‹ Mme Bonaparte, 1796-1804Chapitre 44 sur 54 · I.IX K.MBOUKC. AUX TUILERIES '2K · texte numérisé non relu

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sentiment et il est partout pour le Premier Consul... »

A ce moment-ci, Bonaparte qui y est déjà si naturellement porté, qui, dès son retour d'Egypte, a montré sa joie de posséder une maison à lui, une maison qui lui appartienne, et qui soit sa chose a Malmaison pour demeure. Qui sait si l'idée d'entrer en maître à ]\lalmaison n"a pas influé en quelque chose sur la réconciliation. Au moins assure-t-on que dans ces premiers temps, on n'a point vu Bonaparte plus satisfait qu'à Malmaison. 11 le découvre et il l'explore. Il en parcourt les allées qui lui offrent à chaque pas des surprises nouvelles, qui font naître mieux le sens, le goût, la jouissance de son bien. Il y a là des vues si multiples, des aspects si variés qu'il s'y perd et qu'il a la joie de se retrouver. 11 en prévoit les embellissements, il en calcule les revenus; il rêve de les augmenter : c'est un bourgeois qui jouit de sa campagne et qui devant le château qu'il n'eut point rêvé tel demeure à la fois étonné et très content.

Car, et c'est ici qu'il faut s'abstraire de certaines idées qu'on conçoit devant une telle for-

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tune, jusque-là comment Bonaparte a-t-il vécu? à quels logements de hasard s'est-il abrité? De fait'û<y, durant ses semestres, posé dans la bicoque d'Ajaccio et, dès qu'en Italie il a eu quelque argent, il a complété, bâti, acheté des enclaves, mais à peine s'il vient de passer en venant d'Egypte par cette demeure paternelle, dont il a mis le caractère et les dimensions presque au niveau de sa fortune. Gela hors du compte, car on n'habite point aisément Ajaccio et la Grotte de Millelli, où est-il chez lui? Nulle part, et point certes dans la maison de la rue Ghantereine qu'il a quittée pour jamais. Il aura Malmaison et ce sera là sa demeure à lui tout autant qu'à Joséphine. Car à Malmaison, Joséphine n'a qu'un goût, mais formel, celui de se promener sur la grand'route, soit du côté de Marly, soit du côté de ^santerre, au milieu de lajpoussière qu'élève le passage des voitures. Gette poussière pour elle, c'est quelque chose de Paris : Elle a la nostalgie continuelle de la grand'ville et par cette poussière elle s'y sent rattachée.

[1 faut avouer que lorsqu'après le i8 brumaire on prit l'habitude de venir d'octidi à primidi, passer à Malmaison un temps de repos et de réflexion, de promenade et de conversations,

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le Général trouvait à inviter des hommes, qui lui donnaient la réplique, mais Joséphine était réduite presque à rien. Le Premier Consul, sévère sur le choix de sa société, avait écarté à peu près toutes les femmes qui la composaient. Il restait depuis le i8 brumaire quelquesgroupes de fonctionnaires civils et militaires. « Pour elles comme pour leurs maris, écrit un témoin, la transition avait été un peu brusque », et l'on se fût moins étonné à les- trouver dans- la loge que dans le salon. Aussi Joséphine s'y soustrayaitelle. Si Bonaparte était occupé et ne pouvait l'accompagner, elle sortait à cheval avec sa fille Hortense, escortée par le prince de Poix ou M. de Laigue, et courait les environs. Ce fut de là, peut-on dire, qu'elle ramena peu à peu les femmes dont elle s'entoura.

Autour d'elle, abondaient les hommes jeunes, gais, tout prêts à être amoureux et tout disposés à faire des maris : c'étaient les membres de la maison militaire du (Consul, ses aides de camp, ses. compagnons de guerre, ceux qui l'avaient suivi <'n Italie et en Egypte, ceux (jui avaient commandé sous ses ordres ; et, en parallèle, se trouvait l'Institut que tenait à Monlagne-de-Bon- Air la citoyenne Campan, où Hortense avait été

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éduqiiée aussi bien que Caroline et où Leclerc avait quelque temps replacé sa femme pour qu'elle y apprît au moins à écrire. M'"^ Campan qui fréquentait à Malmaison avait, outre ses pensionnaires, des nièces à placer, elle s'y employa et cela ne nuisit point à son commerce qui se trouva florissant, si bien qu'elle fut comme désignée au choix de Bonaparte lorsqu'il projeta les maisons de la Légion d'Honneur.

Cette jeunesse a besoin de s'agiter, de rire, de faire du bruit. Et l'on ouvre à son exubérance tous les jeux dits de société. Aux barres, tout le monde s'y met et court les uns après les autres; plus vive, plus alerte, inaltrapable, si justeensarobe blanche, si mince etsi hardie, Hortense passe telle qu'une biche défiant les chiens. Bonaparte, qui veut être de la partie, se fâche de ne point la prendre et pour l'atteindre, en pleine course, lui lance son chapeau. Toutefois qu'on prenne garde que, s'il veut bien rire des autres, il entend qu'on le respecte et il reçoit mai Isabey qui, en familiarité dans la maison, s'en étant fait l'amuseur, perd la mesure et le franchit à saute-mouton. Cela n'est point peu de chose de savoir s'arrêter en ces jeux qui dégénèrent aisément : jeux de château, fort gais,

parail-il, sauf pour celui qui en est victime, inventions plaisantes et récriminations dont on rit, cela s'est fait, se fait encore, se fera probablement tant qu'il y aura des châteaux et des gens qui s'y ennuieront.

En marge de ces jeunes gens, dont les divertissements rappellent beaucoup les récréations de collège, l'on voit passer, sans se mêler à Tintimité de la maison, divers gens que la fortune de Bonaparte attire et qui profitent, pour s'introduire, du prétexte vague de relations fortuites avec M'"° Bonaparte. Celle-ci est trop heureuse de les accueillir et de leur faire fête, car elle a peur et à sa place ({ui n'aurait pas peur? En moins de sept mois, de décembre ^79;:)^ juin 1800, elle est, avec le (Consul, emportée par lui, montée au faîte. Tous les obstacles ont été franchis, toutes les oppositions surmontées. Et ce n'est pas ici de l'ouvrage de révolution, le triomphe d'un jour (jui ne doit pas avoir de lendemain, c'est une œuvre (|ui semble destinée à durer, au moins qui en prend ra|)parence, et comment peul-on durer hors des règh^s traditionnelles,

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qui président depuis mille ans à la vie nationale? Peut-on maintenir, pour le courant de l'existence, des façons qui conviennent seulement à la traversée des époques troublées? L'Europe n'a d'exemple d'un tel interrègne que ce qui s'est produit chez les Anglais, et qui, après la Restauration de Monk a abouti, par le coup de main de 1688, à l'intrusion de dynasties, qui, depuis deux cent trente ans, se succèdent sous le couvert d'une quasi-parenté, moyennant l'irrémédiable exclusion des catholiques. Ailleurs rien, le dogme royal n'a pas subi un seul accroc. Parfois un coup de pistolet éclate, parfois on voit briller une lame de poignard, ou chez des peuples asiatiques, on étrangle, mais cela n[a pas de conséquence sur l'état général; on s'est débarrassé du mauvais sultan, espérons en l'excellence de celui qui arrive. C'est le fils du premier. N'importe : 11 obéit à une tradition vieille — selon l'âge de la dynastie — de deux, trois, quatre siècles. Il se peut qu'aux premiers jours, cet avertissement, qu'il a reçu par le canal de son père ou de son oncle, porte fruit, mais ensuite...

Les peuples y sont accoutumés; les générations se succèdent, travaillent et meurent. Il y a

de la gloire parfois, parfois des désastres, mais en réalité les deux éléments se sont assez forte ment combinés, ils ont vécu ensemble de tels jours inoubliables, ils ont vu leurs fortunes croître, de telle façon par leur intimité, ils ont ensemble opposé une telle résistance aux ennemis du- dehors et du dedans, qu'il leur parait impossible, à eux comme aux autres, de mettre en oubli toute cette existence écoulée et de se jeter dans Tincohérence d'inutiles recherches et de folles illusions.

Pourcpioi Joséphine serait-elle différente? Si, en France, par un de ces coups de la fortune qui semblent une révélation divine, le peuple a rêvé, cherché, attendu le sauveur ; si, dès le premier jour qu'il a j)aru, il s'est jeté à lui et a embrassé l'étrange personnage dans lequel il ne trouvait rien de sa race, mais tout de son esprit, et qui devait réaliser la réorganisation sociale, cette subite et magnifique illumination n'a point éclairé tout le monde au même degré et Joséphine, après l'expérience des lettres d'Italie, de ces lettres dont les phrases vous transpercent, est restée la petite femme qui dit : « Il est drolle, Bonaparte. » Elle a, la petite femme, montré à un moment ce qu'elle préférait à Bonaparte, f|ui

est sublime, mais qui rennuie. Il lui faut à elle un homme qui s'occupe d'elle, qui lui parle son langage, lui raconte des histoires, l'amuse, la promène, — et, comme on dit dans ce mondelà, la trimbale. — Devant la fortune que Bonaparte apporte d'Egypte, elle n'a pas hésité; elle a rompu avec M. Charles et jamais, certes, une femme ne fut mieux payée d'avoir trompé son mari. Elle a conquis, par ses charmes et ses larmes, une position, a ma position », dit-elle à tout instant. Elle sait non pas seulement que c'est quelque chose, qu'il ne faut pas le perdre, mais qu'il s'agit encore plus de le consolider. Gomment? Consulesse, cela ne tient pas; cela tourne, vire, saute, descend, s'abîme, disparaît. C'est un titre de révolution qui ne porte rien de traditionnel et qui n'assure d'aucun honneur. C'est un titre qui n'a pas même de féminin. Ainsi ! Elle n'est pas plus royaliste qu'autre chose — autre chose qui lui assurerait une sécurité qu'elle n'a rencontrée nulle part, et moins encore depuis que sa fortune paraît plus grande.

