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Mme. de Maintenon; extraits de ses lettres avis, entretiens, conversations et proverbes sur l'éducation. Précédés d'une introd

On lit dans l'acte de décès de Mme de Maintenon : « Le 47" jour du mois d'avril 1719, a été inhumée.... très haute et très puissante (^ame Mme Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, institutrice de la Maison Royale de Saint-Louis... » Il semble que ce titre d'institutrice soit le seul que Mme de Maintenon ait voulu prendre devant la postérité; et ce n'esl pas celui qui aujourd'hui nous intéresse le moins. Pour préparer à la lecture des Exlraits de ses Lettres et Entretiens sur l'éducation, Conversations et Proverbes, nous ne croyons pouvoir mieux faire que d'essayer de rassembler ici, d'après sa correspondance générale, complétée et éclairée par les témoignages contemporains, tous les éléments qui contribuèrent à former ou à développer ce qu'elle appelait elle-même sa vocation.

Françoise d'Aubigné naquit à Niort le 27 novembre 1635, de Constant d'Aubigné et de Jeanne deCardilhac. Constant d'Aubigné n'avait pas hérité des fiéres vertus et de la rude probité de son père Agrippa. Changeant de religion et de parti selon l'intérêt du moment, toujours criblé de dettes, vivant d'expédients, et ne reculant môme pas devant le crime, impliqué dans une affaire de faux-monnayage, meurtrier de sa première femme, il avait passé « la moitié de sa jeunesse dans les prisons de la Rochelle, d'Angers, de Paris, de Bordeaux, ou hors du royaume ». Il était interné au fort de Château-Trompette, « à cause de ses commerces avec les Anglais » (1627), lorsqu'il épousa la fille du gouverneur, Jeanne de Cardilhac, en quatrièmes noces. Mis en liberté à la suite de ce mariage, il avait été moins de

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quatre ans après ressaisi par ses créanciers. On l'acciisait en outre d'avoir conspiré avec Gaston et ses partisans contre le cardinal de Riclielieu (1052). Jeanne de Cardilliac l'avait suivi dans sa caplivilé : le cadet de ses (ils, Charles, était né en prison, et <:'est en prison, comme son frère, que Françoise avait vu le jour. Les parents de Constant, indignés et humiliés de sa conduite, l'avaient tous abandonné. Mme de Villette, sa sœur, était la seule qui vînt le visiter. Elle tiouva li nouveau-née dans un tel étal de dénûment, qu'émue de pitié, elle l'emporta au château de Murçay. où elle la remit à la nom riie qui avait allaité sa propre tille.

Cependant Mme d'Aubigné, dont le dévouement ne faiblissait pas devant les épreuves, n'é[)argnait rien, ni sacrifices, ni démarches, ni prières, pour obtenir la grâce de son mari. « Vous seriez bien heureuse, si je vous la refusais », avait répondu Richelieu; et il la lui avait refusée. Ce n'est qu'en 1042, à la mort du cardinal, et quand les prisons d'État furent ouvertes [ ar Mazarin, que Constant fut définitivement libéré. Il alla chercher la fortune à la Martinique. « Au cours de la traversée, raconte Mlle d'Aumale, Françoise fut si mal qu'on la crut morte. Mme d'Aubigné, par un mouvement de tendresse naturelle, la voulut voir avant qu'on la jetât. Elle sentit quehjue arlère qui battait encore et dit : Ma iille n'est pas morte. Ce qui la sauva. On doutait si peu de sa mort que le canon était prêt à tirer pour quand on la jetterait à la mer». Au retour, « le vaisseau dans lequel elle était pensa être pris par des corsaires ». Mme de Maintenon racontant dans la suite ces aventures, un courtisan, M. l'évêque de Metz, qui était présent, dit : « Madame, on ne revient pas de là pour rien. »

L'esprit d'aventure ne devait pas mieux réussir à d'Aubigné en Amérique qu'en France. En 1047, il mourait, ne laissant à sa famille que des charges, accrues par de nouveaux dérèglements. Dans sa folie de dépenses, tandis qu'autour de lui on manquait du nécessaire, il se faisait un jeu d'acheter à sa femme vmglqualre esclaves pour la servir. « Ce vaurien a gâté sa vie », disait Agrippa. Tout autre en effet aurait pu être sa destinée. 11 n'avait pas que des défauts ou des vices. C'était un homme d'esprit, de grande mine, d'humeur enjouée et' séduisante. Son père « l'avait nourri avec tout le soin et dépense qu'on eût pu employer au fils d'un prince et instruit par les plus excellents précepteurs qui fussent en France ». Il jouait du luth et de la viole, faisait des vers, et s'il ne se fût « détraqué des lettres, il eût été un esprit sublime sur les meilleurs de son siècle ». Tous ceux

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qui n'avaient pas à se plaindre de ses déportements se plaisaient (ians son commerce. Mme de Villelte l'aimait avec passion, jusqu'à imputer injustement à Jeanne de Cardilhac une partie des malheurs où l'avaient précipité ses désordres. Il avait luimôme une vive affection pour sa fille, que Mme de Villette lui amenait dans sa prison. « Je n'ai d'autre consolation, disait-il, que de ma petite innocente. » Mme de Maintenon ne paraît pas avoir été touchée de celte tendresse. Dans sa correspondance avec son frère Charles, qu'entraînait, lui aussi, le goût de la vie aisée et de la dépense, elle ne prononce pas une seule fois le nom de son père. On s'explique sans trop de peine la réserve que le respect lui impose : ce qu'elle put connaître de sa vie ne dut certainement pas contribuer à la guérir de la méfiance qu'elle professait à l'égard des hommes.

C'est sous des traits bien différents que nous apparaît sa mère à travers les documents, d'ailleurs fort restreints, que nous possédons sur son compte. Jeanne de Cardilhac avait l'esprit ferme, ie sens droit, le cœur haut. Aucune souffrance morale, aucune privation ne lui avait été ménagée. A peine mariée, elle avait dû |)rovoquer, entre elle et Constant, une séparation de biens; mais elle n'en était pas moins restée attachée au sort de son mari, et pendant dix ans elle n'avait guère fait que changer de prison avec lui. Cependant la nécessité lui avait imposé le devoir, pour elle et pour ses enfants, de disputer le peu de bien auquel elle croyait avoir droit du chef de Constant : elle était allée s'établir à Paris, dans un petit logement au fond de la cour de la Sainte- Chapelle, afin d'être plus à portée des gens de loi à qui elle avait affaire. Ses démarches n'aboutissant pas, Mme de Villette lui reprochait son séjour, ses dépenses, presque sa conduite; et elle lui répondait, dans une lettre pénétrée de l'amertume de sa situation : « Vous saurez donc qu'il y a plus de dix-huit mois <jue je vis ici par la Providence seule de Dieu et roule de si peu que cela n'est pas croyable. Je vous en donnerai de bons témoignages, n'ayant pas reçu depuis ce temps-là cinq cents livres, tellement que je me suis trouvée sans un sol, devant à tout le monde, trois quartiers de la maison où j'étais, à boulanger et autres gens. Je vous laisse à penser ce que je pouvais faire; mais comme j'ai appris de longue main que de deux maux il faut choisir le moindre, et qu'encore de ce moindre, il en faut tirer tout l'avantage qu'on peut, voici ce que j'ai fait : sous prétexte de n'avoir que faire de meubles, me retirant dans un couvent, j'ai vendu tous mes meubles, à

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ia vérité très peu, l'hôte du logis n'ayant rien laissé sortir

qu'au préalable on ne l'eût payé Après cela, jugez, s'il vous

plaît, si j'aurai de la peine à me justifier, comme vous dites : vous appelez cela de légers désordres de la part de votre frère, de mettre par un mauvais ménage sa femme et ses enfants en tel état tous les jours, et vous voudriez que je n'y misse pas ordre ? » Constant rentré en liberté, elle l'avait accompagné en Amérique, et après sa mort, lorsqu'elle débarqua en France, telle était sa détresse, que pendant quelques jours elle dut aller demander la charité à la porte d'un couvent de la Rochelle. Mme de Villelle lui offrit un asile à Mursay, à elle et à ses trois enfants. Elle y était à peine qu'elle vit son fils aîné, âgé de seize à dix-sept ans, sur qui elle semblait pouvoir faire quelque fond, se noyer dans un étang. Ces épreuves prolongées, ces luttes où elle retombait toujours sur elle-même vaincue et brisée, avaient donné à sa dignité naturelle une sorte de raideur et de sécheresse. Elle était sévère, presque dure pour ses enfants, surtout pour Françoise qui ne la regardait qu'en tremblant. Mme de Maintenon, chez qui les impressions d'enfance étaient restées si profondes, ne se souvenait, dit Mlle d'Aumale, d'avoir été embrassée de sa mère que deux fois et seulement au front, après une séparation assez longue, et elle rappelle elle-même qu'elle n'avait en tout vécu avec elle que trois années. Mais ni son exemple, ni ses leçons ne lui furent inutiles. Mme d'Aubigné « enseignait à ses enfants en toute occasion à soutenir avec fermeté les maux de la vie ». Ses deux maximes favorites étaient : la première, de ne jamais faire en particulier ce qu'on n'oserait faire devant des gens de respect ; la seconde, de regarder toujours, pour mesurer son bonlieur, au-dessous et non au-dessus de soi; maximes de dignité et de sagesse qui, sur plus d'un point, résument, nous le verrons, ia morale pratique de Mme de Maintenon.

