DELPHINE QAY JUSQU'A SES PREMIERS SUCCÈS
/. Delphine Gay, sa mère et son milieu. — //. L'enfance et l 'éducation de Delphine Gay. — ///. Les premiers poèmes.
Delphine Gay est née à Aix-la-Chapelle, le 6 pluviôse de l'an XII (26 janvier 1804). Dès son entrée dans la vie, elle paraît privilégiée. Son père, receveur général dans le département de la Roër, jouissait d'une situation importante. Elle avait trois sœurs et un frère aînés, mais l'animation de ce foyer, son originalité, c'était la mère.
Mme Gay, née Marie-Françoise-Sophie de Layalette, s'est fait un renom comme femme de lettres; et cela sans que le travail l'absorbât jamais. Ainsi que l'a dit Sainte- Beuve, elle était bien autre chose qu'une femme qui écrivait, c'était une femme qui vivait, qui prenait part à toutes les vogues du monde ». De son père, homme distingué, dépensier de la maison de Monsieur (plus tard Louis XVII I), elle tenait la promptitude d'intelligence, le goût très vif de la vie de société. Le père, raconte Gautier, comme pour lui donner le baptême de l'esprit, la fit embrasser à
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l'âge de deux ans par le vieux Voltaire, momifié clans sa gloire. Est-ce dans ce baiser, si près des rides sarcastiques , qu'elle prit vraiment l'esprit, l'étincelle? Quoi qu'il en soit, d'un bout à l'autre de sa carrière, elle est railleuse, pivote, de tour enjoué.
Par son père, Mme Gay était donc Française au sens le plus brillant du mot; mais par sa mère, Francesca Peretti, elle avait du sang italien. Chez ses ancêtres florentins elle avait pris, avec la beauté, la flamme du cœur, la passion des arts. Elle jouait de la harpe en virtuose « comme si elle n'eût pas eu le plus joli bras du monde »; elle chantait, elle avait un talent d'accompagnatrice. Mehul avait été son professeur; les plus grandes cantatrices de son époque furent amies, presque toujours ses obligées. Mais tous ces goûts artistiques, toutes ces relations séduisantes n'absorbaient pas son activité. Elle avait tant d'activité, tant de besoin de se dépenser! Elle montait à cheval, elle jouait au billard, elle dansait et avec une telle perfection que l'on se hissait sur les banquettes pour la regarder .
Sa jeunesse traversa toutes sortes d'agitations. Mariée en 17(J3 à un agent de change, M. Liottier, puis divorcée, puis remariée à M. Gay, elle avait fait ses débuis dans le inonde enfiévré du Directoire. Avec Mme Récamier, Mme Tallien, Mme de Beauharnais, elle fut parmi les beautés célèbres. Et à ce moment, quelle confusion dans la société! Partout le désordre, la spéculation, une sorte d'ivresse dans le plaisir. Mme Gay, qui avait une vitalité puissante, n'en éprouva aucune gène. Cette époque resta même dans son souvenir comme sa date favorite En ISIS, elle en conta avec verve les incohérences et les griseries dans Les milheurs d'un amint heureux
Après son second mariage, nous retrouvons Sophie Gay à Aix-la-Chapelle. Son mari, receveur général du département de la Roèr, y mène la vie luxueuse des hauts fonctionnaires. Quant à elle, elle a gardé sa terrible franchise d'idées et de termes. Elle/tf// scène comme par le passé et avec parfois des mots de Molière. Vis-à-vis de l'empereur
ENFANCE, ÉDUCATION DE DELPHINE GAY j
lui-même, elle n'abdiquera rien de sa hardiesse. Gautier rapporte à ce sujet une anecdote caractéristique : C'était chez la princesse Borghèse; l'empereur traversait les salons, cherchant, suivant sa coutume, à intimider les femmes. Arrivé près de Mme Gay et dardant sur elle un regard d'aigle, il lui poussa d'un ton marqué d'insolence cette question soudaine : - Vous écrivez, vous? Qu'est-ce que vous avez fait depuis que vous êtes dans ce pays-ci? Trois enfants, Sire. Le César, qui s'attendait à des titres de romans, sourit et passa. »
Et Gautier d'ajouter : L'un de ces trois enfants fut Mme de Girardin; c'était encore bien littéraire. »
Delphine naquit, nous l'avons dit, au plus beau matin du soleil de l'Empire >. Peut-être fut-elle vraiment baptisée, comme le veut sa légende, sur le tombeau de Charlemagne. Ce qui est sûr, c'est qu'elle reçut au baptême ce nom de Delphine — le plus romanesque qui fût alors — qu'elle devait porter comme une couronne.