On lui a donc fait rêver, à condition qu'elle dispose son mari à ouvrir les portes au roi légitime, une position, qu'on a tant d'embarras

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à définir qu'on emprunte pour la peindre les expressions par lesquelles on indique les attributs delà divinité. La flatterie, pour l'atteindre, prend des proportions qui normalement l'eussent fait rire, n'était qu'à présent elle a, devant son étonnante montée, perdu quelque peu le sens des réalités ; mais elle ne va point jusqu'au délire dans la conception de son rêve am}3itieux ; elle s'arrête à mi-chemin, reste liée au passé, tout en essayant de profiter de son avenir. Elle n'est point de ces femmes dont la volonté enchâsse celle du mari, ou de l'amant, au point qu'elle la domine sans qu'il en ait la notion. Elle est bien plutôt une faible qui n'eut pour obtenir que la manière de se donner. Et cela ne l'a pas menée bien loin. On ne peut donc espérer quelque chose de son intervention que si Bonaparte se trouve en humeur de l'agréer ; et c'est là ce qui prête à ses tentatives un caractère particulier, et ce qui déroute en même temps ceux qui l'observent, d'un peu loin sans doute, et qui recueillent sur elle, de sources plus ou moins pures, des renseignements qui souventparaissent contradictoires. Néanmoins il faut s'y attacher comme à la base de l'action exercée par les diverses factions royalistes pour pénétrer jus-

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qu'à elle et, après s'en être assurées, s'en servir pour arriver à Bonaparte. Quelqu'un qui semble fort au courant a écrit aux débuts du Consulat : « Je voudrais lui demander à ellemême, et qu'elle put me répondre avec franchise, si, d'après ses premières habitudes et son intimité dans ce nouvel ordre de choses avec les deux premiers hommes de l'Etat — Barras et Bonaparte — si elle est vraiment républicaine par principes ? si elle ne sait pas apprécier la valeur de ce mot dont on s'est servi pour faire changer de rôle à tout le monde? si elle ne méprise pas les échelons qui ont servi à l'élévation de ses amis? si elle ne serait pas humiliée de la société et de la familiarité de toutes les femmes obscures jadis, qui portent des diamants aujourd'hui? si elle ne préférerait pas la société de femmes comme elle et d'hommes bien nés, pourvu qu'elle y conservât une espèce de primauté parle rang, les richesses et une célébrité qui lui attirerait les hommages et la reconnaissance, que celle de M. et M'"^ La Revelière et compagnie ? Je lui demanderais si elle croit à une stabilité quelconque dans sa position et celle de ses amis ? Si c'est par goût ou par une malheureuse nécessité, pour acquérir et conser-

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ver, ([u'elie a vu, approuvé et désiré tant de crimes? Et je suis persuadé que ses réponses seraient peu faites pour lui attirer la couronne civique. Elle peut bien être l'ennemie des royalistes, mais elle est sûrement bien une véritable aristocrate dans l'acception véritable du mot. »

Un tel portrait montre ce qu'on attend de son intervention. Elle peut être d'autant plus utile que quelqu'intention qu'on eût eue de s'aboucher avec Bonaparte, on n'a point jusque-là réussi à l'approcher .: Le traiter comme on avait fait des autres généraux qu'on s'était proposé de corrompre, serait la plus médiocre des entreprises. Lorsque ceux-ci avaient déserté la cause de la Révolution^ ils s'étaient aussitôt trouvés sans génie, sans moyens, sans armée. La puissance qui les portait s'était retirée d'eux et ils étaient misérablement tombés. Telle avait été, depuis le 10 août, l'histoire de La Fayette, de Dumouriez et de Pichegru.

Allait-on, comme à Pichegru, offrir à Bonaparte un duché, un bâton de maréchal, le gouvernement d'une grande province, quehjue château avec son parc et douze pièces de canon, un million t^n argent comptant, 200000 livres de rentes, dont 100 000 réversibles à sa femme et

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DO ooo à ses enfants à perpétuité et un hôtel à Paris ; débaptiserait-on Ajaccio en Bonaparte comme on eût fait d'Arbois en Pichegru en gratifiant la ville d'une exemption d'impôts quinze années durant? Ce sont là des jeux auxquels se plaisent les prétendants exilés et qui parfois réussissent, mais, que de chances pour être trahi, volé ou vendu !

Avec Bonaparte, depuis 1797, les hommes du roi cherchaient des moyens de négocier et ils n'avaient pas encore trouvé. Ils avaient prétendu se servir du comte de Vernègues lequel aurait eu un entretien significatif avec Nicolas tllary; mais Vernègues fut expulsé des Etats pontificaux et cela ne paraît point avoir été un excellent commencement. Le Général parti pour l'Egypte, on ne trouve guère que Phelypeaux pour l'y accompagner et engager une conversation à coups de canon. Au retour, après Brumaire, il y a Fénix de la Prade, le baron d'Amécourt, Barbé, Gazalès, M. de Néville, le comte de Montlosier, Dumouriez, que dire? tout le monde se vante d'approcher Bonaparte, de lui parler ou faire parler.

11 n'est point d'individu ayant rencontré Joséphine qui ne se vante de la tourner au roi. Est-

il si grand besoin qu'on s'agite pour cette besoigne? Joséphine en vérité, n'y répugne nullement. Elle voit l'entrée dans un monde dont elle ne fut jamais et dont elle eut toujours envie? Des petites gens la pressent, M'"* Pauly, M. Hue, des gens qu'elle a connus jadis à Fontainebleau et qui étaient de la domesticité royale, ou bien le chevalier de Coigny quila rencontra au même lieu et qui n'en fut point maltraité; qui encore? Cela arrive à peine jusqu'à Bonaparte : Il dit à sa femme : « On me croit assez léger et assez inconséquent dans l'étranger pour me soupçonner d'arrière-pensée en faveur d'un prince de la maison de Bourbon. On ignore donc que si un prince pouvait entrer en arrangements avec moi sur cette matière, j'aurais aussi peu de foi à ses promesses qu'à ses engagements. Je suis persuadé que je ne tarderais pas à être traité comme un réprouvé, si je ne l'étais pas comme un rebelle. » 11 ne se soucie point que Joséphine intrigue, il ne veut point qu'elle s'avise de disposer des hommes qui ont sa confiance et de leur demander, comme s'il s'agissait de ramasser son mouchoir, des actes qui touchent à la politique, qui sont même de la politique — bien qu'elle n'y voie qu'un ressouvenir d'un vieil

amour. Ainsi, son ancien ami le chevalier de Goigny qui, sous le nom de Gros-Voisin, est un des agents les plus actifs de Mittau, étant pressé de tous côtés par la police, est venu se confier à Joséphine qui l'a mis sous la protection du général Morand, commandant à Paris sous le général Lel'ebvre. Goigny est demeuré caché quelques jours; mais il a été découvert et arrêté. Morand, convaincu, est aussitôt destitué et il reste quelque temps en disgrâce. Quant au chevalier, Joséphine s'arrange pour sauver sa tête et bientôt sa liberté, mais elle n'en a pas moins reçu là un avertissement. Les citoyens généraux apprennent au même coup à ne pas jouer avec les consignes et à ne point les oublier dans, l'antichambre de la femme du Gonsul.

Si elle ne pousse plus son goût pour la royauté jusqu'à corrompre des ofiiciers , elle n'en continue pas moins — peut-être de l'aveu de Bonaparte — ses correspondances et ses réceptions. Gela permet d'avoir quelques nouvelles à peu près vraies et quelques impressions. On raconte que François Hue, alors valet de chambre du roi, ayant été dénoncé àLouisXYllI comme recevant des lettres de Joséphine, s'en

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vint tout droit les montrer à son maître qui lui dit : «Quand on a des relations comme celle-là, on les conserve !! » et, ajouta-t-ild'un ton bref : « Et onleur écrit. » G'étaitpresque unaccréditement, auquel Joséphine ne pouvait manquer d'être sensible ; mais hasardait-elle d'y faire quelque allusion devant Bonaparte, il se cabrait aussitôt : « Ils m'offrent une statue, disait-il un jour, mais gare au piédestal, ils pourraient bien m'enfermer dedans. »

A la première réception où il parut en consul, il demanda à sa femme et à sa belle-fille : « Comment trouvez-vous que me va cet habit? — Bien moins bien que celui de connétable. » Une répondit pas; mais ce n'étaient pas les propos de sa belle-fille qui^i^ouvaient changer Sa façon de voir. II l'exprime à toute occasion avec une netteté qui ne décourage point le comte de Provence, mais ([ui ne l'amène pas davantage à traiter de bonne foi, à envisager même Bonaparte comme un ennemi ({u'il doit ménager. Ainsi le 20 février (i"' ventôse an VIII), le prétendant lui écrit une lettre par laqiudle il p(!nse ouvrir une négociation et qu'il termine par cette phrase : « Vous serez [toujours] trop nécessaire à l'État pour que je puisse acquitter par des places importantes la

dette de mon aïeul et la mienne. » Il revient à la charge le 4 juin (i5 prairial VUl), c'est la lettre où il écrit : « Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione et d' Aréole, le conquérant de l'Italie, ne peut pas préférer la gloire à une vaine célébrité. Cependant, vous perdez un temps précieux. Nous pouvons assurer la gloire de la France. Je dis nous parce que j'aurai besoin de Bonaparte pour cela et qu'il ne le pourrait pas sans moi. » Et il termine : « Général, l'Europe vous observe, la gloire vous attend et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple. » Or, deux jours après qu'il a écrit cette lettre au Premier Consul, le 6 juin (17 prairial), le comte de Lille écritàOeorges Cadoudal : « J'ai appris avec la plus vive satisfaction que vous êtes enfin échappé des mains du Tyran qui vous a méconnu au point de vous proposer de le servir. »

Bonaparte sent bien ce qu'il en serait des promesses qu'on lui fait, mais ses femmes, Joséphine et Hortense, le pressent de répondre, de donner un agréement qui satisfasse le comte de Lille et qui leur assure à elles toutes les grâces. « Ces diables de femmes sont folles, dit Bonaparte. C'est le faubourg Saint-Germain qui leur

tourne la tête. Elles se sont fait l'ange tutélaire des royalistes ; mais cela ne me fait rien, je ne leur en veux pas. »

Joséphine étant d'un côté, les frères et Lucien, surtout, le plus agité, sont naturellement de l'autre. M'"' Bonaparte dit qu' « elle pousse son mari vers le prétendant pour que lui-même ne songe pas à se faire roi ». Ce n'est point là ce que craint Lucien, mais que l'espèce de dictature exercée par son frère lui échappe et qu'il se trouve privé des avantages qu'il en tire et de ceux qu'il en espère. Quant au Général, il voyait juste : « Croyez-moi, dit-il à un témoin, les Bourbons s'imagineraient avoir reconquis leur héritage. Ils en disposeraient à leur guise. Les engagements les plus sacrés, les promesses les plus positives disparaîtraient devant la force. jNIon parti est pris, n'en parlons plus; mais je sais combien ces i'emmes vous tourmentent. Vous devez les faire revenir de leur aveuglement, de' leurs ridicules pressentiments. Qu'elles me laissent faire et qu'elles tricotent. »

Que ces « ridicules pressentiments » portassent sur des attentats royalistes, on pouvait bien l'admettre, car, chaquejourou presque, les polices du Consul découvraient une conspiration contre

sa vie. C'était la forme que les chouans donnaient à la guerre, dont ils avaient transporté à Paris le théâtre principal après Féchec de la négociation avec Bonaparte. Que cette guerre fût encouragée par les princes, nul doute. Lorsque l'un d'eux traitait le Premier Consul de rî/rr/;?, n'était-ce pas rappeler au paysan sanguinaire et brutal qu'il prenait pour correspondant que, selon la maxime de certains moralistes de la Ligue, « tuer un tyran n'est pas un crime ».