A ne considérer que ses affections, sa vraie mère fut Mme de Villette. Elle avait passé ses premières années à Mursay. Pendant que Mme d'Aubigné était à Paris, soit à demander la grâce de Constant, soit à poursuivre ses revendications, c'est Mme de Villette qui l'avait recueillie, quelquefois avec ses deux frètes, le plus souvent seule. Elle y resta seule encore, lorsqu'au retour de la Mai Unique, Mme d'Aubigné reprit ses instances contre les membres de sa famille par qui elle était « persécutée et dépouillée )i. Mme de Villette avait été l'enfant privilégiée d'Agrippa, qui l'appelait sa fillette, son unique; elle était pénétrée de ses croyances, imbue de son esprit. Bien que Françoise, sur le vœu

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de sa mère, eût été vouée à la religion catholique dés sa naissance, en l'adoptant, elle l'avait fait élever dans l'Église réformée. Constant n'y trouvait rien qui lui déplût et il n'était pas au pouvoir de iMnia d'Aubigné de l'empêcher : comment eût-elle élevé ?a fiHe? elle se résignait donc, non sans tristesse, mais elle se résignait. L'enfant était d'ailleurs délicate et maladive. « Je crains bien, écrivait elle à Mme de Villette, que cette pauvre galeuse — Françoise avait pris la teigne — ne vous donne bien de la peine. Dieu lui fasse la grâce de s'en pouvoir revancher! » La revinche fut et sincère et durable. Françoise s'était donnée à sa tante de toute son âme. Bignetle, c'était le petit nom qu'elle portait à Mursay, n'avait de joie, quand elle était chez sa mère, que lorsqu'elle recevait des nouvelles de sa tante; c'est Mme d'Aubigné qui en témoigne. Tous les souvenirs qui la reportent à Mursay lui sont doux : ses premiers entretiens raisonnables que Mme de Villette dirigeait avec beaucoup de sens, ses premières aumônes qu'elle lui faisait faire au bout du pont-levis, les conseils et les soins de sa gouvernante, qu'elle devait appeler trente ans plus tard à la cour, elle et son fils, pour les attachera son service. Au moment de sa conversion, forcée dans ses derniers retranchements, à bout d'arguments, elle ne consentit à se rendre qu'à la condition qu'on l'obligeât de ne pas croire que cette tante, qu'elle avait vue vivre comme une sainte, fût damnée. Même dans sa vieillesse, elle n'en parlait que les larmes aux yeux ; le jour anniversaire de sa mort, elle s'enfermait dans son oratoire pour le lui consacrer tout entier.

Quelle aurait été sa destinée, si elle était restée aussi fidèle à la foi de Mme de Villette qu'elle était attachée à son souvenir? C'est une question qui ouvre le champ aux conjpclures. Mme de Maintenon n'aurait pas été embarrassée d'y répondre plus lard, alors qu'elle était habituée à chercher et à trouver la main de Dieu dans les moindres incidents de sa vie. Mais, au moment où le sacrifice s'accomplit, elle en éprouva un véritable déchirement : bien qu'à peine âgée de douze ans, c'était déjà le trait particulier de son caractère de ne savoir rien faire, rien aimer à demi. Une vieille parente dont la fille l'avait tenue sur les fonts du baptême, — Mme de Neuillant, — voulant faire sa cour à la reine mère, Anne d'Autriche, l'avait fait enlever à Mme de Villette et lecueillie chez elle. Mme de Maintenon n'a jamais oublié ce qu'elle. eut à y souffrir. Mme de Neuillant était, au témoignage de Saint-Simon, a l'avarice même : elle ne put se résoudre à lonner du pain à l'enfant sans en tirer quelques services; elle

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la chargea donc de la clef de son grenier pour donner le foin et l'avoine par compte, et l'aller voir manger à ses chevanx ». Mme de Mainlenon raconte elle-même qu'elle portait des sabots et qu'on ne lui donnait des souliers que lorsqu'il venait compagnie. Mme de Neuillant avait d'ailleurs son dessein : elle voulait, par les mauvais traitements et les humiliations, réduire la jeune lille à abjurer. Aucun moyen ne triomphant d'une obstination que la lutte ne faisait qu'affermir, et mécontente de s'être chargée d'une demoiselle sans bien, elle chercha bientôt à s'en défaire à quelque prix que ce fût. Françoise fut placée au couvent de Niort; puis, — Mme de INeuillant se refusant à payer pour elle aucune* pension, — renvoyée à Paris près de sa mère, qui la plaça comme elle put, chez les Ursulines de la rue Saint-Jacques, A Niort, on avait mis en œuvre toutes les séductions pour la ramener; elle plaisait par son esprit et elle s'était attachée à une des sœurs du couvent, la Mère Céleste, qui lui rendait sa tendresse. Les séductions, chez les Ursulines, « devinrent rudoiements, duretés et fa(;ons cruelles ». La supérieure était soutenue, excitée par Mme d'Aubi^né, que le malheur avait aigrie. Épuisée par près de deux ans de résistance, mais non domptée, Françoise poussa vers Mme de Viilette un cri de détresse, la suppliant d'employer son crédit et ses soins à U tirer du couvent. (( Ah! Madame et tante, s'écriait-elle, vcus n'imaginez l'enfer que m'est celte maison soi-disant de Dieu. La vie m'est pire que la mort. » (1648) Mme de Viilette ne pouvait répondre et ne répondit pas. On en revint au système de la persuasion. Françoise lutta longtemps encore, se défendant pied à pied, discutant les textes, fatiguant les ministres et les abbés la Bible à la main, et « ne consentit à se rendre que lorsqu'elle crut reconnaître de quel côté était la droiture ».

Sortie du couvent, elle vint rejoindre, dans une petite chambre de la rue des Tournelles, sa mère, qui vivait du produit de son travail et d'une rente de deux cents livres que la famille de son mari avait consenti à lui faire (1649). Dés ce moment, elle avait une véritable réputation debeauté, d'esprit et de raison. On l'appelait la jeune Indienne, à cause de son voyage en Amérique; et ce nom avait fait fortune dans le monde qui fréquentait l'hôlel de Scarron. Le vieux poète avait besoin de renseignements sur la Martinique, où il avait conçu le projet d'aller s'établir. Mme de Neuillanl, qu'il voyait, lui amena Mme d'Aubigné et sa fille. Françoise apparut dans le salon rempli comme de coutume, avec une robe si courte et une toilette si pauvre qu'elle en rougit et se

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mit à pleurer. Scarron ayant voulu lui faire remettre une somme d'argent, elle la refusa avec hauteur. Commencées sous ces auspices, les relations furent presque aussitôt brisées. Mais, peu de mois après, Mme d'Aubigné était contrainte par la misère de quitter Paris. A peine arrivée à Niort, où elle voulait se retirer, elle mourait (il)50), léguant à sa fille pour dernier conseil de « se conduire comme craignant tout des hommes et comme espérant tout de Dieu ».

Françoise ne pouvait plus retourner chez Mme de Villette. Son frère était attaché comme pnge au service de 31. de Ntuillant, gouverneur de Niort; elle n'avait pas d'autre asile. Mais Mme de Neuillant n'était pas d'humeur à soutenir longtemps la charge d'un patronage onéreux. S'il faut en croire Tallemant, elle « la laissait toute nue par lésinerie ». iVoins d'un an après, elle la ramena à Paris, résolue à la faire épouser par Scarron. « Le pauvre estropié » lui offrit en effet de la prendre pour femme ou de payer sa dot dans un couvent. Le mariage fut conclu au mois de mai 1652. Mlle d'Aubigné avait seize ans et demi.

