans la chambre conjugale qu'il reçoit Lucien et c'est assez pour lui signifier sans phrases la défaite des Bonaparte.

A présent, dans la réconciliation acquise, sans

mauvaisegrâce, sans reproches vilains, Joséphine va s'employer pour son mari avec toute la grâce, toute l'aisance, tout l'agrément dont elle se sent capable : Elle s'y prêtera d'autant mieux qu'elle ignore pleinement ce dont il s'agit, qu'elle est fort loin d'imaginer un coup d'Etatoù Bonaparte veuille mettre qui que ce soit en mauvaise posture . Son salon et sa salle à manger, rue de la Victoire, servent de passage au cabinet du Général, mais on ne s'occupe point ici de ce qui se combine là. Il vient du monde de toutes les espèces et ce n'est pas une des moindres curiosités de ce moment. « Queva-t-on faire. ^)) On hésite fort et l'on n'en sait rien. Pourtant faut-il sortir d'une situation pleine de dangers aussi bien pour l'armée que pour l'intérieur. Que va faire Moreau ? Ce n'est pas parce que Bonaparte lui a fait présent d'un damas garni de diamants, rapporté d'Egypte et estimé 10.000 francs qu'il va se précipiter vers lui. Mais Moreau sait qu'il faut en finir avec ces perpétuels coups d'Etat, ces magnificences oratoires qui ne dissimulent point les platitudes gouvernementales, avec la bassesse de ces prétendus hommes d'Etat qui semblent se faire un jeu des défaites des armées et pour qui le patriotisme n'est au plus qu'une figure oratoire. Les caisses pu-

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bliques sont vides; les soldats sont dans une misère qui faithonte et pitié; on assassine et on pille sur toutes les routes. Les domestiques du général Bonaparte ont été dévalisés au sortir de Fréjus et cela est un symbole.

Partout, on sent, on comprend, on accepte qu'il faut que cet homme-là, revenu par miracle, fasse un miracle, mais Bonaparte n'a garde de se poser en sauveur, n'y d'affecter des airs inspirés. Il suit simplement sa vie : allant de Paris à Malmaison où il passe les derniers beaux jours de vendémiaire, et à Mortefontaine. Il est là chez Joseph avecBernadotte, RegnauddeSaint-Jean-d'Angely Arnault et d'autres. Le lendemain de son arrivée, grande promenade à cheval avec Regnaud; comme ils revenaient, le long des étangs, à travers les rochers, son cheval s'abat ; il est lancé à douze ou quinze pieds, sans connaissance, et il lui faut des heures pour se reprendre; mais, une fois debout, il est aussi net et aussi lucide que jamais.

Il rentre à Paris et il passe son temps dans sa maison. Le 29 vendémiaire, Brueys dîne chez Talleyrand avec Rœderer. Après dîner, ils vont faire visite à Bonaparte. Ils le trouvent jouant au trictrac avec sa femme et seul avec elle, et ils

causent. D'autres, comme le général Sarrazin viennent pour lui faire visite et, ne pensant pas être reçus, s'en vont après s'être inscrits. « Du fond de l'allée qui est fort longue » entre les maisons, quelqu'un les appelle, et c'est Bonaparte en casquette et capote grise. La conversation s'engage et elle est toute sur le militaire. Voici Thiébault qui, le 4 brumaire, à dix heures et demie entre dans le salon. Il trouve le général Bonaparte debout et fort occupé d'une conversation avec un homme que Thiébault ne connaît point et qui se promène avec lui au fond du salon. M™* Bonaparte arrive; Thiébault cause avec elle; un peu avant onze heures, Bonaparte congédie son interlocuteur; il se rapproche de la cheminée, dit bonjour à Thiébault et sonne pour qu'on serve à déjeuner, ajoutant en se retournant vers son hôte : « Vous déjeunerez avec nous. » A peine à table, en tiers avec M"'" Bonaparte, il met la conversation sur les deux dernières campagnes. Le 16, il y a, rue Cisalpine, dans le faubourg de Mousseaux, un grand dîner de famille chez B(;rnadotte. « Nous étions plus de trente et par conséquent fort gênés vu la petitesse de la maison, dit un des convives. Mais le dîner l'ut splendide, au point ([ue Berna-

dotte, naturellement fort sobre, s'en plaignait hautement à son épouse qui plaisanta sur la mauvaise humeur de son mari et dit en riant que c'était pour faire oublier à Bonaparte sa mauvaise cuisine d'Eg-ypte. Le dîner fut fort gai... Après le dîner, sous un berceau, au fond du jardin, il y eut une longue conversation entre Bonaparte et Bernadotte. »