Bonaparte n'a pris sa résolution définitive qu'en octobre. Il écrit alors au comte de Lille cette lettre où, en le remerciant des choses honnêtes qu'il lui a dites, il ajoute : « Vous ne devez plus souhaiter votre retour en France. 11 vous faudrait marcher sur loo ooo cadavres. Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de la France; l'histoire vous en tiendra compte. » Et il termine : « Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je contribuerai avec plaisir à la douceur et à la tranquillité de votre retraite, »

C'est, dans une forme polie, un refus, mais entouré de promesses qui auraient pu contenter un homme moins assuré de son droit et de celui de sa race. Mais, chassé, proscrit, sans un

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soldat dans son armée, sans un sol dans sa caisse, le roi de France, où que le portât son exil, ne courbait point la tête et ne mendiait point des subsides ou une sorte detrôneleten échange de son abdication.

Ce ne fut point d'Allemagne, mais d'Angleterre que vint la réponse du roi. Ce fut la machine infernale de la rue Saint-Nicaise (nivôse an IX). Parce que Joséphine était en retard, que le cocher du Consul était ivre, qu un gendarme d'escorte fut brutal, Bonaparte échappa à l'un des attentats les mieux montés. Peu de personnes dans le complot, et sûres. Ni dénonciations, ni aveux. Faute du fer d'un cheval, les Jacobins en eussent constamment porté le crime ; comme ils en payèrent les dépens.

Telle étant la forme des avertissements que les princes donnaient à qui ne les entendait pas, comment reprendraient-ils la conversation? Ils le tentèrent trois mois après l'explosion et le plus étrange fut que cette fois l'attaque vint à la fois de Varsovie et de Londres. De Varsovie, l'abbé de Montesquiou fut mis en avant. Le comte de Lille lui écrivit en lui accusant réception de la lettre de Bonaparte et sans faire la plus légère allusion à l'attentat : « Je ne

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regarde pas ces lettres comme définitivement mauvaises et, sans faire attention au style, je ne puis que m'applaudir d'avoir proposé au général Bonaparte une union qui seule peut opérer le salut de la France. Bonaparte est aujourd'hui le plus grand des guerriers dont notre patrie s'honore, il en sera le sauveur. Je suis le père des Français ; je pouvais faire la première démarche. La manière dont il m'a répondu ne m'empêcherait pas assurément de lui adresser une seconde lettre, mais cette fois je préfère vous adresser une note et je vous charge de la lui communiquer. »

Dans cette note, se trouvent, outre de vagues promesses aux hommes qui se distinguent dans la robe et dans l'épée, dans la diplomatie, dans l'administration et dans la finance, un désaveu de l'attentat d'autant plus inopportun que Saint- Réjantet Carbon étaient à présent arrêtés et que l'on connaissait le complot, sinon dans tous ses détails, au moins dans son objet et ses principaux auteurs. Or, le comte de Lille disait à Montesquiou : «En vous chargeant de transmettre ces réflexions au général Bonaparte, je lui donne une nouvelle preuve de ma confiance et, quand je lui répète, au nom de laFrance, qu e je le crois

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appelé à de plus hautes destinées ; quand la reconnaissance^ Veffroi des âmes faibles^ devient un besoin pour mon cœur qui ne connut jamais la haine, mes serviteurs et mes amis ne doivent pas être soupçonnés dailenter à ses jours. Les rois sont souvent atteints par un fer parricide, les rois n'arment jamais le bras des assassins. « Le même jour, le comte de Lille écrivait au marquis de Clermont-Gallerande une lettre destinée à achever la conquête de M""" Bonaparte, au cas qu'elle ne fut pas complète. « J'ai dit que c'était aussi le véritable intérêt du général Bonaparte, écrit-il, et je le répète. Assis sur un volcan, il sera tôt ou tard renversé s'il ne se hâte pas de fermer le cratère. Chaque éruption manquée lui vaudra sans doute des hommages, mais à la dernière ils s'adresseront à ceux dont il sera devenu la victime, et, en attendant cette fatale époque, l'idée qu'elle doit arriver ne lui permettra jamais de repos. Assis au contraire sur les premières marches d'un trône qu'il aurait relevé, objet de la reconnaissance du monarque, il recevrait de toute la France des vœux d'autant plus purs (ju'ils seraient les iruits de la reconnaissance et de l'estime. » Après ces comparaisons imagées où il a dépensé son génie poétique,

l'ami futur de M*"" du Gayla arrive à jSP® Bonaparte : « Personne, dit-il, ne peut mieux Ten convaincre que celle dont le sort est lié avec le sien, qui ne peut être heureuse que de son bonheur, honorée que de sa gloire; je regarde comme un très grand bien qtie vous ayez pu vous mettre en communication avec elle. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais sa façon de penser. Le comte de Vioménil, dont assurément les sentiments ne sont pas équivoques, m'a dit plus d'une fois qu'à la Martinique, il lui avait souvent représenté que son royalisme allait jusqu'à l'imprudence et l'appui qu'elle donne aujourd'hui à ceux de mes fidèles sujets qui ont recours à elle, lui mérite bien le surnom d'Ange de Bonté que vous lui donnez. Faites donc connaître mes sentiments à M"'" Buonaparte. Ils ne doivent pas la surprendre, mais, ou je me trompe, ou son âme en jouira. »

Il était impossible d'être plus galant et, si les métaphores dont le prétendant avait usé à l'égard du Consul pouvaient faire sourire, les éloges qu'il prodiguait à M™^ Bonaparte n'avaient que de (juoi l'enorgueillir. Au fait était-ce trop que l'appeler Ange de Bonté ?

Une des difficultés les plus considérables qu'a-

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vait rencontrées Bonaparte, lors de son avènement au Consulat, c'avait été le retour des émigrés. Plus de cent mille noms se trouvaient inscrits sur la liste, sans ordre, sans justice, sans raison. Tel qui avait un morceau de terre enviable dans un département méridional s'y trouvait porté alors qu'il avait vécu tout le temps de la Révolution sur une terre bien plus importante en .Normandie. Dans cette confusion, ce mélansfe à l'infini des êtres, « les plus considérables et les plus hostiles, disait Bonaparte, se tirent d'embarras. Ils ont plus que les autres de quoi acheter des témoins. Ainsi, un duc est rayé et un pauvre laboureur maintenu. C'est un pitoyable contresens. Il voudrait qu'on éliminât le fretin, en classant les individus d'après certains caractères qui feraient descendre la faveur sur les plus basses classes au lieu de la faire remonter sur les plus élevées. C'est à (;elles-ci qu'appartiennent les émigrés de 1789 et de 1791, vrais criminels de lèse-nation. Il faudrait réduire les listes, des trois quarts, aux noms vraiment hostiles. Alors, ils seraient mieux signalés, ils n'échapperaient plus, ils ne se sauveraient pas dans l'eau trouble. »

La première mesure qu'il devait prendre et

qu'il prit en effet, c'était la clôture de la liste. On arrêta ainsi ces inscriptions supplémentaires que provoquait souvent le bon plaisir d'une municipalité ou ladénonciation d'un ennemi. Une fois la liste close, quel que fût le nombre des maintenus, on n'avait qu'à rayer des noms qui souvent étaient inscrits trois et quatre fois, bien plus, sur chacune des listes départementales, sur chacun des suppléments de chacune de ces listes. Et que de complications lorsqu'une fois l'émigré, rentré par grâce, avait, par grâce, obtenu une surveillance. Que de pas, que de démarches avant d'obtenir la radiation, et, après la radiation, la restitution des biens /zo/i vendus: ici c'était la loterie. Pourquoi telle terre de i5ooo hectares avec château, bois, étangs, prairies, cultures était-elle demeurée intacte aux mains deTÉtat et pourquoi telle autre d'une centaine d'arpents étaitelle partagée entre vingt propriétaires nouveaux ? Il est des biens, surtout des biens d'église, vendus en 1791 pour quelques milliers de francs à un seigneur d'importance qui a prétendu transformer en usine des bâtiments conventuels, qui sont demeurés, après cent trente ans, de même contenance et étendue sans que le paysan ait pu en accrocher un morceau. De même est-il de

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certains biens d'émigrés, surtout des forêts et des bois. C'étaient là les possessions principales de la haute aristocratie et si, par la suite, Bonaparte se trouva obligé « d'arrêter la restitution des bois non vendus toutes les fois qu'ils dépasseraient une certaine somme, c'était, a-t-il dit, une injustice d'après la lettre de la loi, sans doute, mais la politique le voulait impérieusement ». Il s'en est expliqué ailleurs : « Les émigrés rayés, a-t-il dit, coupent leurs bois, soit par besoin, soit pour emporter l'argent à l'étranger. Je ne veux pas que les plusgrands ennemis de la République, les défenseurs des vieux préjugés, recouvrent leur fortune et dépouillent la France. Je veux bien les recevoir ; mais il importe à la nation de conserver les forêts : la marine en a besoin. Leur destruction est contraire à tous les principes d'une bonne économie : Nous ne devons pas garder les bois sans indemnité, mais on la paiera quand on pourra et progressivement. » Ce sera un moyen de tenir les émigrés.