Pendant ses premières années, et aussi pendant son adolescence, elle vécut à Aix-la-Chapelle, mais fit de fréquents séjours à Paris. Aix-la-Chapelle, avec ses vieilles rues aux toits dentelés, ses beffrois massifs et ses murailles carolingiennes, a certainement influé sur sa sensibilité enfantine. Naître dans la ville de Charlemagne, grandir à l'ombre de ses tours, de ses nobles ruines enchevêtrées, c'est un beau destin. Et puis les bords du Rhin sont la patrie des Walkyries, des rêves guerriers. De là, peut-être, ce qu'il y etitde si chevaleresque dans la nature de Delphine Gay: Le temps, d'ailleurs, se- prêtait à cette formation d'amazone; alors qu'elle s'éveillait à la vie, l'air était plein d'échos glorieux : c'était l'Empire, l'honneur, les victoires. Tout cet orgueil la pénétra, la fit enthousiaste.
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Tandis que ces émotions flottaient autour d'elle, s'insinuaient dans ses replis d'âme, sa mère l'initiait déjà à la vie mondaine. Comme Mme de Staël, elle a grandi dans un salon; et ce salon ne manquait ni de nouvelles, ni d'animation. A Aix-la-Chapelle, les allants et venants étaient nombreux. Chaque année, au moment de la saison d'eaux, il n'était pas de personnage distingué, pas d'artiste surtout qui ne tînt à paraître chez le Receveur général. Et quelle gaîté, que de railleries dans ce cercle! Non seulement Mme Oay ne recevait pas les ennuyeux, mais elle les chansonnait en couplets très vifs, toutes portes closes bien entendu; les bévues dès uns et des autres fournissaient de gaîté les soupers intimes.
Malheureusement, les situations officielles réclament plus de prudence et d'habileté. Les traits d'esprit de Mme Gay étaient commentés, divulgués avec malveillance; et ce fut l'un d'eux qui provoqua, dans les dernières années de l'Empire, la disgrâce du Receveur général. De ce fait, la famille se trouvait ruinée, livrée aux difficultés de la vie.
M. Gay resta à Aix-la-Chapelle, où il essaya de fonder une maison de banque; quant à sa femme, elle vécut surtout à Paris, où l'attiraient ses relations et son désir de s'adonner à des occupations littéraires.
D'ailleurs, au temps de sa prospérité, elle n'avait jamais manqué de revenir à Paris. Elle y avait de si charmants amis et de si illustres! C'étaient le baron Gros, le baron Gérard, Carie Vernet, le comte de Forbin, < l'élégance même , tant d'autres encore, tous les beaux de la littérature et du monde >. En outre, depuis sa disgrâce, elle était passée dans l'opposition, et les mécontents fréquentaient chez elle. Ils s'y délassaient de leurs rancunes, surtout quand Duval ou Picard animaient le cercle de leur verve. Sophie Gay, qui connaissait de longue date ces deux hommes d'esprit, les aimait pour leur gaîté franche, un peu gauloise, pour leurs traditions de bonne comédie. Un jour, pour la fête d'Alexandre Duval, elle fit jouer une petite pièce impromptue dont les acteurs étaient Boieldieu, le