C'est assurément une des plus étonnantes histoires de ce temps celle de l'hostilité entre ces deux hommes : Ils se rencontrent chaque jour, presque à chaque heure, soit chez M""" Joseph, soit chez M""^ Leclerc, soit chez M""" Bernadotte, soit chez Joséphine. Or, à la première nouvelle du débarquement de Bonaparte, Bernadotte a fait dire au Directoire qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour le traduire devant un Conseil de Guerre : « Nous ne sommes pas assez forts », a répondu Barras aux envoyés de Bernadette. Après douze jours où il n'a pas voulu voir « le revenant », il se décide sur les instances de sa femme et de M"^^ Leclerc à faire une visite. Bonaparte lui parle des affaires publiques; il exagère les maux et la situation de la France. Sur quoi, Bernadotte le relève fortement et termine son apologie par une phrase sur l'Egypte où il dit :

LH DIX HUIT UIUIiNIAIFil':

« Je ne désespère pas du salut de la République et j'ai la conviction qu'elle résistera aux ennemis de l'intérieur et du dehors. » En prononçant -.aux ennemis de Vintérieur il fixe Bonaparte qui perd visiblement contenance. M""" Bonaparte change la conversation et Bernadotte ne tarde pas à prendre congé.

Et c'est tout de même quand Rousselin, ancien secrétaire en chef du ministère de la Guerre, demande à Bernadotte de le présenter à Bonaparte; celui-ci parle de l'exaltation des Républicains et surtout du Club du Manège. Bernadotte réplique, accuse les Bonaparte de l'avoir excitée. On commence à discuter assez vivement, Bonaparte prend de l'humeur et déclare qu'il préférerait vivre dans un bois que de continuer d'exister au milieu d'une société qui ne lui donne aucune garantie. « Quelle est celle que vous demandez? », répond Bernadotte. M""" Bonaparte qui craint que la conversation ne devienne trop animée, coupe, en s'adressant à Rousselin, qui lui est connu, certes!

La veilledu jour où eut lieu la promenade àMortefontaine « Bonaparte ayant rencontré le général Bernadotte au sortir du Théâtre français » s'informe s'il est de la partie du lendemain. Sur la

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réponse affirmative : « Voudriez-vous, dit-il, me donner demain du café ? Je dois passer près de chez vous et je serai fort aise de m'arrêter quelques moments. » Le lendemain matin, Bonaparte arrive avec sa femme. Il est fort aimable. Dans la journée, à la campagne, il y a des pourparlers entre Regnault, Joseph et Lucien — entre Bonaparte et Bernadotte. Mais on ne paraît point aboutir. Aussi bien, jusqu'au dernier moment, Bernadotte tergiversa, attendant pour lui-même la plus grande place, et, quelle que fut l'opinion qu'il avait de lui-même, ne trouvant personne qui la partageât.

Ce qu'il faut remarquer, c'est le rôle très utile que joue M""" Bonaparte. Au moment où, entre des interlocuteurs animés, la conversation prend iin tour pénible ou simplement gênant, elle intervient pour jeter à propos quelque agréable banalité et détourner les chiens. Le i6 ou le 17. il y eut rue de la Victoire une conférence où se trouvaient trois directeurs. «Il n'en resta que deux, dit Montigny Turpin, qui raconte l'épisode, le troisième qui n'avait pas été convoqué avec ses collègues s'élant esquivé. Dans le moment où elle se tenait, Sébastiani était au salon de M""^ Bonaparte chez laquelle j'avais