Tout cela était d'une terrible complication et Bonaparte pouvait raisonnablement calculer que, contrainte par ses intérêts à des sollicitations qui ne pouvaient aller sans une capitulation, la classe des émigrés se soumettrait au Consulat

et consentirait à s'amalgamer à la nation. Mais pour lui faire franchir le pas, il fallait autre chose qu'un ministre et des bureaux : Ce fut à M'"" Bonaparte qu'il confia le portefeuille des radiations. . Et jamais, avec autant d'empressement et de bonne volonté, portefeuille ne fut accepté, fonctions ne furent remplies, avis ne furent donnés. « Toutes les familles sollicitaient et tant qu'on demande on est facile », écrit Victorine de Ghastenay et elle ajoute : « M'"" Bonaparte accueillait avec un vif plaisir toutes ces personnes d'un rang autrefois si supérieur au sien. Personne n'a jamais plus qu'elle obligé avec grâce et avec bonheur. On pouvait avouer dans toutes les maisons de Paris qu'on avait été chez elle. Au reste, on n'y pénétrait pas avec facilité et c'était un attrait de plus. »

Impossible d'ouvrir un dossier d'émigré, surtout d'émigré qualifié, sans y trouver une note ou un billet de M'"" Bonaparte; que ce soient M. Antoine de Lévis ou M. Louis de Sartiges, ou M. de Gontaut, ou M"^ de Matignon, -ou jyjme jg Montmorency, ou les Villeneuve, ou Alexandre-François de Mun, le gendre de M""" Helvétius ; ou bien la famille entière de Le Peletier Rosambo l'aîné « descendant direct du

LA CONSPIKATION ROYALE 257

maréchal de Vauban et petit-fils de Malesherbes qui demande la radiation des enfants de son grand-père », ou bien Armand Gontaut-Biron, ou Rosière Soran, ou Casimir La Guiche : Tout ce monde vient le matin en solliciteur, dans le salon jaune des Tuileries, mais l'après-midi et le soir s'abstient. « Le cérémonial n'était pas réglé, M™^ Bonaparte ne recevait personne. Elle craignait de se voir compromise par les prétentions que pourraient élever quelques dames étrangères dans un palais qui était encore sans étiquette ou de l^s blesser elles-mêmes par l'exigence que lui inspirait son rang. Aussi n'y avaitil rien de plus monotone que les Tuileries. Le Premier Consul ne quittait pas son cabinet; M"* Bonaparte était obligée, pour tuerie temps, d'aller tous les soirs au spectacle avec sa fille qui ne la quittait pas. Après le spectacle, dont le plus souvent elle n'attendait pas la fin, elle revenait terminer la soirée par un whist ou, s'il n'y avait pas assez de monde, par un piquet qu'elle faisait avec le second consul ou avec un personnage de cette gravité. Les femmes des aides de camp du Premier Consul qui étaient de Tàge de M"" de Beauharnais venaient lui tenir compagnie, c'étaient chaque JQUV \^^, i"èmes per-

MADAME BO.XAPARTE

sonnes, les mêmes jeux : la semaine s'écoulait de la même manière à la Malmaison qu'à Paris. »

Déjà presque nulle avant la machine infernale, l'affluence se trouva arrêtée alors par les mesures de police : Pour circuler librement aux Tuileries, chacun des gens du Premier Consul avait reçu un jelon en cuivre sur lequel son nom était gravé. Chez M""^ Bonaparte, il fallait présenter au portier un petit carton ovale sur lequel on lisait imprimé : laissez entrer chez LA CITOYENNE BoNAPARTE ; au dos, Fciiivelet Bourrienne, le secrétaire du Consul, signait chaque carte. Qu'on juge parla, si les démarches pour obtenir une telle carte n'écartaient point justement ceux ou celles dont la présence eût été désirable. Mais l'on s'ingéniait et Ton arrivait tout de même, dans le monde royaliste, à trouver des personnes assez avancées dans l'intimité de Joséphine pour qu'elles eussent reçu ces cartes sans avoir eu à les solliciter.

Il y avait ainsi une parente de Joséphine qui était fort obscure et qui venait chez elle quand elle voulait. Elle disait volontiers qu'elle était sa tante : En réalité, elle était cousine assez éloignée de sa mère, laquelle, comme on sait, était née

LA CO.NSl'IRATIOiN nOYALE j)9

Desvergers de Sannois. Celte dame-ci était une Desvergers de Maupertuis, nommée au baptême Françoise-Aiméé, fille de Jean, seigneur de Sannois et de Louise-Elisabeth Duval, Elle avait épousé à Paris, le i4 mai 1777, Dom François de CoponsdelLlor, chevalier de Saint-Jean de Jérusalem, baron del Llor, del Tossal, seigneur de Copons, Aquaviva, etc., président à mortier au Conseil souverain de Roussillon. On l'a découverte pour le compte de l'agence et voici ce qu'on en dit : « Elle était très riche; elle avait tout perdu et était émigrée en Angleterre. Joséphine l'en avait fait revenir et lui avait fait 20 000 francs de pension, résolue de ne pas la tirer de son obscurité et elle très résolue à n'en pas sortir. Elle la vient voir tous les jours, seule, le matin ou le soir, lui écrit à toute heure et est très considérée de Bonaparte et de M"' Bonaparte. » Sans admettre que l'intimité fut aussi étroite, elle existait pourtant, et c'était là une intermédiaire d'autant plus précieuse que M'"" de Gopous, « très attachée à l'ancien régime et l'ayant prouvé, puisqu'elle avait perdu toute sa fortune pour ses opinions, mais dont l'attachement à l'ancien régime avait fini avec le feu roi», ne pouvait être suspecte. « Elle n'avait (jue

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quelques sociétés du faubourg Saint-Germaintrès aristocrates ; elle détestait toute la famille des Bonaparte à la mort, excepté la mère. » Elle causait déjà avec Fouché au nom de sa nièce, elle pouvait bien causer avec d'autres. Et on' la fit causer. Ce fut l'amie de d'Antraigues, le grand chef de l'espionnage, qui la découvrit : On sait que cet étrange aventurier, ce prodigieux intrigant qui traversa la Révolution trahissant tous ses bailleurs de fonds, les uns après les autres, €t vendant aux naïfs des secrets qui, la plupart, pouvaient bien être de son cru, avait, pour le ren-seigner, deux personnes, sans plus : un homme qui, certes, était au courant des choses et qui, si l'on ne s'abuse point sur sa personnalité, fut un des ministres de Napoléon, et une femme qui était alors M'"^ de La Yieuville et qui épousa plus tard un écilyer de l'Empereur. Par ces deux témoins, si bien placés et qui s'arrangeaient pour être au courant de tout, d'Antraigues renseignait à son tour, moyennant quelques grossissements, lEspagne, l'Angleterre et la Russie. Ainsi, par M'"' de Copons qui effectivement recevait de Bonaparte une pension — de 6000 et non de 20000 — M""® de La Vieuville était mieux que qui que ce fût au courant de ce

qui se passait aux Tuileries, à Malmaison et, par elle, d'Antraigues.

Il y a une autre amie de Joséphine assez entrée dans ces intrigues pour mériter un paragraphe particulier dans une lettre du comte de Lille à M. de Clermont-Gallerande : elle se nomme Wilhelmine de Neukirchen de Nivenheim et a été la dernière passion — platonique — de Louis XV. Elle a, après sa mort, épousé Louis de Brancas, duc de Villars et de Lauraguais, chevalier de la Toison d'Or, et lieutenant général des armées du roi, lequel mourut fort vieux après 1792 et ensuite le marquis de Champcenetz. Elle est fort amie du comte de Vaudreuil, mais bien que, de là, on eut pu penser qu'elle rattachait son intrigue à celles de Londres, elle était toute au comte de Lille qui écrivait d'elle à M. de Glermont : « Dites bien à M""^ de Ciiampcenetz combien je suis sensible au dévouement, au zèle qu'elle me témoigne dans cette importante occasion ; je savais que personne mieux qu'elle ne justifiait l'adage le visage, est le miroir de Vâine^ mais j'en reçois en ce moment une preuve bien touchante. »

M""" de Champcenetz ne ménageait pas les louanges à Bonaparte et, dans les lettres qu'elle

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risquait, s'efforçait à le montrer bien disposé pour le Roi. Pensait-elle qu'elles dussent être ouvertes quand elle écrivait à Vaiidreuil au moment où Louis XVIIl fut chassé de Mitau : « Quelle infâme conduite que celle de Paul, mais je dois à la louange de Bonaparte qu'il la désapprouve hautement, qu'il parle avec indignation du refus de la reine de Naples en y ajoutant que Louis XVIll valait mieux (jii'elle. Talleyrand a dit à M. de Lucchesini (le ministre de Prusse) que le gouvernement se trompait grandement, s'il croyait plaire à celui-ci, que de refuser un asile à ce prince malheureux et Bonaparte lui a dit, à l'occasion du courrier qui a passé par ici pour l'Espagne, chargé par Louis XVIll de demander un asile auprès de son vii parent, qu'il allait écrire au roi d'Espagne pour qu'il y fût reçu ; que ce n était pas sa famille qui l'aimait le mieux ; que c'était en Espagne son véritable asile, qu'il était affligé de ne pouvoir pas permettre qu'il se rapprochât de la France par tous les cris dont il serait assailli ici, si on le voyait dans le voisinage. Enfin, toute cette conversation a pénétré M. de Lucchesini d'admiration pour Bonaparte. Je vous l'ai dit et je ne saurais trop vous le répéter, que votre ami (le comte d'Artois) et ce

LA CONSPIRATION ROYALE 26i

qui Tentoure ne parle de lui qu'avec considération ! Celle que j'appelle mon Ange (M"** Bonaparte) m'en a chargée et enfin ce triste temps a dû vous apprendre ce que vous avez à espérer des puissances étrangères. Il ne vous reste sur la terre que Bonaparte et voyez où en serait la famille royale s'il n'avait pas montré un grand intérêt pour elle. »

Vaudreuil qui, en cette occasion comme en tant d'autres, faisait preuve de la plus insupportable légèreté, m'avait répondu, écrit-elle, « qu'il était charmé d'apprendre que Bonaparte voulait remettre le roi sur le trône et que puisque j'étais son amie intime, je devrais lui faire voir toute la gloire qu'il y aurait pour lui, etc., etc. » Cette réponse, dit M""? de Champce- Tietz, « excita mon rire » et elle avait de quoi rire ; car elle n'avaitjaniais encore approché le Consul. Elle reçut encore de Vaudreuil diverses lettres du même genre qu'elle brûla.

« Je partis pour Fontainebleau, ajoute-t-elle. Là, dans le silence de mon cabinet, ces lettres me revinrent dans l'esprit. Je me reprochais mon indifférence pour les descendants de Louis X\' (pii, ^laluile/nciil, m'avait comblée de biens et je me dis : que ris<|uerai-je de voir

jyjme Bonaparte? C'est à prendre ou laisser! Je remplis le devoir de la reconnaissance en me montrant pour ces princes infortunés, sans que j'aie à rougir d'une intrigue puisque je vais droit à la personne ((ue cela intéresse. Je lui demandai donc un rendez-vous. Elle me reçut avec cette grâce qui découle de chacune de ses actions. Elle me dit qu'elle ne pouvait se permettre de parler de semblables objets à son mari, mais qu'elle était sûre qu'il n'avait d'autres vues que de faire le bonheur des Français.