(( La maison de Scarron était le rendez-vous, dit Segrais, de tout ce qu'il y avait de plus poli à la cour et de tous les beaux esprits de Paris. » Le maréchnl d'Albret, le comte de Grammont, Ménage, Pellisson, les Scudéry,MMmes delà Suze et de la Sablière en étaient les hôtes familiers, et l'on ne s'y niterdisait pas les propos galants ni les conversations libertines. Mme Scarron était alors dans tout l'éclat de la jeunesse. On peut en juger par le portrait que, sept ans plus tard (1G59), Mlle de Scudéry en traçait dans la Clélie. « Lyrianne — c'est le nom qu'elle lui donne — était grande et de belle taille, mais de cette grandeur qui n'épouvante point et qui sert seulement à la bonne mine. Elle avait le teint fort uni et fort beau, les cheveux d'un châtain clair et très agréables, le nez très bien fait, la bouche bien taillée, l'air noble, loux, enjoué et modeste; et pour rendre sa beauté plus parfaite et plus éclatante, — elle avait les plus beaux yeux du monde. Ils étaient noirs, brillants, doux, passionnés et pleins d'esprit; leur éclat avait je ne sais quoi qu'on ne saurait exprimer : la mélancolie douce y paraissait quelquefois avec tous les charmes qui la suivent presque toujours; l'enjouement s'y faisait voir à son tour avec tous les

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altrails que la joie peul inspirer, et Ton peut assurer après sans mensonge que Lyrianne avait mille appas inévitables. Au reste sou esprit était fait exprès pour sa beauté, c'est-à-dire qu'il était grand, agréable et bien tourné; elle parlait juste et naturellenieut de bonne grâce et sans affectation : elle savait le monde et mille choses dont elle ne souciait pas de faire vanité. Elle ne faisait pas la belle, quoiqu'elle le fût infiniment, de sorte que, joignant les charmes de sa vertu à ceux de sa beauté et de son esprit, on pouvait dire qu'elle méritait sa fortune. » Il était difficile d'apporter plus de séductions dans une société plus disposée à en abuser. Mme Scarron se fit un rempart de tout ce que la sagesse pouvait trouver de plus fermes et de plus aimables ressources ; elle se maintint dans une mesure très étudiée et très attentive de gravité charmante, tout à la fois gracieuse et contenue, naturelle et prudente, irrésistible dès qu'elle se prêtait à la compagnie, mais ne prenant des fêtes et des entretiens que la part qu'elle en voulait prendre. « Elle passait ses carêmes, dit Mme de Caylus, à manger un hareng au bout de Ja table et se retirait aussitôt dans sa chambre, parce qu'elle avait compris qu'une conduite moins exacte à l'âge où elle était, ferait que la licence de cette jeunesse n'aurait plus de frein et deviendrait préjudiciable à sa bonne réputation. » Scarron le premier avait subi le joug de cette attrayante et imposante vertu : « au bout de trois mois, elle l'avait corrigé de bien des choses. » « S'il fallait manquer à la reine ou bien à elle, disait Tun de ses plus jeunes compagnons de table, j'aimerais mieux le faire à l'égard de la reine. »

Cette vie, tout à la fois brillante et discrète, d'une austérité riante et d'un éclat voilé, si différente de celle qu'elle avait menée jusque-là et par laquelle elle semblait préluder à l'avenir qui l'attendait, dura huit ans à peine. Scarron mourut le 6 octobre 1660. 11 laissait dix mille livres de biens et vingt-deux mille hvres de dettes. 11 est vrai que, par son contrat de mariage, il avait reconnu vingt-trois mille livres de dot à sa veuve. Tout compte fait, Mme de Maintenon, qui sut toujours calculer, aurait pu, après avoir bien plaidé, retirer de la succession quatre à cinq mille livres. Elle préféra renoncer au procès et à la succession. « Je ne suis pas destinée à être heureuse, écrivait-elle alors à son frère; voilà l'état où me laisse ce pauvre homme qui avait toujours quelque chimère dans la tète et qui mangeait tout ce qu'il avait de liquide sur l'espérance de la pierre philosophale ou de quelque autre chose aussi bien fondée. »

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Elle se retira au couvent des Ilospitalièi-es de la place Royale, qu'on appelait la Charité de Notre-Dame ou la petite Charité. Une parente de Scarron, la maréchale d'Aumont, qui y avait une chambre, la lui prêta; et, pendant quelque temps, elle lui donna tout ce qui lui était nécessaire, jusqu'à des habits; « mais elle le fit savoir à tant de gens, qu'enfin la veuve s'en lassa, et, un jour, elle lui renvoya par une charrette le bois que la maréchale avait fait décharger dans la cour du couvent ». Sa bonne réputation la sauva de cette détresse. La malignité ne l'avait pas épargnée durant qu'elle tenait le salon de Scarron, ni depuis sa mort; et l'on sait que la princesse palatine et Saint-Simon recueillirent plus tard, sans en laisser tomber aucun, les propos qui coururent alors sur sa galanterie. « Ceux qui me déchirent, disait-elle aux Dames de Saint-Cyr, ne m'ont point comme, et ceux qui m'ont connue savent que j'ai vécu sans reproche avec ce monde aimable qu'il est difficile de voir sans danger. » C'est le témoignage que lui rendaient « les honnêtes gens », et Bussy-Rabutin lui-même, qui exaltait « sa glorieuse et irréprochable pauvreté ». Les mieux laits de la cour, disait le chevalier de Méré, et les plus puissants dans les finances l'attaquaient de tous les côtés; elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour sortir de la misère : on l'avait engagée à voir Fouquet, et elle le vit en effet, « mais elle afficha d'aller dans une si grande négligence, que ses amis étaient honteux de l'y mener ». Ne s'évitant aucune démarche, n'en faisant aucune qui pût compromettre sa « gloire », elle attendit que ses amis, le maréchal de Villeroy, le maréchal d'Albret, le baron de la Garde lui vinssent en aide. On parla à la reine de « cette jeune femme belle, vertueuse et de beaucoup d'esprit, que la pauvreté pouvait réduire à de grandes extrémités ». « Touchée de cette bonne conduite », — le mot est des Dames de Saint-Cyr, — Anne d'Autriche lui accorda une pension de deux mille livres (1661).

Mme Scarron quitta aussitôt la petite Charité pour entrer aux Ursulines du faubourg Saint-Jacques ; c'était le couvent où elle avait prononcé son abjuration. Jamais peut-être elle ne fut plus heureuse. Mme de Caylus a merveilleusement saisi et fixé cette éclaircie de la première partie de sa vie. « Avec celte modique pension, dit-elle, on la vit toujours honnêtement et simplement vêtue; ses habits n'étaient que d'étamine de Lude, du linge uni, mais bien chaussée et de beaux jupons; et sa pension avec celle de sa femme de chambre et ses gages suffisaient à sa dépense; elle avait même encore de l'argent de reste. Elle ne

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comprenait pas, répétait-elle alors, qu'on pût appeler cette vie une vallée de larmes. » Comme au temps de Scarroii, elle continunit de voir la meilleure couipagnie; elle fréquentait surtout les hôtels d'Albret et de Richelieu. « Elle y plaisait intiniment, par ses grâces, son esprit, ses manières douces et respectueuses et son attention à plaire à tout le monde. » (Saint-Simon.) Elle s'y plaisait infiniment elle-même, et c'est probahlement de cette époque qu'elle voulait parler lorsqu'elle disait aux Dames de Saint-Cyr : « Le temps de ma jeunesse a été fort agréable ; n'ayant point d'ambition, ni aucune de ces passions qui auraient pu troubler le bonheur que je trouvais dans la sorte de vie que je m'étais ménagée, je ne connaissais ni le chagrin ni l'ennui. »

La mort d'Anne d'Autriche (20 janvier 1666) faillit la replonger dans la détresse. Il ne semble pas, il est vrai, qu'elle ait longtemps cessé de recevoir sa pension ; un brevet du roi la lui rendit presque immédiatement. Toutefois il est certain qu'elle eut la pensée d'aller chercher une condition à la cour du Portugal auprès de la reine qui lui proposait de l'emmener. Ses amis trouvaient l'occasion avantageuse; « mais il était bien triste de quitter son pays et de renoncer à une vie pleine d'agréments ». Après de longues et pénibles hésitations, « son étoile l'emporta ».

Elle était loin cependant de penser, à ce moment, « qu'après Dieu, Mme de Montespan dût être la première cause de sa haute fortune ». C'est à l'hôtel d'Albret qu'elle l'avait connue. M. de Montespan, cousin germain du maréchal, ne bougeait de chez lui, dit Saint-Simon, et il ajoute que Mme de Montespan et Mme Scarron s'étaient convenu dès l'abord et bientôt prises d'amitié. Elles avaient en outre une liaison commune, une autre parente du maréchal, Mlle de Pons, devenue à vingt-deux ans marquise d'ileudicourt, « belle comme le jour, toujours nouvelle et divertissante, de toutes les conlidences ». On eût pu croire que c'était à elle qu'en raison d'une connaissance plus ancienne Mme de Montespan devait de préférence demander les services dont elle avait besoin ; mais les qualités dignes et secrètes de Mme Scarron offraient plus de garanties. Elle lui titdonc proposer d'élever ses enfants. Mme Scarron ne consentit pas sans résistance. Le poste n'avait rien qui, pour le temps, pût blesser aucune délicatesse. Mme Colbert l'avait accepté auprès de Mlle de la Yallière sans en recueillir d'autre sentiment que l'envie. Moins accommodante sur ce point, Mme Scarron ne laissait pas de tenir « cette sorte d'iion-

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neur pour un peu singulier ». — Si ces enfants sont du roi, répondit-elle à la fin, je le veux bi^n; mais il ne me convient point de prendre ceux de Mme de Montespan. Il faut que, s'il le désire, le roi me l'ordonne . » Le roi ordonna.