accompagné M"*" César Berthier. Il y avait aussi le chef d'escadron Maiipeiit, le comte de Miin et d'autres personnes encore, des plus élégantes ; tout cela parlant toilettes et chevaux; ne se doutant pas des grandes affaires qui se traitaient dans un salon à côté. Nous en fûmes pourtant instruits par le fracas que fît tout à coup un nouveau venu de haute apparence et qui n'était autre que le directeur dont j'ai parlé. En entrant, il dit à voix haute : « Ils ne savent pas qu'ils ont (( affaire à des furieux qui les mettront hors la «loi. » Reconnaissant la voix de Barras plus que sa figure, car il faisait déjà sombre, Joséphine lui dit : « Qu'y a-t-il donc? — Oh! mon Dieu, c( ce n'est rien, c'est l'abbé qui est toujours gros « de constitutions et qui voudrait se permettre « d'en mettre une au jour chez vous, madame, « mais ne vous en inquiétez pas. C'est affaire à « moi de lui en ôter l'envie, ce que je ne man- « querai pas de faire quand nous serons rentrés « chez nous, dans notre petit ménage du Luxem- « bourg. » Il ne nous avait pas vus. Apercevant M""' César Berthier, il nous salua et se retira. »

Ainsi, les choses se passaient, sans que, pour cette Constitution de l'an 111, qui que ce soit

s'insurgeât ou prît les armes. Chacun se rendait compte qu'elle avait perdu toute autorité : on ne saurait parler de son prestige, elle n'en eut jamais. Contraints à l'accepter en vendémiaire an IV sous les fusillades et les canonnades de la Convention, les Français avaient protesté à toute occasion contre elle ; il ne s'était pas fait une élection où ses adversaires n'eussent été élus ; au premier renouvellement du Corps législatif, tout avait été compromis et, sans les armées, tout eût été brisé. Les Conventionnels au pouvoir avaient annulé les votes, déporté les députés qui leur déplaisaient, s'étaient maintenus par la force ; ils avaient substitué au régime des assemblées électorales à peu près libres celui des assemblées scissionnaires où, moyennant quelques factieux, on proclamait la division. Seuls juges des votes, les Conseils proclamaient un résultat à leur convenance et le tour était joué. Dupée et opprimée, la nation avait constamment aspiré à se libérer d'un gouvernement quelle méprisait et qu'elle haïssait. Nul, même des anciens ministres qui n'eût fait son plan pour renouveler cette constitution décrépite avant d'être entrée en vigueur, qui ne tenait plus après quatre ans ; ceux même qui s'en

déclaraient les défenseurs semblaient ne pas en connaître les clauses et paraissaient ignorer qu'elle était immuable. Le moindre changement entraînait une revision et la revision ne pouvait avoir lieu qu'après trois propositions, faites à trois années Tune de l'autre, par les Anciens et ratifiées par les Cinq-Cents. Les articles 336 à 35o de la Constitution ne permettaient pas la moindre infraction légale, ce pourquoi tout le monde pensait à un coup d'Etat. Ainsi Bernadotte prétend « que les cinq directeurs, réduits au nombre de trois, dont un sortirait tous les trois ans pourraient très bien faire marcher la Constitution ». D'ailleurs, il la trouve bonne parce que, « par l'article i35, nul ne peut aspirer à devenir directeur sans avoir été préalablement membre de l'un des deux Conseils ou ministre à portefeuille. Remplissant déjà cette condition, écrit-il lui-môme, il était naturel qu'il penchât pour la conservation d'un régime qui le plaçait au niveau des rois... ». Quanta Bonaparte, Bernadolte ne pouvait mettre en question un homme qui avait à peine trente ans quand il en fallait quarante pour être directeur. Déjà Bonaparte aurait-il bien du mal à « se soustraire au danger dont il était menacé par suite de son

départ de l'Egypte, de l'abandon de son armée et delà violation de la quarantaine ». C'étaient là de ces propos et de ces velléités dont Bernadotte devait se vanter toute sa vie sans que cela tirât à de grandes conséquences, et si l'on soupçonne que, sous le Gonsulatet sous l'Empire, il prit part à nombre de conspirations et s'arrangea pour contrarier chacune des victoires de Napoléon, on ne le surprend guère en flagrant délit, jusqu'au jour où, ayant tout machiné pour sa définitive trahison, il l'accomplit froidement.