« Je sortis de chez elle l'âme et l'esprit fanatisés des charmes de sa personne et de la bonté de son cœur. Je ne voyais plus en elle qu'un ange céleste qui errait sur cette terre pour le bonheur de l'humanité. De ce moment, son bonheur devint pour moi le plus cher de mes désirs et, convaincue que le Premier Consul ne pouvait échapper quelque jour au fer des envieux, je voulus assurer sa vie en le faisant la seconde personne de l'État. » Et M"'® de Champcenetz déclare qu'elle écrivit alors à Vaudreuil l'engageant à venir tout de suite pour traiter avec Bonaparte. Mais survint la Machine infernale et l'affaire tomba.

Elle ne dit point qu'elle tenta nombre de

LA CONSPIRATION ROYALE i65

fois de la reprendre et de la suivre ; mais son apologie n'est point d'une âme commune et vaut d'être mise au jour : « Pour ma personne, dit-elle, je ne pouvais avoir aucun intérêt quelconque au retour des princes Bourbons. Je suis étrangère, sans enfants, vieille et femme d'un octogénaire ; par conséquent hors d'âge et de toute ambition; la fortune ne m'a point placée au rang où ma naissance m'appelait, je n'ai donc pu avoir aucun rapport avec personne de la famille royale qui à peine était née lorsqueje suis venue recevoir l'encens des Français. C'est aux mânes seules de Louis XV que je veux paraître digne des bontés dont j'ai été comblée gratuitement par lui. Us me commandent amour et respect pour ses augustes descendants; en tout lieu, en tout temps, je ne laisserai échapper aucune occasion de leur en donner des preuves ; mais en aucun temps ni en aucun lieu, on ne trouvera mon nom mêlé avec ceux qui veulent troubler le gouvernement et qui même en disent du mal. »

Et ce n'était point un médiocre- ni un vain spectacle de voir cette femme qui, trente années auparavant, lors de son arrivée à la cour de France, avait été vraiment l'idole du roi vieilli

et qui, par sa conduite, sa tenue, sa beauté, la noblesse de son maintien, formait un tel contraste avec M"'" du Barry, de la voir à présent reconnaissant la grandeur du Consul et élevant dans son cœur un autel à M'"® Bonaparte, « à la plus bienfaisante des femmes ».

Le grand juge, M. Régnier auquel elle avait adressé cette pétition pour demander à rentrer à Paris écrivit au bas : celte femme extravague. Et on la mit hors de France ; mais elle jM'entra et on n'ouït plus parler d'elle. « Le profond mystère qui a toujours enveloppé cette intéressante négociation, a écrit le marquis de Clermont, n'a été dissipé que par l'éclat qui résulta de l'exil subit et rigoureux de deux de ses principaux agents : la marquise de Ghampcenetz et le chevalier de Goigny. Le marquis de Glermont ne se ressentit jamais de l'humeur que le PremierGonsul témoigna, àcetteoccasion, à la femme qui s'était laissée toucher en faveur de la cause royale et qui avait une part égale dans le sacrifice dont il s'agissait. »

Ge fut lors de son retour de Lyon où elle avait été comblée des honneurs souverains, où elle avait été virtuellement égalée à la reine de France, que Joséphine reçut en la pei*sonne de

M""^ de Ghampcetietz un avertissement qui dut la faire réfléchir. De même que, lorsqu'elle s'était mêlée de mettre hors de danger le chevalier de Coigny, elle apprit à ses dépens qu'elle ne devait point favoriser « ceux qui ont des correspondances suivies avec les ennemis de l'Etat, et elle l'apprit par cette note insérée dans le Mojiiteur dvL 10 ventôse où il n'est point permis de méconnaître la griffe du Premier Consul : «M""'Ghampcenetz, Hollandaise, fille de M.Pater, a eu ordre de se rendre en Bâta vie, sa patrie. Elle y a~ été conduite par un brigadier de la gendarmerie. M""" Damas (la comtesse Ch, de Damas, M"" de Langeron) a été conduite par un gendarme jusqu'aux frontières de France, d'où elle ira rejoindre Charles Damas son mari, émigré. Ces deux dames entretenaient habituellement des correspondances avec les ennemis de l'Etat. M""* Champcenetz correspondait avec M. Vaudreuil, un des membres du comité du Theil. M'"" Damas a donné longtemps asile à llyde et à Limoelan lors de l'affaire du 3 nivôse. L'extravagance de sa conduite a dû la faire traiter comme une folle. On a usé d'une indulgence spéciale en la renvoyant èi son nuiri pour qu'il la contienne, s'il le peut ! » M. Charles

de Damas qui, avec M. de Choiseul, avait échappé à la mort lorsqu'il fut jeté par la mer sur la côte de France, était aide de camp du comte d'Artois qu'il avait accompagné à l'île d'Yeu. Rien n'eût été plus aisé que de mettre M"" de Damas en accusation, de la comprendre dans une de ces listes que la Révolution avait excellé à former, mais dont on n'avait plus vu paraître une seule depuis la Révolution de Thermidor. Et ceci, peut-on dire, est déjà un progrès immense accompli, une victoire que les mœurs ont imposée : la victoire qui appartient toute à Notre-Dame de Thermidor.

Joséphine va-t-elle à la suite de cetle algarade, entrer dans une réserve prudente : A dire vrai, si elle cesse de causer avec les émissaires du comte de Lille, c'est pour engager une conversation avec les envoyés du comte d'Artois, particulièrement avec la duchesse de Guiche. Celle-ci, Polignac en son nom, fille de la duchesse, avait eu en Angleterre des aventures retentissantes, s'était compromise avec un jacobin et pensait se réhabiliter en mettant le roi sur son trône. C'était beaucoup pour une femme qui avait alors plus de vingt ans de mariage et qui ne s'était fait connaître que par

LA CO.NSPIRATIOX ROYALE iBy

ses défaillances ; mais, étant la fille de l'amie de Marie-Antoinette et du comte d'Artois, elle se croyait destinée à un grand rôle. Elle était venue en France, avait vu Fouché et n'avait point manqué de s'introduire à Malmaison par le prince de Luxembourg lequel, on le sait, n'était point sans causer avec le quai des Théatins et y rendre des services. « M""" Bonaparte l'avait reçue avec toute sa grâce mais le Premier Consul, retenu par quelque ménagement, ne voulut pas lui accorder d'audience et M""^ Bonaparte, qui, comme il le disait, était toujours en attendrissement au nom du roi et de l'ancienne cour, obtint seulement qu'il regarderait M"'® de Guiche que l'on promènerait sous ses fenêtres dans le parc. » Mais lorsqu'elle lui parla des promesses faites, terre, fortune, connétablie, premier rang dans l'Etat, enfin une magnifique colonne érigée sur le Carrousel sur laquelle serait sastatuecouronnantles Bourbons, « Et tu lui as répondu, interrompit-il, que cette colonne aurait mon cadavre pour piédestal ! »

On peut et l'on doit dire que pas une seconde Napoléon n'eut la moindre velléité de rendre aux Bourbons un trône que la nationleur refusait. Qu'il eût par la suite la pensée qu'ils pussent,

devant le vœu unanime du peuple lui déférant la suprême magistrature, échanger leurs prétentions contre un établissement d'une valeur éprouvée, qu'il eût découpé dans ses conquêtes ou assuré par un de ses traités, soit. Mais à cette négociation Joséphine n'eut aucune part et lorsque retentit la déclaration que le comte de Lille avaitjugé à propos d'opposer aux offres du roi de Prusse transmises par le président Mej^er, déclaration que les princes de la Maison de France s'empressèrent à signer, ces vaines négociations furentà jamais rompues. Bonaparte, attaqué de tous côtés par les agents royalistes, obligé de se mettre en défense partout et sur tous les terrains, menant la vie d'une bête de chasse, qui redoute à tout coin de buisson la fusillade de veneurs inaperçus, obligé de délaisser Malmaison dontlaroute offre tantde points à l'embuscade et dont les alentours se prêtent si mal à une garde sûre, Bonaparte ne peut vivre jour et nuit sous les poignards, sans riposter, sans combattre . La guerre est arrivée à une phase suprême où l'un ou l'autre des adversaires doit périr. De la résistance il passe à l'attaque brusque. Il terrifie les assassins par un coup de tonnerre. « J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien, a-t-il écrit,

parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque le comte d'Artois entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance j'agirais encore de même. »

Joséphine a pleuré toutes ses larmes : elle n'a rien obtenu. C'est que, s'il lui cédait sur les petites choses, pour les grandes, celles qui tenaient à sa politique, elle ne gagnait rien. Et, de ce jour, on le laissa du moins tranquille. S'il 3' eut des complots ils avortèrent et ce fut en Allemagne qu'on dut lui chercher des assassins.

Qu'ont produit devant l'opinion ces campagnes de Bonaparte contre les chouans ? Un redoublement en sa faveur des sentiments anciens. 11 n'a point perdu à se montrer énergique : C'est de l'énergie que lui demande la France ; elle a besoin d'autorité. Elle veut des lois, non pas ostentatoires, mais e0icaces ; elle réclame des institutions ; mais qui aillent au profond du sol et qui assurent une existence à l'édifice. Des institutions! cela ne s'invente pas, cela ne se crée pas, cela est un ensemble de traditions, d'habitudes, de règlements et de lois, reçus, acceptés depuis des générations et qui, grâce à

■iji MADAME BONAPARTE

une acceptation tacite bien plus que moyennant des pénalités actives, régissent un peuple. Il est médiocrement aisé d'imposer des institutions ; Ton n'y saurait parvenir qu'en amalgamant à des lois modernes au moins l'extérieur des choses anciennes. Combien a-t-on vu de formules se transformer sous un nom pareil ? de dignités changer d'objet en gardant la même désignation? N'est-ce pas là un des arts supérieurs du gouvernement et qu'on prenne pour appeler des choses fort différentes des mots agréés par la masse, ou bien, car cela se rencontre aussi, qu'on adopte pour désigner certaines institutions anciennes décriées et détestées, mais socialement nécessaires, comme certains impôts, des désignations nouvelles, cela montre renchaînement, la corrélation et aussi l'indigence des éléments dont se composent essentiellement les ressorts de Gouvernement.