Elle était adinirablemenV préparée à ce rôle de gouvernante, et nous l'avons vu par le porîrait de Mlle de Scudéry, la vie de la cour à laquelle tôt ou tard elle devait être associée, n'était paspour l'étonner. Sa première éducation avait été conduite sans grande suite et avec quelque sécheresse. Mme d'Aubigné, même avant que le malheur l'eût assombrie, avait dans l'esprit plus de sérieux que de grâce. C'est dans Plutarque qu'elle apprenait à lire à ses enfants, et elle leur interdisait de parler enire eux d'autre chose que de ce qu'ils avaient lu ensemble : moyen intelligent pour les habituer à réfléchir, mais d'une monotonie un peu froide. Elle aimait aussi à leur faire rédiger des lettres, et c'était pour Bignette une fête d'écrire de Paris ou de la Martinique à sa petite cadette de Mursay; mais les occasions éttdent rares. Les soins de Mme deNeuillaut n'avaient été ni plus assidus ni plus tendres. Au château de sa tante, Mme d'Aubigné passait la plus grande partie du jour avec sa cousine à garder les dmdons. « On nous plaquait un masque sur notre nez, racontait-elle gaiement, car on avait peur que nous nous hâlassions; on nous mettait au bras un petit panier avec un petit livre des quatrains de Pibrac dont on nous donn lit quelques pages à apprendre -, avec cela, on nous mettait une grande gaule dans la main et on nous chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point aller. » Le commerce de Mme de Villette, s'il se fiit prolongé, lui eût été plus profitable. Mme de Villette la faisait o*bserver, analyser, raisonner sur toute chose. Mais à douze ans le fonds qu'elle avait pu amasser était bien modeste encore, ell.^ le rappelle plus d'une fois; et le couvent y ajouta peu de chose. C'est auprès de Scarron. puis chez le duc de Richelieu et le maréchal d'Albret, dans la compagnie de « ce qu'il y avait de mieux à Paris en hommes et en femmes », que son éducation se compléta, s'étendit, s'affina. Si elle ne savait pas le grec comme Mme de Rochecliouart ou Mme de Castries, elle Hsait le latin comme Mme de Sévigné, et parlait l'italien et l'espagnol, comme Mllede Scudéryt Le chevalier de Méré, juge souverain du bel air, arbiter

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eleganliarum, qui s'était fait son maître et qui lui a toute sa \'ie conservé un souvenir si tendre, avait nnis à tout cela, il s'en glorifiait du moins, la dernière main et la façon suprême. Mme Scarron avait en outre le goût et le don de communi(|iier ce qu'on lui avait enseigné. Ciiez Mme de Villette, elle apprenait à lire à sa gouvernante. Au couvent des Ursulines de Niort, son plus grand plaisir était de se sacrifier pour le service de sa chère mère Céleste, de faire à sa place lire, écrire, compter et jouer son petit monde, de façon à lui ménager la surprise d'une classe conduite en son absence. Exercée par sa mère et Mme de Villette à rendre compte de ce qu'elle faisait, elle excellait à discipliner l'application des autres. Elle était née institutrice. Elle s'attachait aux enfants, et les enfants la recherchaient. « Je les avais toujours autour de moi, dit-elle, j'apprenais à lire à l'une, le catéchisme à l'autre, et leur montrais tout ce que je connaissais! )) C'est ainsi qu'elle s'était fait chez Mme de Montchevreuil et ailleurs une place qu'on aimait à lui voir prendre et qu'elle gardait.

En même temps la vie intérieure, qui avait été si longtemps pour elle une nécessité au milieu de ses disgrâces, l'avait habituée de bonne heure à se tenir en bride, comme elle disait, et à se gouverner. Saint-Simon remarque « qu'elle n'avait de suite en rien que par contrainte et par force ». Elle est la première à le confesser en maint endroit : « je suis née prompte et impatiente )) écrivait-elle; son premier mouvement la portait parfois aux extrêmes : qui adopta d'abord plus de vivacité les doctrines de Fénelon et les idées de MmeGuyon? Mais elle savait se ramener dans les règles, et dès qu'elle y était revenue, elle s'y fixait : sa vie porte d'un bout à l'autre la marque de l'effort et du triomphe de la volonté. Elle avait retenu de Plutarque qu'il faut vivre avec ses amis du jour comme s'ils devaient être les ennemis du lendemain. Mme la maréchale d'Albret lui avait appris qu'il vaut mieux s'ennuyer avec des femmes de mérite, fussentelles de peu d'esprit, que de se divertir avec d'autres. Elle pensait avec un des commensaux de Mme de Sévigné, M. Barillon, qu'il n'y a rien de si habile que de se conduire toujours et avec toutes les sortes de personnes d'une manière irréprochable. Telles étaient les maximes qu'elle s'était imposées dès sa jeunesse : maximes qu'elle ne pouvait s'empêcher de trouver plus tard elle-même bien pohtiques, et où tout semblait comme tendu par une préoccupation de respectabilité. « Je voulais, disait-elle, faire prononcer mon nom avec admiration, jouer un beau person-

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nage : c'était mon idole, ma folie. Il n'y a rien que je n'eusse été capable de faire et de soufirir pour faire dire du bien de moi. Je me contraignais beaucoup; mais cela ne me coûtait rien, pourvu que j'eusse une belle réputation. Je ne me souciais pas des richesses; j'étais élevée de cent pieds au-dessus de l'intérêt; je voulais de l'honneur ». Ainsi s'était-elle montrée chez Scarron; mais, nous l'avons vu aussi, à ce soin jaloux de bonne gloire elle savait unir toutes les grâces d'un esprit qui, sans cesser de s'appartenir, n'était pas moins capable de se divertir que de s'ennuyer, où il le fallait. Aucun sacrifice ne lui était pénible, — sacrifice de temps, de santé, d'humeur, — pour se rendre utile ou agréable. Elle était de ces personnes dont on ne peut se passer, dès qu'une fois elles se sont introduites. Sans se faire valoir, presque sans se faire voir, elle devenait l'âme de la maison; elle en était le conseil et le charme. Levée dés six heures, toujours en quête d'un office à remplir, d'une surprise à préparer, elle faisait tout comme si elle n'avait à faire rien autre chose. Aucun petit talent ne lui semblait à dédaigner. Dans son enfance elle excellait à coiffer sa mère, surtout à démêler son épaisse chevelure; plus tard elle avait rendu le même service à la femme de chambre de Mme de Villette, qui en faisait une récompense, et c'est par cette dextérité qu'elle devait achever de gagner les bonnes grâces de la Dauphine. Chez Mme de Montchevreuil, qui était continuellement malade, elle prenait soin du ménage, emmaillotait les enfants et réglait les comptes. Un jour qu'elle avait vendu un veau 15 livres, elle apporta au salon, en riant, la somme toute en deniers, les bonnes gens qui avaient acheté la bête n'ayant pas d'autre monnaie. Au mariage de Mme d'IIeudicourt, « elle fut si occupée de la mariée qu'elle avait parée de ses mains que, s'étant entièrement oubliée, elle se laissa voir à toute la cour qui vint aux noces aussi négligée et aussi lasse qu'une servante » ; on dut la pousser dans une chambre pour qu'elle s'habillât à son tour, et elle en sortit quelque temps après si bien transformée que Mme de Montespan ni personne ne la reconnut. Elle se faisait un honneur d'amuser les vieilles gens, de se tenir au chevet des malades, et elle y déployait « les ressources infinies d'un esprit amusant au dernier point ». (Saint-Simon.) Le chevalier de Méré, dont il faut un peu se défier, mais qui ne fait que résumer ici le sentiment répandu dans tous les écrits du temps, la représente à cette époque, non seulement comme belle et du cette beauté qui plait toujours, mais comme reconnais-

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santé, secrète, douce, fidèle à l'amitié et ne faisant usage des <lons qu'elle avait en partage, qu'au profit des autres ou pour leur récréation.