Dans ce moment chacun des hommes en place ou aspirant à être placé, spécule sur la Constitution et s'applique à ce qui pourra le mieux le contenter ; chacun remue des termes qui paraissent immuables : trois exécutifs ou cinq, deux ou trois ou quatre chambres, car il y a tant d'ambitions à contenter, tant d'appétits à satisfaire, tant de besoins à pourvoir. Sieyès s'efïorce à mettre au point cette constitution qui serait un chefd'œuvre si chacune des parties n'en était inapplicable ; Barras est prêt à entrer dans quelque combinaison que ce soit; Roger Ducos tout autant. Moulins si on l'agrée ; quant à Gohier il sera incorruptible, jusqu'au jour où Napoléon se

trouvera contenter avec un consulat général ses modestes ambitions. Tout le monde conspire donc, mais à côté, dans le salon proche, on n'est pas moins galant, amoureux, futile et plein d'inventions agréables. On ne discute pas moins de chevaux, d'équipages et de toilettes; on n'en recueille pas moins des histoires et on n'a pas moins de plaisir à les conter. Et c'est, chez Joséphine, le personnel qu'on voyait au petit Luxembourg chez le général Barras, qu'elle y avait connu et qui compose toute sa société. « On y avait fort bon ton, écrit M""'deGhastenayetplutôt une réserve froide qu'un abandon de mauvais go lit. »

Toutefois une partie et non la moins importante de la société de Barras se trouvait à peu près exclue par les ordres de Bonaparte et c'était mystérieusement, comme on a vu, que Joséphine fréquentait M. Charles, les gens de la compagnie Bodin et les fournisseurs, quel que fût le nom dont ils se parassent. Bonaparte, pas plusen Italie qu'en Egypte, n'avait capitulé devant eux, « Les fournisseurs et les faiseurs d'affaires, a-fil écrit, étaient le fléau, la lèpre de la nation. La France entière n'aurait pas suffi à ceux de Paris. Ils composaient une véritable puissance

et ils étaient des plus dangereux pour l'Etat dont ils obstruaient et corrompaient les ressorts par leurs intrigues, celles de leurs agents et de leur nombreuse clientèle. Ils composaient alors la tête de la société et ils y tenaient le premier rang. Je fis rentrer tout ce faux lustre dans la foule. Jamais je n'en voulus élever aucun aux honneurs : De toutes les aristocraties celle-là me semblait la pire. »

Or il n'y avait à la tête du Directoire, pour montrer une apparence sociale que les gens de finance et les pires; non pas les banquiers qui, sauf Perrégaux, s'était terrés, qui n'avaient eu ni affaires à engager, ni combinaisons à suivre, mais les fournisseurs, les individus qui avaient pillé les royaumes conquis, qui les dévalisaient sous prétexte de nourrir, chausser, habiller, armer des soldats qui manquaient de tout. Et puis, à côté des voleurs, il y avait les spéculateurs, les accapareurs, les administrateurs de la famine, ceux qui faisaient de Targent avec de la faim. Tristes métiers ! Il n'y avait pas que des j^me Angot dans les femmes de ces messieurs. Qu'était-ce donc que M""" Tallien ouvertement la maîtresse d'Ouvrard, qui recevait chez elle tout Paris et toute l'Europe ? Qu'était-ce ce

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magnifique hôtel de la rue de Babylone, et son train, et ses perles et ses diamants sinon l'étalage de la fortune d'Ouvrard ? Et qu'était-ce, la divine Juliette, la fausse prude qui, durant cinquante ans, joua la cruche intacte, de même qu'elle figurait la harpiste passionnée, qu'étaitce, sinon la réclame du nommé Récamier, homme plein d'économie qui, devant les Anglais, faisait tourner M"" Bernard comme un miroir devant les alouettes et se prodiguait pour interposer des serviettes sous les pieds des riches insulaires grimpés sur les fauteuils pour regarder danser sa moitié in partibus '?■ Gela pour simple exemple. Si l'on avait cherché à fond qu'auraiton trouvé? Quelle machination avec l'ennemi? Quelle conspiration, non pas avec le but d'agir sur l'opinion, mais avec l'objet immédiat de réaliser en France la banqueroute? L'argent ainsi volé faisait la grandeur des individus, leur assurait des égards et une considération supérieure. Seul un soldat victorieux pouvait lutter avec l'argent et, à moins (pi'il ne se laissât tenter par lui, le terrasser. Question singulièrement dillicile à résoudre. Car, l'argent avait prise sur tout, cernait, conquérait tout : Où en trouver pour le nécessaii-e d*' la vie sociale si l'on rom-