Du prodigieux amas de dispositions législatives qu'avaient mises à jour la Constituante, la Législative, la Convention, les divers comités, les Conseils et le Directoire, rien ne subsistait, rien ne tenait à la nation ; que tout en fût inutile et oiseux, on ne saurait le dire sans une injustice

siiprêiiie : mais tout cet appareil restait en suspens ; des parties s'effondraient, sans qu'on fît rien pour les remplacer. Les établissements administratifs mal conçus et surtout mal gouvernés chevauchaient les uns sur les autres et n'assuraient nulle part la paix, Tordre, la liberté. Après des centaines de dissertations philosophiques tournées en lois, il n'y avait pas plus d'instruction publique que de contributions publiques, pas plus de magistrature que d'armées; il y avait des monceaux de papier entre lesf{uels tournaient des hommes dont certains avaient de bonnes intentions et n'attendaient pour bien faire qu'une direction ellic;ace.

Depuis que le gouvernement consulaire avait été institué, à vue d'œil, un classement s'était opéré; des formules anciennes parées de noms nouveaux avaient été mises en action ; chacun peu à peu — chacun des classes bourgeoises — était rentré dans son gîte et dans sa case, fort enrichi à vrai dire, libéré de la hiérarchie ancienne, libéré du respect ancestral. Les bourgeois, ceux du Tiers, avaient vaincu les nobles et les prêtres, et ils régnaient, en droit et en fait. Il manquait pourtant à leur triomphe de se mettre à la place des vaincue; . Cela Bonaparte

l'éprouvait aussi : mais avec d'autres et bien plus profondes sensations. Il ne voulait pas seulement prendre la place du roi; il voulait, pour la France révolutionnaire qui avait été mise par l'Europe hors la loi, une rentrée, qui lui rendît son rang, non seulement comme guerrière, mais comme institutrice ; il voulait qu'elle dirigeât, régît par le monde, tout ce qui était du goût, des arts, des modes, des lettres, tout ce qui portait et relevait l'esprit, tout ce qui en attestait la noblesse et aussi tout ce qui était du luxe dans la parure des femmes, dans le costume des hommes, dans la magnificence des cortèges, dans l'allure des défilés, dans la noblesse des réunions. Mais tout cela il fallait le créer.

L'on avait à remonter la Révolution entière, à en prendre le contre-pied, à renouveler les anciens usages et les formes abolies, à retourner à un passé qui, vieux de dix années, paraissait déjà si lointain ! Dès qu'on prétendait restaurer une société polie, un seul modèle était à suivre, celui qu'avait imposé à l'Europe et au monde l'étiquette royale, peu à peu descendue à des catégories d'hommes et de femmes qui n'avaient rien à voir ni avec la Royauté ni avec la Cour, mais qui subissaient depuis un grand siècle Tinfluence de cette société supérieure. Dès que l'on sort de l'anarchie, dès qu'on prétend en finir avec les foules tumultueuses dont la joie consiste à des destructions volontaires, des ruées sauvages, au service d'une brutalité sans contrôle, il faut revenir à des règles qu'imposent

des maîtres de cérémonies de quelque nom qu'on les baptise.

Combien plus, lorsque l'Etat renouvelé a la prétention d'être admis par les anciens Etats à rang égal, sinon supérieur. Toutes les puissances de l'Europe étaient sur le point de traiter ou traitaient déjà avec la France républicaine; celleci n'avait point à se faire pardonner la Révolution, mais ce ne pouvait être qu'en se mettant, de toutes façons, à la même hauteur que les autres peuples, en adoptant la même tenue, la même éducation, les mêmes usages, avec une nuance qui fût personnelle et qui empêchât de la méconnaître. Il fallait que le corps diplomatique étranger n'eût point de ces étonnements et de ces haut-le-corps qui eussent été de nature à compromettre la politique française et qui s'étaient produits constamment sous le Directoire, à Turin, à Naples, à Rome, à Vienne, à- Copenhague ; partout où la France d'alors avait accrédité des ambassades.

Veut-on prendre une idée de la première rencontre entre le Consul et les ambassadeurs étrangers, — c'étaient les députés des Etats-Unis — l'aventure nous est contée par Despréaux, le mari de la Guimard, qui a été à ce moment le

grand organisateur des fêtes en plein air, s^ fort à la mode depuis le Trianon de Marie-Antoinette.

« Bonaparte, écrit-il, qui venait de fuio mettre la paix aux Etats-Unis, me fit dire qu'il fallait organiser, (juatre jours après, une fête somptueuse à Mortefontaine oii la paix devait être signée à midi. 11 voulait (ju'il y eût bal, spectacle, feu d'artifice, grand couvert pour deux cents personnes et que l'Egalité fut exactement respectée, c'est-à-dire que les potentats, les ambassadeurs, les acteurs, les actrices, les peintres et tous les hommes et femmes, princes ou non, fussent à la même table.

Il pleuvait très fort ; le château ne possédait pas dix lits et il fallait loger près de deux cents |)ersonnes. J'écrivis que c'était impossible, mais la réponse fut ([ue tout fùL prêt.

Joseph Bonaparte me dit de commander tout et qu'il me conduirait le soir à Mortefontaine. Moyennant un bon cheval et un cabriolet, j'allai aussitôt direaux acteurs de la Comédie française ; Venez dimanche matin au château de Mortefontaine, vous y dînerez, soupere/. et donnerez ce que vous voudrez. Je fis de même pour le grand concert et ordonnai un feu d'artifice en en fixant

MADAME BOX APARTE

le prix. J'allai ensuite trouver Tarchitecte Cellerier et lui dis défaire venir un théâtre, ainsi que des meubles pour coucher tout mon monde et d'envoyer des ouvriers.

Tout arriva; il manquait des planches. On en envoya chercher à trois ou quatre lieues. Tous les matelas étaient traversés par la pluie. On fut forcé d'abattre des murailles pour que les trois tables pussent se joindre les unes aux autres et que l'Egalité fut respectée.

On travailla nuit et jour et l'ensemble était fort bien. Le maître d'hôtel de Joseph Bonaparte était un ancien garçon perruquier qui ne se doutait pas de son métier; il n'avait pensé à rien et beaucoup d'assiettes était tout ce qu'il avait apporté. Le vin n'était pas bon et il diminua beaucoup dans la nuit, parce qu'on avait dit au maître d'hôtel d'en donner aux ouvriers. Lui, qui aimait le repos, leur donna la clef de la cave et ils s'éni- -m

vrèrent tous. Cependant, comme j'avais l'oreille au guet, j'écoutais pour savoir si l'on travaillait. N'entendant rien, je m'habille à une heure du matin et descends. Tous les ouvriers étaient couchés sous les voitures ou dans les coins. Je fis prévenir Gellerier et on termina tout le mieux possible.

Comme il n'y avait rien pour orner les tables et les murailles, je fis prendre tous les animaux empaillés qui étaient dans le cabinet du château et on en orna très élégamment les trois tables.

Nouveau malheur ! Le maître d'hôtel perruquier avait oublié d'apporter des couteaux. On fut obligé de demander à chaque poslillon ou cocher qui arrivait de prêter le sien.

M. de la Fayette faisait les honneurs aux députés d'Amérique q\u m'ont semblé n'être qu'à moitié satisfaits. ■

Autre accident : Les consignes avaient été mal données. Comme laissez-passer, on n'avait donné que quelques cartes à jouer et, comme il en manqua bientôt, on y suppléa par des morceaux de papier taillés comme des cartes. Les sentinelles, qui avaient comme tableau un billet en carte à jouer ne voulaient pas laisser rentrer les personnes qui avaient des billets en papier et d'autres soldats ne laissaient pas entrer celles ({ui avaient des billets en cartes. A ce moment, on fit courir le bruit <|u'il était entré dans le château des gens (jui voulaient assassiner le Premier Consul et tout le monde fut pris d'inquiétude. .Jérôme, qui était alors pres(|ue un enfant, fit beaucoup de bruit et gâta tout.

28o MADAME BONAPARTE

Pendant ce temps, la pluie tombait toujours à seaux. Enfin, grâce à l'Egalité, tout se passa plutôt mal que bien.

Bonaparte, M'^'^ Contât, un ambassadeur, M''" de Beauliarnais, un chanteur, Joseph Bonaparte et une foule d'autres personnes occupaient la première table. A la seconde, il y avait les musiciens du concert, des étrangers, des militaires, etc. Garât devait prendre place à cette table, mais en dépit dé l'Egalité qu'il chantait à gorge déployée en ce temps-là, il ne voulut se mettre nulle part puisqu'il n'était pas à la première table. Louis Bonaparte fit sagement les honneurs de la troisième table, oùjemesuis mis et où il y avait des artistes et quelques républicains exagérés.

Des devises et beaucoup de plantes vertes ornaient les murailles. De nombreux instruments à vent jouaient le Ça.ira et les autres gentillesses de la Révolution. Vint le moment du concert qu'on avait demandé aussitôt après le festin, mais, parmi les artistes, s'éleva alors une grande rumeur. Ils avaient trouvé que l'Egalité avait été parfaitement observée pendant le repas et ils disaient : Pourquoi donc travailler tout de suite ? Nous sommes tous égaux; ces dames et ces mes-

sieurs digèrent tranquillement. Nous sommes comme eux des républicains et nous devons digérer comme eux.

On apporta du café, des liqueurs et des glaces. Tout le monde en prit et on réclama le concert. Alors moi, en tant que directeur de la fête, j'allai dire au Premier Consul que le temps était serein et qu'il fallait en profiter pour tirer le feu d'artifice. Sur sa réponse affirmative, je cours dans l'eau et la boue et veux donner des ordres aux artificiers, mais ils étaient tous à boire. Etant resté longtemps dans l'eau, je fus pris de douleurs affreuses et perdis connaissance. . Vers minuit, la Comédie française joua.

Le lendemain matin, on se mit à faire les adieux aux députés américains, puistoutesles personnes qui restaient, au nombre desquelles se trouvait Maret, se mirent à table sous une énorme tente oii nous étions plus de quatre-vingts à déjeuner. .J'arrivai le dernier etme mis à la seule place vide, à la droite du Consul : M'"' Contatétailàsagauche et près de moi étaient Maret et Rœderer. On me complimenta sur mon bon goût et sur la belle fêle qui avait eu lieu. Rœderer voulut ({ue je dise les couplets (jui avaient été chantés et les envoya

bien vite à rimprimerie pour que les ambassadeurs pussent les emporter.

Tout cela prit une grande partie de la matinée; pendant ce temps, les uns partaient, les autres se promenaient. Les princes, les jolies femmes, les comédiens s'emparaient des voitures. M. de la Fayette, le chapeau sous le bras, les cheveux sortant de son bonnet de nuit, se promenait dans la cour.