Ce goût naturel des choses de l'éducation, cette précoce expérience de la vie, cette tenue d'esprit et de caractère devaient assurer le succès de la fonction à laquelle elle avait décidé de se prêter. Le premier enfant de Mme de Montespan {une petite fille née en 16(59) vécut trois ans à peine; puis, vinrent le duc du Maine (1670), le comte du Vexin (1672), Mlle de Mantes (1673) et Mlle de Tours (1674). Mme Scarron les éleva tous et, au début, il semble que la discrétion môme dans laquelle elle était obligée de s'envelopper ajoutait ;i la situalion une sorte d'attrait. Elle était faite pour le mystère et elle s'y plaisait. « Je montais à l'échelle, disait-elle aux Dames de Saint-Cyr, pour faire l'ouvrage des tapissiers et ouvriers, parce qu'il ne fallait pas qu'ils entrassent dans la chambre; je faisais tout moi-même, les nourrices ne mettant la main à rien, et j'allais souvent à pied de nourrice en nourrice, déguisée, portant sous mon bras du linge, de la viande; je passais quelquefois la nuit entière chez un de ces enfants qui était malade, dans une petite maison hors de Paris; je rentrais le matin par une petite porte de derrière, et, après m'ètre habillée, je montais en carrosse par celle de devant pour m'en aller à l'hôtel d'Albret ou de Richelieu, afin que ma société ordinaire ne s'aperçût de rien et ne soupçonnât pas seulement que j'eusse un secret à garder. Quelques-uns s'en doutaient; de peur qu'on ne me pénétrât, je me faisais saigner pour m'empêcher de rougir. )) Bientôt toutefois il fallut prendre d'autres mesures. Les enfants grandissaient; on les réunit dans une maison isolée, aux portes de Paris, et elle s'y enferma avec eux. Ses amis s'en afiligeaient, s'en plaignaient presque. « Mme Scarron ne paraît point, écrivait Mme de Sévigné à Mme de Coulange; c'est une chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce avec elle. J'ai reçu une de ses lettres, mais je me garde de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela attire. »

Michelet dit qu'à aucune époque de sa vie, il ne trouve en Mme de )Iainlenon la femme. Il a ici contre lui tous les témoignages, non seulement celui de Mme de Caylus, mais celui de Mme de Sévigné et de ses contemporains. Mme Scarron avait pris maternellement son rôle de mère et ne s'y épargnait point. Ses propres lettres, dont l'authenticité est incontestable et dont les dates sont pré-

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cises, nous la montrent sur pied quelquefois quatre ou cinq fois dans une nuit, veillant elle-même les enfants pour laisser dormir les nourrices, se récriant que les médecins les tuent à force de remèdes, suivant les rhumes et les fièvres, pansant les abcès, ne répugnant à aucun soin, n'étant jamais sans malade, ayant souvent toute la famille malade à la fois. « M. le duc du Maine a la fièvre double-quarte, M. le comte du Vexin un vomissement et un dévoiement, et Mlle de Mantes vient de retomber, lisons-nous dans l'espèce de journal qu'elle adressait à l'abbé Gobelin; je me partage entre eux et les sers comme une femme de chambre, parce que toutes les leurs sont sur les dents. »

Cependant, le secret qu'elle s'efforçait de respecter n'était plus « un mystère qu'en province ». On en causait librement à Paris; on ne s'en taisait plus guère qu'en sa présence. Elle avait pu reprendre sa vie mondaine et elle y était plus que jamais goûtée et fêlée. C'est le moment où Mme de ï^évigné mandait à sa fille (4 décembre 1673) : « Nous soupâmes encore liier avec Mme Scarron et l'abbé Teslu chez Mme de Coulanges. Nous trouvâmes plaisant de l'aller ramener, à minuit, au fin tond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de Mme de La Fayette, quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne : une grande et belle maison où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands appartements ; elle a un carrosse et des chevaux; elle est habillée modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne et négligée. On cause fort bien avec elle. »

Louis XIV semblait le seul qui jusque-là eût résisté à ces graves et engageantes séductions. Il avait peur « de ce bel esprit à qui il fallait des choses sublimes et qui paraissait à tous égards si dilficile à contenter ». Mais l'afléction qu'il portait aux enfants de Mme de Montespan ne pouvait manquer de le rapprociier de celle qui avait consenti à les élever; et, insensiblement, il avait pris du goût pour cette femme d'une humeur toujours égale, maitresse d'elle-même, modeste, raisonnable, qui joignait à des qualités si rares les agréments de l'esprit, et dont l'air de satislàction intérieure, le calme parfait, témoignait si souverainement d'une vie sans reproche. Dès ce moment peutêtre aussi n'était-il pas insensible à d'autres charmes, bien qu'elle fût plus âgée que lui. Au témoignage des Dames de Saint-Cyr, dont le portrait semble se rapporter à ce moment, « elle avait le son de voix le plus agréable, un ton affectueux, un front ouvert et riant, le geste naturel de la plus belle main,

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des yeux de feu, les mouvements d'une taille libre si affectueuse et si régulière qu'elle effaçait les plus belles de la cour. Le premier coup d'œil était imposant et comme voilé de sévérité : le sourire et la voix ouvraient le nuage ». A la fin do 1673, le roi ayant reconnu ses enfants, Mme Scarron alla demeurer à la cour; l'année suivante, ayant reçu une partie de la somme qui lui avait été promise pour ses soins (27 décembre 1G74), elle achetait la terre de Maintenon, à laquelle était attachée une rente de quinze mille livres, et en 1675, à la veille de partir pour les eaux des Pyrénées avec le duc du Maine, elle en prenait, sur l'ordre de Louis XIV, le titre et le nom.

C'est alors que commença entre Mme de Montespan et celle que, d'après La Fare, elle n'avait jamais cessé de regarder comme une soubrette, la lutte qui devait se terminer par l'exil de la favorite et le triomphe de la gouvernante.

Les détracteurs de Mme de Maintenon la considèrent volontiers, surtout à partir de cette époque, comme menant sans trêve ni repos" une sorte de conspiration dont le résultat devait être de la porter jusque sur les marches du trône. L'histoire se trouve ainsi singulièrement simphliée; mais les choses de ce inonde sont plus complexes, et c'est ce qui en fait l'intérêt psychologique et moral. A huit ans do distance au surplus, qui pouvait prévoir la mort prématurée de la reine?

Si Mme de Maintenon excédait sa pensée, lorsque, dans sa première vieillesse, elle répétait qu'elle haïssait naturellement la cour, on ne peut mettre en doute, pour peu qu'on suive le détail de sa correspondance, qu'elle n'eut pas tout d'abord l'intention de s'y fixer. Mlle d'Aumale ne fait que résumer la préoccupation unique qui inspire toutes les lettres datées de 1670 à 1674, quand elle dit : « tous ses projets étaient de tâcher d'avoir quelque grâce du roi qui la mît définitivement en état de sortir de la misère qui l'avait tant éprouvée. » Son directeur, l'abbé Gobehn, aimait à lui faire entrevoir le repos auquel elle aspirait dans la vie religieuse; mais elle déclarait avec une grande sincérité, qu'elle n'en avait pas le goût. Elle avait autrefois « préféré son pauvre estropié à un couvent; elle était maintenant trop faite pour changer de condition ». On avait aussi songé à la marier a à un duc assez malhonnête homme

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et fort gueux » : c'étaient la duchesse de Richelieu et Mme de Monlespan qui s'étaient occupées de l'affaire. « J'ai bien assez de déplaisir et d'embarras, avait-elle répondu, sans en chercher dans un état qui fait le malheur des trois quarts du genre humain .» Tous « ses châteaux en Espagne » allaient à s'établir quelque part, selon le bien qu'elle aurait, une retraite pleine de tranquillité (10 septembre 1674).

Son bien ne s'était guère augmenté. On peut compter avec elle; c'est une manière d'entrer dans ses sentiments. Sa pension, qui était restée d'abord de 2000 livres, avait été portée en 1672 à 6000 ; et en 1674 ses épargnes s'élevaient à environ 50 000 livres. Le roi fournit en deux fois les 200 000 de surplus que coûta Maintenon, et ce n'est qu'en 1679, à la suite de l'acquisition de trois petites terres voismes, que le revenu total du domaine, qui était de 12000 livres, atteignit 15 000. Le jour où elle entra en possession, elle éprouva comme un soulagement de sécurité. « Dès que je passai la cour du château, disait-elle à ses filles de Saint- Cyr, je regardai avec un extrême plaisir la fenêtre de la chambre que je croyais la principale, pensant en moi-même : ce sera là que je finirai mes jours; je n'avais pas d'autre dessein que de vivre en paix avec mes paysans. )) C'est la même satisfaction de quiétude qui lui fait écrire à Charles d'Aubigné : « Mon cher frère, je crois que nous passerons une assez jolie vieillesse, s'il peut y en avoir de jolie : nous ne mourrons pas de faim. » Elle est encore toute à cette pensée, lorsque, quelques mois plus tard, au cours de son voyage aux Pyrénées, s'étant arrêtée à Niort, où elle n'était pas revenue depuis plus de vingt ans, et s'amusant à réunir ses litres de noblesse, elle exprime le regret de n'avoir pas cherché de préférence le Ueu de sa retraite dans le pays de ses ancêtres.