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pait durement avec les gens qui le maniaient, qui en disposaient, qui en étaient les maîtres ? Où en trouver, hormis dans les poches de ceux qui le possédaient? Un pays ruiné par l'administration la plus voleuse et la plus coûteuse en même temps ; des impôts que payaient seuls ceux qui n'avaient point su se gagner des protecteurs ; la guerre civile dans les départements de l'Ouest et du Midi, la Normandie presque conquise par l'armée royale, des brigands sur toutes les routes, et, en face d'un gouvernement sans autorité et sans crédit, l'argent seul invaincu, seul triomphant, seul dans la gloire.

Tel il était qu'il était assuré qu'on ne pouvait se passer de lui et qu'il disposait de tout, puisque tout était à vendre : les consciences et le reste." Tout, horjnis les soldats. Encore qu'avait-ce été de Dumouriez, qu'avait-ce été de Pichegru? Et n'y en avait-il pas eu d'autres? Toutefois on n'avait pu encore tâter ce Bonaparte et la conquête de l'Italie l'avait mis au-dessus des besoins courants. Par là on n'avait point prise sur lui : Mais sur sa femme ? Là, certes, pleine et entière ; mais elle ne comptait guère ou point. Et, en ce cas, une intervention d'elle près de Bonaparte eût amené une brisure.

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Tout le monde s'accordait à le vouloir. Pourquoi? On n'en savait rien. Que serait-il? Monk ou Gromwell, César ou Washington? En tous cas autre chose que ce Directoire que toute la France honnissait. Hormis deux de ses membres nouvellement entrés, Gohier et Moulins, même Sieyès, même Roger Ducos, même Barras n'en voulaient plus. Mais il fallait quelque chose à mettre à la place : une constitution qui admît les trente ans de Bonaparte, premier point, point essentiel; un gouvernement qui établît l'ordre dans le pays, la paix dans la nation, qui abolît la loi sur les otages et l'emprunt progressif forcé ; un gouvernement qui rassurât les Français et qui leur garantît la sécurité sur les routes et la liberté dans leurs maisons. En fait, il y avait du côté de Bonaparte deux au moins des membres du Directoire, et à l'user on en trouva trois ; il y avait les ministres : celui de la Police Fouché, celui de la Justice Cambacérès, plus Talleyrand qui avait, pour quelques jours, passé la main à Reinhardt aux Relations extérieures; tous les autres étaient prêts à s'en aller et descendaient déjà l'escalier. Au Conseil des Anciens tout le monde, la Commission des Inspecteurs de la salle à la tête ; au Conseil des

Cinq-Cents, saiifune minorité factieuse, soixante membres environ, mais qui semblaient déterminés; dans l'armée, tous les soldats et tous les chefs ; à Paris, la ville, la ville entière, écœurée du Directoire, désireuse de vivre sa vie, de ne plus être la victime des tyranneaux imbéciles et provinciaux^que renouvelait à son gré le dictateur Barras. Car ce fut lui qui, depuis le 9 thermidor, régna, tout étant à ses pieds et sous ses pieds. Ce fut lui qui, ayant fait le geste de tirer l'épée — le geste suffit — fut vraiment dictateur depuis que Robespierre eut été abattu par le pistolet de Meda jusqu'au jour où parut Bonaparte. Il était le géné/'alB-dvras; il avait une maison militaire et une maison civile ; il avait une résidence d'été où il donnait à chasser ; il avait une vénerie où figuraient Girardin et d'Hanneuconrt ; il avait à Ghaillot une maison de plaisir dont chacune de ses maîtresses faisait successivement les honneurs. C'était ça la France !