Le jeune frère de Bonaparte y jouait. On vint lui dire qu'on avait vu un cerf dans le parc. Aussitôt, sans chiens, sans gardes, toute la famille Bonaparte monta sur les premiers chevaux venus pour courir après l'animal : il y eut un des grands personnages de cette nouvelle cour qui enfourcha un âne ! »

Que Despréaux ait porté quelque ironie dans le récit de sa victoire, cela se voit assez, mais qui ne serait tenté par la réalité et qui, sans la grossir, garderait son sérieux ?

Tout cela, dans le MoiuLeur, prend un air d'extrême convenance : il est parlé du dîner à trois tables décent quatre-vingts couverts, et du toast prononcé par le Consul : « Aux mânes des Français et des Américains morts sur le champ de bataille pour Findépendance du nouveau

monde. » On y loue abondamment les artistes du concert et ceux qui ont joué les Jeux de V amour et du hasard. Un mémorialiste, qui pourtant devait être présent, exalte fortement les deux jours de fêtes et s'extasie sur « la grande chasse à courre ».

En réalité, il n'y avait, d'à peu près ordonnées, que les cérémonies disposées parles militaires. Eux seuls s'entendaient à exécuter les ordres du Consul. Ainsi, lorsque le maréchal de Ségur vint aux Tuileries remercier Bonaparte d'une pension de retraite de 6000 francs, à sa sortie, la Garde consulaire sous les armes lui rendit les honneurs que les ordonnances de Louis XIV avaient attribués aux maréchaux de France, les tambours battirent aux champs, et le maréchal qui avait signé le premier brevet de Bonaparte eut là une matinée inoubliable.

On peut croire que la mieux réussie des fêtes fut celle du i'"' vendémiaire an IX où l'on reçut cinq discours, où les Consuls à cheval inaugurèrent un simulacre de monument égyptien renfermant les bustes de Kléber et de Desaix, où ils assistèrent au transport des cendres de Turenne aux Invalides, ouïrent diverses symphonies, un chant du i*' vendémiaire, paroles

d'Esménard, musique de Lesueur, exécuté par quatre orchestres, et l'éloge de Turenne par Lucien Bonaparte. Et il y eut après, courses au champ de jNIars, ballon, parachute, jeux, tir au pistolet, illuminations, feu d'artifice sur le pont de la Concorde et dîner chez le Premier Consul. Et l'on n'apprit point que quelques-uns des convives fussent morts de ce déluge de plaisirs.

Le diner, donné régulièrement le quintidi, était une sorte de banquet auquel assistaient des ambassadeurs, des membres du CorpsLégislatif, des officiers, des sous-officiers et des soldats qui, à la parade du matin, avaient reçu des armes d'honneur et encore d'autres personnes. Généralement le Premier Consul y portait une santé, soit à une expédition qu'on préparait soit aux titulaires des armes d'honneur; c'était comme une occasion qu'il trouvait pour mettre certains faits à l'ordre de la nation.

Ces banquets ne comportaient, qu'on sache, aucune femme; ils étaient destinés à honorer les hommes qui y étaient invités, mais on se fût gardé d'y prêter un caractère d'élégance ou de somptuosité. On y mangeait, il le faut croire, bien qu'ils durassentde vingt à trente minutes ; on y buvait puisqu'on y portait des santés, mais

de la qualité des mets, comme du bouquet des vins, on ne sait pas grand'chose et c'étaient là, pourtant, les magnificences.

La paix avec l'Espagne, la paix avec rAutri(;he, les négociations ouvertes avec le pape ne pouvaient manquer d'influer sur ces habitudes militaires : Il faudrait se souvenir ([uelque jour qu'il y avait des femmes Assurément serait-ce là une révolution et la plus profonde peut-être qu'on eût vue depuis que la reine de France avait été décapitée et que la plupart des femmes qui avaient formé sa cour l'avaient suivie sur l'échafaud. La Révolution avait, dès ses débuts, été masculine et elle Tétait restée jusqu'à la fin. La femme n'avait eu que le droit de mourir et c'était le seul qu'on lui reconnût. Dans ces déclamations' en faveur des opprimés, à peine trouverait-on une femme — comme Olympe de Gouges — qui réclamât pour son sexe. La Révolution a été faite par des hommes au profit des hommes et contre les femmes. Elle demeure telle d'un bout à l'autre et ce n'est point quelque poissarde comme Reine Audu ou quelque fille comme Theroigne qui en change le caractère. Les femmes, Charlotte Corday ou M"'* de Cabarrus à la têle, ont marché contre la Terreur et plus et

mieux que Barras elles l'ont abattue. Les larmes et les cris de la Dubarry n'y ont certes pas moins influé que la chemise rouge de Cécile Renault ; Tuniverselle clameur des femmes en a.eu raison. Mais la réaction ne s'est guère divulguée ensuite que dans les salles où l'on danse et la manifestation suprême en a été ce bal des victimes où les femmes, qui peut-être n'avaient couru aucunpéril, dansaient en robe collante et courte, parées au col d'un fil de soie rouge. Gela pouvait être galant, à moins que ce ne fût odieux. Si le Directoire, peut-être de loin plus que de près, a été aux yeux de certains l'apothéose de la femme, ce fut de la femme aimable, facile et galante, la femme qu'entretiennent les financiers, celle aussi que n'importe qui rencontre dans les jardins ou dans les salons à la porte desquels on paie. Il est bien cei'tain que ce public-là n'achète pas ce prétendu plaisir sans avoir l'idée de revendre quelque chose. Et c'est l'amour qui les achalandé.

Nul des directeurs n'a eu à montrer son épouse et cela a mieux valu. Depuis le dix-huit brumaire, Bonaparte n'a eu garde d'attribuer un rôle extérieur à M""^ Bonaparte et, au point de vue de la Constitution, on ne peut nier qu'il n'ait

raison. Outre qu'elle n'a dans l'Etat aucune place et que la magistrature éphémère dont est revêtu son mari ne peut lui fournir aucun prétexte, il eût semblé à des républicains convaincus qu'il y eût là un retour à l'esprit monarchique, à des habitudes anti-populaires et que, traiter une femme en femme, c'était la traiter presque en reine. Que si Bonaparte prenait dans la nation une certaine place, c'était à cause de son mandat, de ses victoires et de la pacification de l'Europe, mais qu'avait à y voir la citoyenne Bonaparte ? Et si quelqu'un s'était avisé de revenir sur le passé, de rechercher les aventures et les amours d'autrefois, les honnêtes femmes et les autres — surtout les autres — n'eussent-elles pas pris pour une injure à chacune d'elles le rang qu'on eût donné à celle qui, sans avoir été mariée par un prêtre, portait le nom le plus glorieux qui fût en France ? Gela n'eût-il pas produit un scandale, alimenté les petits journaux, fourni tout un répertoire d'épigrammes ? Et de fait quelle étrange aventure !

M"'* Bonaparte restait donc hors du monde politique où elle n'avait rien à faire et cela paraissait mieux ainsi. Mais voici qu'arrivent un roi et une reine qui doivent leur couronne au

Premier Consul, qui ne peuvent traverser la France de bout en bout sans marquer leur reconnaissance, recevoir des honneurs, assister à des fêtes et accepter des hommages : ce sont le roi et la reine d'Etrurie, ci-devant duc et duchesse de Parme, qu'on appelle ici comte et comtesse de Livourne, et qui, venant de Madrid, vont régner en Toscane et, pour cela, passent à Paris. Il s'agit de leur faire honneur sans que cela soit de conséquence et sans que cela prenne l'air royal. Pour quoi ils devront se tenir dans un demi-incognito qui enseignera de la géographie à de petits et à de grands Français. Ainsi, aucune autorité civile ne devra faire de visite au comte et à la comtesse de Livourne, « A Bordeaux, é(u-it le Premier Consul, on a laissé chanter des couplets au roi et à la reine de Toscane et, comme il s'appelle Louis, cela adonné Heu à des allusions malveillantes. » On est fort embarrassé pour la réception aux Tuileries ; songez donc un peu, si l'on allait donner du roi à ce roi qu'on a fait, si l'on allait laisser les Parisiens crier vive le Roi ! devant ce petit-neveu de Louis XVI ! Aussi les conférences entre Benezech, ci -devant ministre de llntérieur, à présent quelque chose

comme directeur du Cérémonial et le citoyen Fusil, préposé auprès du comte, sont à l'infini. Ce Fusil est un ancien Garde française entré au service en 1766, qui passa en 1789 à la Garde nationale soldée, fit les campagnes du Rhin comme chef du 2" bataillon des Corps francs et rentra en Fan IV dans la Légion de Police. Il fut ensuite de l'état-major de la place, puis entra dans la Garde du Directoire où il fut chef de brigade. Il a pris part à la campagne de Marengo et il est il présent- commandant de FEcole militaire. Il est assurément plein de bonne volonté, mais quels purent être, entre Benezech et Fusil, ces colloques d'étiquette qui aboutirent aux visites à Malmaison et aux Tuileries, et aux fêtes chez chacun des ministres ?

Benezech avait au moins le goût de ce genre de choses, s'il n'en avait aucune expérience ; mais Fusil ? Il lui eût fallu du génie pour imaginer un cérémonial : On s'était arrêté à mettre la Garde sous les armes et à faire battre aux champs ; mais le comte de Livourne fut reçu, à sa descente de voiture au péristyle, par deux officiers de la Garde et par le service des grands appartements, c'est-à-dire les domestiques dont la livrée n'était encore nirégléeniconfcctionnéo.

ago MADAME BONAPARTE

Après avoir fait visite au Premier Consul et avoir assisté à la parade, il alla chez M"* Bonaparte où « la comtesse viiît aussi avec deux voitures. A sa descente chez M"'* Bonaparte, elle fut reçue à l'entrée du péristyle par deux officiers de la Garde; la troupe était sous les armes et on battit aux champs. Le comte et la\comtesse sortirent ensemble avec leurs quatre voitures et, à cause de la foule qu'il y avait dans la cour, ils étaient précédés par quatre grenadiers à cheval marchant de front et au pas jusqu'à la grande grille du palais. » Ainsi, la troupe sous les armes, et le tambour, mais point d'escorte. Aux dîners des Tuileries oii le comte de Livourne figure, il siège à la table commune, avec les ambassadeurs, les officiers étrangers, les généraux arrivés des armées, les préfets en congé, les ministres, les conseillers d'Etat et tout ce qui estdu gouvernement. Toutefois, il ne semble pas qne ces jours-là il y ait des soldats à armes d'honneur.