A vouloir analyser ce besoin de repos, ce qu'on trouverait au fond, outre une propension sincère et naturelle à la tranquillité, c'est la lassitude « des choses terribles qui se passaient entre elle et Mme de Montespan ». L'inimitié avait couvé longtemps. Mme de Sévigné écrivait le 7 août 1675 : « Je veux vous faire voir un petit dessous de cartes qui vous surprendra , c'est que cette belle amitié de Mme de Montespan et de son amie est une véritable aversion depuis près de deux ans. L'amie est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres de l'autre : elle n'aime pas à obéir; elle veut bien être au père, mais non pas à la mère ; elle lui rend compte, et point à elle.... Ce secret roule sous terre depuis plus de six mois; il se répand un peu. » C'est à la fin de l'aimée 1675

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que la guerre éclate. Le ton des letlres de Mme de Maintonon se modifie sensiblement. Elle ne se laisse pas exciter par les prétentions hautaines de Mme de Monlespan; mais elle en soutient l'attaque. L'abbé Gobelin était arrivé à lui faire entendre que le devoir l'obligeait de rester là où Dieu l'avait placée pour travailler à détacher le roi d'une liaison scandaleuse. L'idée qu'elle est l'instrument de la Providence la gagne peu à peu et la pénètre; le moment est à noter; car, à partir de là, cette idée la dominera chaque jour davantage et finira par la posséder pleinement.

C'esl dans Mme de Sévigné, si friande des moindres incidents de la Cour, qu'on doit chercher le détail de cette inimitié tour à tour ouverte et sourde, où Mme de Montespan s'abandonne à tous les transports d'une violence sans dignité ni pudeur, tandis que Mme de Maintenon, qui « n'ignore aucun déchaînement », qui écrit à son frère « qu'on est enragé contre elle », ne répond au redoublement des assauts que par un redoublement de patience, de sagesse, de manège consommé, faisant connaître au roi un pays tout nouveau et prouvant une fois de plus, par une prise de possession chaque jour plus sensible de son estime et de ses bonnes grâces, que rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable. Mme de Sévigné note tous les coups, épie les conversations, en marque la durée, saisit au vol les physionomies, les attitudes, les empressements contraints, les effusions bruyantes suivies de propos amers, et à travers la mêlée des passions rivales, où chaque parti se range, les défaillances du roi qui, tout d'un coup, remettent les choses en question et tiennent les ambitions en suspens ; jusqu'au jour où, la faveur enfin se fixant, Mme de Maintenon est nommée seconde dame d'atour de la Dauphine. La paix rentre alors dans tous les cœurs comme par enchantement. « Dieu a suscité Mme de Maintenon pour me rendre le cœur du roi », disait la reine ; et Mme de Maintenon n'avait en effet usé de son autorité croissante que pour lui ramener Louis XIV. Mais elle restait du môme coup engagée dans son œuvre. « Malgré l'envie que j'avais de me retirer, écrit-elle alors à l'abbé Gobelin, et malgré toute ma haine pour ce pays-ci, j'y suis attachée. C'est Dieu qui a conduit tout cela. »

Les trois années qui suivirent durent certainement compter parmi les meilleures de sa vie, et elles nous la montrent danr des dispositions d'esprit et de cœur qui préparent à comprendre l'action qu'elle exerça à Saint-Cyr. La fonction qu'elle avait à remplir auprès de la Dauphine l'éloignait nécessairement de Mme de Montespan, et c'est ce que Louis XIV avait cherché. Ou

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n'habitait plus sous le même toit, on ne se voyait plus que de semaine en semaine, de mois en mois ; on ne pouvait cependant éviter de se rencontrer en tête-à-tête, dans le carrosse du roi où il fallait bien se faire bon visage, dans les jardins de Versailles où les courtisans n'étaient pas loin qui observaient. Un jour, Mme de Montespan emmène Mme de Maintenon à Clagny, et ses amis ne l'y croient pas en sûreté; mais Mme de Maintenon, qni raconte ces escarmouches avec beaucoup de bonne humeur, n'en est point émue. Femmes d'esprit toutes deux, elles avaient senti, l'une que le terrain lui manquait sous les pieds, l'autre qu'elle n'avait qu'à se laisser porter par le vent de faveur qui la poussait. Louis XIY avait décidément renoncé à ses désordres et paraissait charmé « de ce commerce d'amitié et de conversation sans contrainte et sans chicane que personne ne lui avait fait goûter jusque-là ». En môme temps « la nouvelle favorite » entrait chaque jour davantage dans la confiance de la reine, qui, honneur insigne, lui donnait son portrait. La cour semblait ne vivre plus que par elle. Trop glorieuse pour ne pas triompher en son cœur, elle amortissait tant qu'elle pouvait l'éclat de sa fortune. Elle se donnait avec bonne grâce, quoique sans empressement, aux fêtes, aux sermons, aux voyages. H ne lui déplaisait pas de voir tout le monde s'habituer à son personnage, et elle s'y habituait elle-même sans trop de peine; mais elle ne s'en laissait point enivrer. Dès qu'elle trouvait une occasion de s'écarter, elle se faisait la vie de son choix, une vie tout à la fois « solitaire et remplie ». Elle entreprenait toutes sortes c^ffaires, auxquelles elle mettait tout son cœur : un nouveau plan de conduite pour le duc du Maine, un mariage pour son frère, l'éducation de sa belle-sœur et de sa nièce, la création d'une Charité à Rueil; pour chaque chose, elle entrait dans un détail infini, rédigeait des notes, dressait des comptes, envoyait des consultations; et cette activité, qu'elle réglait à son goût, lui était souverainement douce. « Je mène, écrit-elle à ses confidentes les plus intimes, une existence tout à fait conforme à mon humeur; je suis très heureuse. »

Le 30 juillet 1683, un mal soudain emportaitla Reine. Aussitôt après les funérailles, la cour se retira à Fontainebleau. Il est bien dilficile de croire que Mme de Maintenon n'ait pas embr.issé tout de suite et clairement l'avenir qui s'ouvrait devant elle. Sur ce point décisif de sa vie, — à défaut de sa propre correspondance avec Louis XIV qu'il est si regrettable qu'elle ait détruite, — il faut entendre directement le témoignage de Mme de

M INTRODUCTIOxN

Caylus. « Pendant le voyage de Fontainebleau qui suivit la mort de la reine, dit-elle, je vis tant d'agitation dans l'esprit de Mme de Maintenon, que j'ai jugé depuis, en la rappelant à ma mémoire, qu'elle était causée par une incertitude violente de son état, de ses pensées, de ses craintes et de ses espérances; en un mot, son cœur n'était pas libre et son esprit était fort agité. Pour cacher ses divers mouvements et pour justifier les larmes que son domestique et moi lui voyions quelquefois répandre, elle se plaignait de vapeurs, et elle allait, disaitelle, chercher à respirer dans la forêt de Fontainebleau avec la seule Mme de Montchevreuil. Elle y allait même quelquefois à • des heures indues. Enfin, les vapeurs passèrent; le calme succéda à l'agitation, et ce fut à la fin de ce même voyage. Je me garderai bien de pénétrer un mystère respectable pour moi par tant de raisons; je nommerai seulement ceux qui, vraisemblablement, ont été dans le secret; ce sont M. de Ilarlay, en ce temps-là archevêque de Paris, M. et Mme de Montchevreuil, Bontemps et une femme de Mme de Maintenon, fille aussi capable que qui que ce soit de garder un secret et dont les sentiments étaient fort au-dessus de son état. »

Ce secret ne sortit jamais d'une certaine obscurité. Mme de Maintenon se prêta à être une « énigme pour le monde » et ne fil aucune tentative pour que son mariage fût déclaré. Suivant toutes les vraisemblances, c'est dans les derniers mois de 1684 qu'il s'accompht.

« La place de Mme de Maintenon est unique, écrivait quelques mois avant l'événement Mme de Sévigné; — il n'y en a point, il n'y en aura jamais de semblable. » La place est restée en effet unique dans l'histoire. Reine sans le paraître, Mme de Maintenon concentra entre ses mams toutes les prérogatives, toutes les faveurs. Le dauphin, les princes de la famille royale la consultaient avec respect; « des parlements, des provinces, des villes, des régiments s'adressaient à elle dans tout ce qui devait aller au roi; tous les grands du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre route ». Mais, en public, elle n'acceptait aucun hommage et s'étudiait à se perdre dans la foule. « Je l'ai vue à Fontainebleau, dit Saint-Simon, en grand habit chez la reine d'Angleterre, cédant absolument sa place et se reculant partout pour les femmes titrées, pour les femmes même d'une qua-

