‹ Mme de GirardinChapitre 76 sur 104 · NOËL, BLANCHE · texte numérisé non relu

NOËL, BLANCHE

NOËL

Mademoiselle Blanche, qu'est-ce que vous faites donc? Vous m'aviez promis de ne plus pleurer. (// va s'asseoir auprès d'elle.)

BLANCHE

Noël, c'a été plus fort que moi. Tu sais bien les belles pivoines roses que nous avons plantées il y a deux ans, Adrien et moi?

Oui, dans la grande pelouse, là-bas... eh bien?

BLANCHE

Eh bien 1 Noël, elles sont tout en fleurs et si belles, si belles !... Oh 1 quel malheur 1

NOËL, troublé.

Je ne vois pas de malheur à ça... Allons donc, du courage, morbleu !

• BLANCHE, pleurant.

Tu ne vois pas de malheur!... Mais tu ne comprends donc rien? Mon pauvre frère!... Nous les avions plantées ensemble... ensemble 1 et je suis seule à les voir fleurir !...

NOËL, attendri.

Je comprends... je comprends... mais ça n'est pas plus triste qu'autre chose.

BLANCHE, se levant et passant à gauche. — Noël se lève aussi. C'est vrai, mais je les avais oubliées, ces fleurs... je marchais

' ■•• LA JOIE FAIT l'HCR - 281

tranquillement dans l'allée des peupliers où je ne m'étais pas promenée depuis huit jours... Tout à coup, au tournant de l'allée, j'aperçois dans le gazon une touffe énorme de grosses fleurs toutes roses !... d'un si joli rose !... J'ai reconnu que c'était celles que... alors... je ne m'y attendais pas et cela m'a saisie ; j'ai pensé que lui... ne les verrait jamais, jamais !... et cela m'a fait tant de mal que je me suis enfuie pour que maman ne me vît pas pleurer.

NOËL, en colère.

Oh ! pour le coup, c'est de l'enfantillage !... Vous deviez bien vous attendre à cela, que diable I C'est une chose toute simple, et qui arrive tous les jours. On s'amuse à planter un arbuste avec quelqu'un, et quand le printemps vient, la personne avec qui... on l'a planté n'est... plus là..., on cueille les fleurs... sans elle... tout le monde connaît cela..., il n'y a pas là de quoi pleurer. (// fleure et se fâche.) Voyons, voyons! soyez donc plus forte, et songez que si vous n'y prenez garde, un nouveau malheur peut bientôt vous frapper. Oui, ma chère Blanche, je vous l'ai dit, votre mère m'inquiète, sa santé ne se rétablit pas. Elle pleure des nuits entières ; elle a, au moindre bruit, des palpitations qui la font rougir et pâlir à tous moments... Il ne faut pas nous faire d'illusion : si nous ne nous entendons pas tous pour la distraire, pour lui rendre un peu le désir de vivre, le chagrin la tuera.

BLANCHE

Que faire, Noël? comment là guérir?

NOËL

Il faut d'abord ne pas sangloter à chaque instant, comme vous faites; il faut lui trouver des occupations... la forcer à sortir.

BLANCHE

C'est ce que j'avais fait, et déjà j'étais bien contente... Elle est avec l'architecte..., ils ont parlé des travaux, les ouvriers viendront lundi. Je me réjouissais déjà de' ce qu'elle avait consenti à tout ce que je lui avais demandé, lorsque j'ai aperçu ces malheureuses fleurs, et...

NOËL

Encore! Je ne veux plus qu'on prononce devant moi le nom de ces coquines de fleurs!... Essuyez vite vos yeux et allez rejoindre Madame... en courant... cela vous rendra vos couleurs... Et surtout cachez-lui bien que vous avez tant pleuré !... Tâchez de lui sourire un peu, inventez quelque chose d'agréable... ;

figurez-vous qu'un bon jeune homme, qui a l'air de ne pas

penser à vous, vient tout à coup vous demander en mariage.

BLANCHE

Un bon jeune homme?

Je ne parle pas de M. Octave.

BLANCHE, souriant.

M. Octave !

NOËL

A la bonne heure ! le voilà, ce joli sourire qui était notre joie à tous... Il y a si longtemps qu'on ne l'avait vu ! Souriez, souriez comme cela à votre mère... ; allez, allez, c'est ce qui peut lui faire le plus de bien...

BLANCHE

Oh ! tu es bon, Noël, tu me rends toujours du courage 1 Nous avions toutes perdu la tête... Tu as été pour nous un sauveur !... si délicat dans tes soins pour ma mère, si ingénieux pour la préparer doucement à ce coup terrible !... Je ne te dis rien, mais je sens bien tout ce que nous te devons. Oui, va, je te connais et je t'aime bien !... Oh ! mais voilà que tu pleures à ton tour, je t'y prends 1 tu ne pourras plus me gronder !...

NOËL, pleurant.

C'est qu'aussi vous me dites des choses !... {Se fâchant.) Allons, allons, ne m'attendrissez pas, ne m'enlevez pas mon énergie.

BLANCHE

Comment ! tu ne veux pas que je te dise que je t'aime et que tu es bon.?... Eh bien ! je te dirai que tu es très spirituel.

NOËL

Moi?

BLANCHE

Et que, malgré ton air niais et tes boucles d'oreilles...

J'ai l'air niais?

BLANCHE

Oui.

NOËL

Ah I... Eh bien ! malgré mon air niais et nies boucles d'oreilles qu'est-ce que je sais faire?

BLANCHE

Tu sais deviner des choses mystérieuses que personne ne devine... Tu lis dans la pensée, toil

NOËL, souriant.

Hein! qu'est-ce que cela signifie? Expliquez-vous.

BLANCHE

Non, non, je ne veux rien..., je ne veux rien dire de plus ; je veux seulement te prouver que je te connais, que j'apprécie tout ce que tu fais pour nous et que je t'aime bien.

NOËL

Mais enfui, il faut...

BLANCHE

Assez, assez !... Maman m'attend pour aller à l'église. Adieu I {Revenant à la gauche de Noël, et tout bas.) Tu n'en as parlé à personne, Noël, n'est-ce pas?

NOËL, avec malice.

De quoi donc?

BLANCHE

De tes découvertes.

Non...

BLANCHE

Oh! je t'en prie, sois discret!... Si maman se doutait... elle serait encore plus triste... Et puis, moi, Noël, j'ai ma dignité !...

NOËL

Et puis, enfin, ce n'est peu4-être pas vrai.

blanche, vivement.

Oh ! que si.

NOËL, de même.

Ah !... vous avouez donc?

BLANCHE

Rien..., rien... Adieu, Noël, adieu! {Elle sort et la porte se referme.)

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