Point de femmes non plus et, si familière que fût la reine d'Etrurie avec les dames Bonaparte, elle n'était point des banquets. Le roi et la reine étaient logés à l'ambassade d'Espagne,* qui étaitl'ancien hôtel Montesson, et le roi avait prié

LA PAIX GÉXKRALE 291

M™* de Montesson de lui permettre de faire rétablir une communication condamnée depuis longtemps, qui donnait accès à son nouvel hôtel. Il passait chez elle plusieurs heures chaque jour. Cela tourna la tète à l'épouse morganatique du duc d'Orléans. Chacun des ministres s'était signalé en donnant des fêtes dont le goût paraissait banni plutôt que la magnificence et eii l'ordre régnait peu. Chez le ministre de la Guerre, douze cents voitures à la file devaient arriver par un seul côté, en sorte que la ligne s'étendait par la rue du Bac, le Carrousel, la place Vendôme, jusque sur les boulevards, vers la rue Saint-Denis. Les voitures, débouchant du Pont-Royal à neuf heures du soir, n'arrivèrent à l'hôtel de la Guerre qu'à quatre heures du matin. On manqua ainsi toutes sortes de gentillesses que le génie avait imaginées, comme des soupers sous la tente avec artifices, fusillades, ballon monté par Garnerin « qui sillonne l'épaisseur de la nuit du nom de Marengo écrit en caractères de feu » ; Ailleurs, on a spectacle par la Comédie française, sous un([uinconce de tilleuls, terminé par la vue de Florence; on a des chants, on a des villages flamands avec danses de caractère, un portique illuminé représentant l'entrée du temple de

Mémoire avec Apollon et les neurMuses ; on a les danseurs de l'Opéra et des vers par Esménard ; on a tout le bric à brac de Despréaux, tous les laissés pour compte de la Guimard.

M™' de Montesson pensa qu'il n'était pas besoin de tant de choses. Elle s'avisa qu'elle était la seule parente que le comte de Livourne eût à Paris et que, comme telle, elle devait lui faire les honneurs de la bonne compagnie. « 11 fallait assurément, écrit à ce sujet Savary, le futur duc deRovigo, avoir accepté la Révolution dans toutes ses conséquences pour concevoir la pensée de réunir ce que la capitale renfermait d'émigrés rentrés, d'hommes qui s'étaient élevés par leurs actions, chez une ancienne maîtresse du duc d'Orléans pour y saluer l'infant de Parme, gendre du roi d'Espagne. M""'' de Montesson osa davantage : Elle invita la famille du Premier Consul ainsi que les personnes qui lui étaient attachées. Nous y allâmes sans le prévenir, mais nous fûmes vertement réprimandés le len-' demain ; il s'éleva avec force contre l'inconvenance d'une telle invitation, et s'il ne sévit pas contre celle qui se Tétait permise, c'est que M""^ Bonaparte prit les intérêts de M"" de Montesson. » Cela peut être, mais la cause de

cette grande colère n'était-elle pas que, dans son hôtel et son jardin de la Ghaussée-d'Antin, sans programme imaginé par Despréaux, sans pièce de vers par Esmenard, sans décors représentant Florence ou le palais Pitti, sans ballet de paysans toscans, sans cette friperie do travestissements et ce mélange d'acteurs et de soldats, sans rien d'autre que de la politesse, de l'élégance et des manières, M'"" de Montesson l'avait emporté sur tous les ministres de la République et leur avait infligé une leçon qui mettait en leurs places les choses et les gens ? Car il ne suffit point d'être le maître de tout pour en savoir user.

On en était encore à un protocole rudimentaire, de môme qu'à des formes barbares, et rien n'en saurait mieux donner l'idée que cette lettre "écrite par Bonaparte au roi de Toscane le 8 thermidor an IX (27 juillet 1801) : « Comptez que je prends toujours un vif intérêt à ce qui peut vous arriver d'heureux et contribuer à votre prospérité et à votre satisfaction intérieure. Mille hommages à madame. J'ai envoyé ses lettres à ma femme qui est à Plombières et qui sera extrêmement flattée de son souvenir. »

On voit avec quel soin le Premier Consul a évité les mots roi, reine, sire, majesté, etc., et en

294 MADA:ME BONAPARTE

même temps avec quelle bonne volonté il s'est efforcé à la politesse, à une politesse, peut-on dire, de petit bourgeois qui se guindé à faire le seigneur.

Tout à riieure on devra pourtant se décider à des démarches autrement mémorables. Il s'agira de franchir un pas, le plus décisif sans doute depuis dix ans, celui qui mettra en opposition ouverte le PremierConsuletla Révolution. M^"^ Spina est à Paris pour négocier, au nom du pape, la réconciliation entre l'Eglise et la France et le cardinal Consalvi arrive pour les dernières ententes. Nulle action plus décisive. D'un côté, la France opprimée, depuis bientôt dix ans, sous couleur d'une prétendue libei*té ; opprimée dans sa pensée, dans ses prières, dans les cérémonies d'un culte qui n'est factieux que s'il est clandestin ; de Tautre, les hommes qui, après avoir proclamé l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme, sont arrivés, de degré en degré, à professer l'athéisme philosophique et qui prétendent imposer à la France la négation dont ils ont fait leur doctrine. Le Premier Consul n'est point combattu seulement par les athées qui forment la majorité à l'Institut, au Sénat, au Corps Législatif et au Tribunat,

mais par quiconque, protestant, s'est imaginé que, s'il fallait à la France un culte, ce ne pouvait être que celui de Calvin ou celui de Luther, par quiconque se rallie par quelque côté à cette faction, et enrage de sa défaite : Le coup est manqué. Le Premier Consul n'a point affaire aux Cévenols qui n'eussent point fait tête à ses dragons, mais aux Vendéens. Il entend rétablir la paix dans les consciences, de même qu'il aspire à l'instituer entre les hommes, et la tâche qu'il a entreprise ne sera accomplie que lorsqu'il aura rendu aux prêtres la place qui leur appartient dans l'Etat, qu'il leur aura attribué une indemnité à laquelle ils ont droit, et qu'il aura renoué avec le Saint- Siège des relations dont la rupture est également préjudiciable aux deux pouvoirs.

Mais, pour réussir et jusqu'au jour où l'on modifiera la Constitution et où l'on chassera les révolutionnaires nantis qui se perpétuenten place depuis dix ans par des scrutins faussés et par des coups d'Etat, il faut des précautions à l'infini et ces précautions portent surtout sur l'extérieur des démarches. Il convient qu'on se garde de ce qui pourrait faire scandale, jeter une émotion dans les Chambres ou dans l'armée.

296 MADAAFE BONAPARTE

Ainsi, écrit Gonsalvi, le 2 juillet 1801 (i3 messidor, an IX), « ce matin, nous serons conduits par l'abbé Bernier, pour ainsi dire secrètement, auprès du Premier Consul, le but apparent de notre visite étant de rendre nos respects à sa femme ».

Ce n'est pas que Joséphine le long de sa vie se soit laissée entraver en ses goûts, ses plaisirs ou ses fantaisies par la religion, mais elle y est sympathique, elle la croit assurément indispensable dans rÉtat et obligatoire pour des gens comme il faut. Aussi bien, n'a-t-elle point eu beaucoup le temps d'y réfléchir, mais elle en est convaincue. A la visite que lui fait Consalvi elle ne répond point : Le Premier Consul va se terrer quelques jours sous prétexte d'un rhumatisme qu'il a pris à l'armée et qui exige l'application sur la poitrine et sur le bras de vésicatoires qui le font cruellement souffrir.

Quanta elle, elle part pour Plombières (18 messidor, 7 juillet), accompagnée de M""" Bonaparte mère, de M™* Lavallette, de M"*" de Beauharnais et du citoyen Rapp, aide de camp du Premier Consul. L'épouse du Premier Consul a deux voitures à sa suite ; un aide de camp comme sauvegarde, et toutes les autorités à sa disposition.

On s'empresse à lui donner des fêtes à Plombières comme à Luxeuil et Ton y danse éperdument. Elle a trouvé aux eaux en même temps que M""" de Chauvelin et M"" Hamelin, laquelle fait les délices des bals, Astoiphe de Custine et sa délicieuse mère M"'" de Sabran. Astoiphe s'enorgueillit d'avoir dansé avec M"^ de Beauharnais et quel souvenir ce jeune couple n'évoquc-t-il pas? La cour que fit aux Carmes le général de Beauharnais à M"»'' de Custine, le talisman qu'il lui offrit en partant pour la Conciergerie et Téchafaud ; huit années ensuite au même mois, presque au même jour, — le 9 thermidor, on danse.

Le 17 thermidor (5 août), M""^ Bonaparte, qui est sur son retour, arrive à Nancy « avec sa suite » . La gendarmerie nationale est allée à sa rencontre et on lui donne de belles fêtes. Mais, rentrée aux Tuileries, elle n'a point une vie plus gaie, ni des honneurs mieux assurés. Dans son salon, l'après-midi, l'on ne trouve guère que sa fille, M""* Murât, deux ou trois autres dames, le colonel Sébastiani et quelques hommes avec lesquels, s'il descend par hasard, le Consul discute finances. Les banquets continuent, avec de terribles fêtes pour les cin(| jours complémentaires

et l'anniversaire de la proclamation de la République ; fêtes de la paix, avec l'exposition, dans la cour du Louvre, des produits de l'industrie; fêtes sur l'eau, fêtes dans les Champs-Elysées, fêtes sur les places. C'est à pleurer! Et pour fabriquer vingt figures simulées en marbre statuaire à 4o francs par figure et huit bas-reliefs représentant les Sciences etles Arts à loo francs par bas-relief, il en coûte, avec la menuiserie, la charpente, la sculpture et rillumination, 278.720^'. 39centimes. C'est pour rien.

Mais peu importent les Muses en bois, il s'agit de la paix. Et sait-on ce que c'est que la paix après dix ans de guerre. Une paix victorieuse, une paix imposée à l'ennemi, une paix dont on porte l^rgueil et dont on reçoit la richesse !

Demandez pourquoi la popularité du Consul ? Pourquoi son image peinte, gravée, sculptée, partout, pourquoi ces milliers et ces milliers de représentations de sa personne qui attestent un culte presque universel? 11 est celui qui apporte la paix aux hommes de bonne volonté : c'est par son esprit et par ses mains que la paix a été signée avec l'Espagne et avec l'Autriche, que le Concordat est mystérieusement conclu avec le Souverain Pontife; douze traités sont en négo-

ciation avec toutes les puissances en guerre avec la France : comptez: Portugal, Grande-Bretagne, Russie, Turquie, Alger, Tunis, Wurtemberg, Prusse, et des redoublements et des alliances même avec le roi des Pouls au Sénégal.

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