Bonaparte l'avait toute avec lui, mais, entre elle et lui, s'interposait cette minorité des Cinq- Cents dont Barras disait chez Joséphine :« Ils le mettront hors la loi. » Avec le Directoire, tout a marché à merveille; trois sur cinq des directeurs ont donné leur démission. 11 n'y a plus de

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gouvernement. Les Anciens ont nommé Bonaparte général en chef et ont ordonné le transfert des Conseils à Saint-Gloud. C'est leur droit constitutionnel et tout s'est passé jusque-là selon les règles. A la vérité, Bonaparte a dû prononcer un discours aux Anciens et, par un lapsus singulier, il a dit : « Sachez que je suis le dieu de la guerre et le dieu de la fortune. » Ce qui n'a pas été sans étonner quelques-uns. Mais cela a passé, comme tous les mots, tous les discours, toutes les phrases ; un bout de phrase a peut-être sauté. Il aurait dû dire : « Sachez que je marche accompagné du dieu de la guerre et du dieu de la fortune » ; mais il n'importe.

A Saint-Cloud, oii Ton se retrouva le lendemain, on a distribué à Bonaparte un rôle d'orateur qu'il joua mal. Il parla en soldat dans une assemblée de parlementaires. Il ne se fit aucun scrupule d'exprimer des vérités dans cette maison du mensonge. Aux Anciens oii il n'était point interrompu il n'hésita point à menacer les factieux : (( Si (|ueh(ue orateur payé par l'étranger parlait de me mettre hors la loi, s'é(îria-t-il, qu'il prenne garde de porter cet arrêt contre lui-même. S'il parlait de me mettre hors la loi, j'en appellerais à vous, mes braves

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compagnons d'armes, à vous, braves soldats, que j'ai tant de fois menés à la victoire! A vous, braves défenseurs de la République, avec lesquels j'ai partagé tant de périls pour affermir la Liberté et l'Egalité. Je m'en remettrais, braves amis, au courage de vous tous et à ma fortune ! »

Gela était vif déjà, singulièrement vif, mais c'était devant les Anciens et ils savaient que les mots ne comptent pas.

Aux Cinq-Cents, lorsqu'il parut avec des baïonnettes derrière lui, le Conseil venait d'ordonner le renouvellement du serment à la Constitution et on achevait à peine, au milieu des cris, d'accomplir cette formalité. On ne lui laissa ni le temps, ni le moyen de dire un mot. Les factieux s'écrient : « Quoi ! Des baïonnettes, des sabres, des hommes armés ! Hors la loi le dictateur! A bas, à bas ! Vive la Constitution, vive la République. » On en vient aux mains, on se rue sur lui. Les soldatsl'entraînent. Lucien, président, lutte vainement pour obtenir du silence, pour justifier le Général. Ce sont les cris, les hurlements de ce qu'on nomme les belles séances. C'est le Hors la Loi que Barras a prédit et il va être prononcé. Lucien s'échappe lui aussi de la salle, monte à cheval, parle aux soldats et les enflamme. Legéné-

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ralLeclerc,le mari de Paulette, se présente dans la salle à la tête des grenadiers. Il invite les députés à se retirer. Ceux-ci protestent, poussent des cris, s'embrassent. Un officier commande : « Grenadiers en avant! Tambours, la charo-e ! » Et les tambours battent au-devant des soldats, baïonnettes basses. Et les députés en poussant des cris de ; « Vive la République ! » se dispersent dans les cours et les jardins du Palais laissant tomber çà et là sur la terre détrempée les toges rouges qu'ils passent sur leurs habits etleskolbachsécarlates qui font leurs coiff'ures.

Sans Lucien, sans Leclerc et Murât, cette aff'aire, qui, au point de vue des parlementaires, était la mieux montée et la plus efficace, qui devait réussir au premier coup sans difficulté, eut misérablement échoué, peut-être par l'insuffisance parlementaire du général Bonaparte. Les Révolutionnaires eussent vaincu, s'il n'avait eu pour lui un tambour et quelques baïonnettes. Au lieu que ce lût Bonaparte ce l'ut Barras : il quitta le Luxembourg emportant ce papier :

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