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lité distinguée, polie, affable, parlant comme une personne qui ne prétend rien, qui ne montre rien, mais qui imposait beaucoup. )) Elle avait refusé « la maison » que le roi avait voulu lui donner. Elle ne se distinguait que par sa simplicité. Suivant Languet, qui l'a connue pendant les vingt dernières années de sa vie, « une marchande de Paris était ordinairement plus richement vêtue ». Celte simplicité n'était pas seulement une convenance extérieure; elle y conformait tous ses sentiments. Bien loin de rien oublier, de rien retrancher de son passé, elle s'y rattachait par toutes les prises qu'il lui offrait. Son premier soin avait été d'attirer le marquis de Montchevreuil et sa femme à la cour. On peut croire avec Mme de Caylus qu'elle n'était pas fâchée de produire une personne d'une réputation sans reproche avec laquelle elle avait vécu dans tous les temps, et qu'il ne lui parut pas inutile non plus d'avoir tout auprès d'elle une femme sûre et secrète jusqu'au mystère; mais il faut bien reconnaître aussi avec Saint-Simon, qui n'a pas souvent de ces bons mouvements, qu'elle resta « fidèle à tous ses vieux amis ». Elle avait, quelques années auparavant, élevé un monument à la mémoire de Scarron, dès que ses ressources lui avaient permis de le faire, et adopté une vieille fille, sa parente, Mlle llurteloir, qu'on retrouve partout où elle fait une fondation, à Rueil, à Noisy, à Saint-Cyr, avec une sorte de privilège pour y jouir de toutes les aisances de la vie. Elle tient à honneur de conserver ce qu'elle appelait ses charges d'héritage à l'égard des couvents où elle avait été élevée. Elle se souvient aussi de ses parents de province. A peine avaitelle été chargée de l'éducation des enfants de Mme de Montespan, qu'on s'adressait à elle comme si elle était en état de tout obtenir. Son frère surtout, toujours besogneux, ne lui épargnait pas les demandes. Elle avait commencé par le remet Ire à sa place : « Je ne pourrais vous faire connétable quand je le voudrais; et, quand je le pourrais, je ne le voudrais pas, étant incapable de vouloir rien demander de déraisonnable à celui à qui je dois tout et que je n'ai pas voulu qu'il fit pour moi-même une chose audessus de moi. Ce sont des sentiments dont vous pâtirez peutêtre; peut-être aussi sans l'honneur qui les inspire, je ne serais pas où je suis. » Mais, après avoir donné à d'Aubigné cette leçon de dignité, elle lui tendit généreusement la main comme à M. de Villelte et à ses enfants, comme aux Surimeau eux-mêmes, ces parents dont sa mère avait entant à se plaindre. Elle n'admettait, pour la servir, que ceux qui l'avaient toujours servie : Bontemps Nanon, Manceau, la gouvernante à laquelle elle s'était attachée chez

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Mme de Villelte, et son fils Delile; elle conlinuait d'écrire deux fois par semaine à sa mère Céleste, comme si rien n'eût été changé dans sa vie. Sa correspondance générale conserve ce tour de gravité aimable qui sera plus tard la marque entre toutes de ses entretiens avec ses maîtresses et ses filles de Saint-Cyr. Les témoignages de respect exagéré l'étonnent presque et parfois l'impatientent ; elle gronde, en riant de bon cœur, l'abbé Gobelin qui la compare aux Clotilde, auxBerlhilde, aux Blanche de Castille, qui ne sait plus comment la saluer et qui s'embarrasse dans les plis de sa soutane. Pour tous, en un mot, elle entend être « toujours la même, et ne veut pas être traitée autrement que rue des Tournelles )); elle ne veut paraître que ce qu'elle est — comme elle le disait en caractérisant avec bonheur sa situation — non pas grande, mais élevée.

Pohtiquement, quelle a été son action? C'est un point que nous ne pouvons ici que toucher, et où elle a trouvé des juges sévères. Saint-Simon, la Palatine, de nos jours Mirhelet, l'accusent formellement davoir tenu les rênes du royaume pendant les vingt dernières années du règne de Louis XIV et contribué personnellement à tous les malheurs de la France. A l'entendre elle-même et les Dames de Saint-Cyr, elle n'était pas née pour la politique : « la droiture de son cœur et la justesse de son esprit l'éloignaient des intrigues » ; la maxime qu'elle s'était fait graver sur un cachet, reclè, lui interdisait tous les détours de l'ambition. Ce jugement, sans doute, n'est pas sans complaisance; et l'on ne peut guère l'en croire quand elle déclare qu'elle n'a point d'intérêt à servir. Mais il e^t certain qu'elle avait dans l'esprit plus d'exactitude que d'étendue, plus de prudence que de hardiesse. Ses lettres, où elle met si complètement sou cœur à nu, ne révèlent aucun projet concerté, aucun plan. Tous ses desseins sont à courte vue. Elle avait conduit sa vie au jour le jour admirablement et de façon à être toujours en mesure de saisir l'occasion, mais sans faire autre chose pour la préparer que de ne rien négliger de ce qui pouvait la laisser naître; elle n'allait pas au-devant des choses, elle se bornait à les voir arriver; même pour Saint-Cyr, elle n'eut d'abord aucune pensée d'avenir.

11 est vrai que Louis XIV s'adressait à elle volontiers : « Consultons la Raison, disait-il. Qu'en pense Votre Solidité? » Il se plaisait à travailler dans sa chambre; mais elle ne participait pas aux délibérations du conseil et se tenait à l'écart. Ce n'est pas qu'elle fût indifférente aux questions qu'elle voyait ou qu'elle

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entendait traiter : elle élail passionnée pour la grandeur du roi, qu'elle ne séparait pas de la grandeur de la France. Mais, pour elle comme pour tout le monde, Louis XIV restait le maître, et d'un bout à l'autre de son règne la politique qu'il suit est b'en la sieime en effet: elle est d'une remarquable unité. Que Mme de Maintenon ait pu dans certaines circonstances mal éclairer sa religion ou mal orienter ses choix, il n'est pas douteux. Mais <H\t-elle vraiment osé combattre ses vues, et lui exprimer la vérité dans toute sa force, sauf lorsqu'il s'agissait de la misère du peuple, dont elle était particulièrement touchée? Voltaire nous semble avoir établi la vérité en sa mesure, lorsqu'il la dépeint « ne s'empressant jamais de parler d'affaires d'État, lejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence de cabale, beaucoup plus occupée de plaire à celui qui gouvernait (jue de gouverner, ménageant son crédit et ne l'employant qu'avec une circonspection extrême ». Les questions religieuses sont les seules qu'elle eût vraiment à cœur. Autant elle manquait de goût pour l'administration du royaume, autant elle mettait de zèle, zèle froid mais tenace, à administrer la conscience du roi. Cette intervention dans les aff;iires de l'Église lui a fait attribuer une part considérable dans la persécution des protestants, il est aujourd'hui acquis à l'histoire que la révocation de l'édit de Nantes a été « un acte politique » ; le mot est deMichelet. Toutefois il reste incontestable qu'il s'y mêla beaucoup de passion religieuse. Or à cet égard particulièrement Voltaire décharge Mme de Maintenon de toute responsabilité directe. « Elle toléra cette persécution, dit-il, comme elle toléra celle du cardinal de Noailles, celle de Racine; mais elle n'y particip:» pas; c'est un fait certain. » Tel est aussi le sentiment d'un étranger, Ezéchiel Spanlieim, envoyé extraordinaire de Brandebourg, qui, sous le coup de l'événement, et témo-n désintéressé, écrivait en IGOO : « On ne saurait rien dire, sinon qu'elle a tout sacrilié au penchant du roi et à la résolution qu'il avait prise depuis longue main ; qu'elle a voulu s'en faire un mérite auprès de lui ; qu'elle a pu même se flatter quelque temps qu'on viendrait à bout de ce grand dessein sans y employer des moyens aussi extraordinaires et aussi violents que ceux dont on s'y est servi dans la suite; qu'elle n'a pas eu alors ou le pouvoir ou la volonté de l'en détourner et que la bigoterie est venue au secours de la prévention et d'ailleurs de s)n entière résignation aux volontés de l'engagement du roi. » Cette appréciation résume exactement, à notre avis, la situation et les sentiments de Mme de Maintenon. 11 serait

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difficile de croire, en effet, qu'elle eût pu Yoir sans satisfaction une entreprise qui avait pour objet de convertir les hérétiques : elle était aussi enracinée dans sa foi nouvelle qu'elle avait eu de peine à se détacher de l'ancienne. Mais ce n'est pas une raison pour mettre à sa charge les « extrémilés déplorables » qui suivirent l'acte de 1685. « L'on est bien injuste de m'attribuer tous ces malheurs, écrivait-elle : s'il était vrai que je me mêlasse de tout, on devrait bien m'attribuer quelques bons conseils. 11 y a quinze mois que je suis en faveur; je n'ai jamais nui à personne. Je gémis des vexations qu'on fait : mais, pour peu que j'ouvrisse la bouche pour m'en plaindre, mes ennemis m'accuseraient encore d'être protestante, et tout le bien que je pourrais faire serait anéanti. » Ce qu'elle demandait, c'était qu'il fut fait usage avant tout de tous les moyens qu'offrait l'éducation pour « ramener les consciences égarées ». On ne peut lui refuser ce témoignage qu'elle avait mis du côté de l'humanité son cœur et sa raison. On voudrait seulement que sa plainte contre ceux qui abusaient de la violence eût été moins discrète, la petite-fille d'Agrippa d'Aubigné étant assez sûre de son crédit pour prolester plus hautement; on voudrait surtout que, dans l'éducation à laquelle elle soumit les enfants de sa tante de prédilection, Mme de Villette, elle se fût souvenue davantage de ses propres angoisses et des sacrifices qui lui avaient été imposés.

Si l'influence qu'elle exerça sur les mœurs de la cour et du roi s'inspira trop souvent du même esprit de circonspection, les résultats du moins en furent salutaires. Louis XIV croyait volontiers expier ses fautes quand il se montrait inexorable pour celles des autres. C'est Mme de Maintenon qui le dit; et il disait lui-même au prédicateur qui lui avait fait entendre quelques vérités utiles : « Monsieur l'abbé, j'aime à prendre ma part dans les sermons ; mais je ne veux point qu'on me la fasse. » Mme de Maintenon lui rendit un sentiment plus juste de ses devoirs. Elle ne pouvait lui donner des idées plus larges, plus élevées que celles suivant lesquelles elle s'était elle-même toujours dirigée; mais elle avait le souci profond de ce qu'il devait à sa gloire et à ses malheurs. C'est le jugement qu'en porte avec beaucoup d'impartialité M. Th. Lavallée. « Elle borna trop sa pensée et sa mission au salut de l'homme et aux affaires de la religion; l'on peut même dire qu'en beaucoup de circonstances elle rapetissa le grand roi; toutefois elle ne lui donna que des conseils désintéressés, utiles à l'État et c?'^ soulagement du peuple;

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et, en définitive, elle a fait à la France un bien réel, en réformant la vie d'un homme dont les passions avaient été divinisées, en arrachant à une vieillesse licencieuse un monarque qui, selon Leibniz, faisait seul le destin de son siècle; enlin, en le rendant capable de soutenir avec un visage toujours égal et véritablement chrétien les désastres de la fin de son règne. »

La seule affaire où Mme de Maintenon ne ménagea, ne réserva véritablement rien d'elle-même, qui l'absorba et qui la révéla tout entière, c'est la création de Saint-Cyr. Après sa vie, Saint-Cyr a été son œuvre maîtresse. Là cependant, comme en toutes choses, elle n'est arrivée à son but que par degrés.

Jamais elle n'avait perdu le souvenir des misères auxquelles aurait succombé une âme moins bien trempée que la sienne. Dès qu'elle put disposer des faveurs du roi, elle nourrit le dessein d'épargner aux jeunes filles pauvres ce dont sa propre jeunesse avait souffert.

Elle avait rencontré chez les Monlchevreuil une religieuse ursuline, Mme de Brinon, qui, faute de ressources, avait dû abandonner le couvent qu'elle dirigeait à Rouen. Mme de Brinon s'était établie à Montmorency avec une de ses anciennes compagnes, Mme de Saint-Pierre. Ce fut le modeste berceau de Saint-Cyr. Mme de Maintenon avait fourni à Mme de Brinon quelques pensionnaires auxquelles « on apprenait leur religion, à lire, à écrire et à compter ». (1680.) Le plaisir qu'elle prenait à voir cultiver ces jeunes plantes, dit Languet, lui donna envie de les rapprocher d'elle, afin de pouvoir les visiter plus facilement. Elle loua, à Hueil, aux environs de Saint-Germain, une maison qu'elle pourvut de tout ce qui était indispensable pour recevoir soixante jeunes filles de bourgeoisie et de petite noblesse (1682); elle comptait, au sortir de l'école, « les placer ou établir par mariage ». Peu après, elle y adjoignit une cinquantaine d'enfants pauvres qu'elle envoya de sa terre de Maintenon. Ces « petites sœurs » furent installées dans les communs et au rez-de-chaussée sous un régime spécial : les travaux manuels étaient leur principale occupation; il s'agissait de les dresser à un métier : c'était, pour employer les formules d'aujourd'hui, une sorte d'école primaire professionnelie annexée à ce qui, pour le temps, représentait une école secondaire. Rue^' ^*^U pour Mme de Maintenon

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« son lieu de délices ». A peine l'avait-elle quitté qu'elle mourait d'inipatience de se retrouver « dans son élable » « J'en reviens toujours plus assottée, disait-elle. Le succès passe mon espérance. »

11 fut tel, que, moins de dix-huit mois après l'organisation de la maison, le roi, qui venait d'ac(|uérir, pour l'agraudisseineut du parc de Versailles, le château de Noisy, décida que les élèves de Rueil y seraient établies. Trente mille livres furent consncrées aux travaux d'appropriation; ils étaient achevés le 3 février 1684.. Louis XIV avait promis d'entretenir cent jeunes filles. Ce nomi/re fut bientôt dépassé. « Jugez de mon plaisir, écrivait Mme de Maintenon à son frère le 7 avril 1685, quand je reviens le long de l'avenue, suivie de cent vingt-quatre demoiselles. » Un plan d'organisation générale avait été adopté. Les élèves étaient partagées en quatre classes, suivant leur âge et leur instruction. Elles portaient un uniforme. On leur apprenait le catéchisme, la langue française, un peu de calcul et de musique, surtout les travaux d'aiguille. « Faisons, disait Mme de Maintenon, une maison qui soit le modèle des autres, non pour nous attirer des louanges, mais pour nous donner envie de les multiplier. » Sa pensée, à ce moment, n'allait pas plus loin.

Elle ne tarda pas à concevoir une ambition plus haute. De toutes parts la Cour venait voir ses filles. Le roi lui-même renouvelait ses visites. Il était fort préoccupé de Tétat de la noblesse, qui se plaignait d'être sacrifiée. Dans tous les pays du monde, répétaiton après le marquis de Sourches, les emplois de guerre donnent les moyens de subsister; en France, on se bat à qui les aura pour se ruiner. Louis XIV venait de fonder l'Hôtel des Invahdes pour les olliciers vieux ou blessés, et de créer les compagnies de Cadets pour les fils de gentilshommes. C'est à la môme pensée que se rattache l'établissement de Saint-Cyr. « Beaucoup de compassion pour la noblesse indigente parce que j'avais été ■orpheline el pauvre moi-même, écrivait Mme de Maintenon, et un peu de connaissance de son état me firent imaginer de l'assister pendant ma vie. » Jamais reine de France n'avait rien entrepris de semblable; et c'était ce que Louvois objectait au roi en se récriant sur la dépense, alors que la guerre avait épuisé le trésor. Mme de Maintenon triompha. Le projet avait été d';ibord de recevoir cinq cents demoiselles qu'on élèverait jusqu'à quinze ans. Après délibération, le conseil du roi conclut « que la charité d'élever et d'instruire des filles jusqu'à cet âge serait bien peu de chose, si on les renvoyait dans le monde à l'âge le plus péril-

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leux; qu'à la vérité, la peine de les garder jusqu'à vingt ans serait très grande; mais que la piété voulait qu'on se chargeât des filles aux mêmes condilions que les mères le font des enfants; que des filles ainsi élevées auraient une éducation complète et pourraient en instruire d'autres; qu'on devait moins s'attacher à en soulager un jirand nomhre qu'à faire de la fondation une source d'instruction sainte pour tout le royaume, qu'il fallait donc se réduire à deux cent cinquante demoiselles, qui seraient gratuitement reçues, élevées, nourries et entretenues de toutes choses jusqu'à l'âge de vingt ans et auxquelles une dot serait constituée pour entrer soit en ménage, soit au couvent. » Le château de iNoisy ne répondait plus à un plan si vaste. Un domaine fut acheté aux environs de Versailles (9 avril 1085). Mansard fut chargé d'y édifier la maison. Deux mille cinq cents ouvriers y travaillèrent presque jour et nuit pendant quinze mois; Tacquisition du domaine avait coûté 431 000 livres; la construction 140 000 >uivant les mémoires des Dames de Saint-Cyr, 1 077 000 suivant les registres des hâtiments du roi. Le 2 août 1686, la communauté de Noisy s'y transporta.

« Quel avantage, s'écrie l'une des plus exactes interprètes de la pensée de Mine Maintenoii, quel avant ge pour une famille aussi pauvre que noble, et pour un vieux militaire criblé de coups, après s'être ruiné dans le service, de voir revenir chez lui une fille bien élevée, sans qu'il lui en ait rien coûté pendant treize années qu'elle a pu demeurer à Saint-Cyr, apportant même un millier d'écus, qui contribuent à la marier ou à la faire vivre en province! Mais ce n'est encore que le moindre objet de cet établissement; celui de l'éducation que cette demoiselle a reçue et qu'elle répand ensuite dans une famille nombreuse est vraiment digne des vues, des sentiments et de l'esprit de Mme de Maiiitenon. » Mme de Main tenon est là en effet tout entière. Tout ce qu'elle avait d'expérience, de raison, de sentiments généreux ou délicats, de résolution et de tendresse, de souvenirs du passé et de pensées d'avenir, elle le ramassa au proliL de Saint-Cyr et l'y versa.

VU

L'histoire de Saint-Gyr peut se partager en deux périodes : la période avant et la période après les représentations d'Eslher. Saint-Cyr, dans sa conception première, ne fut pas seulement une

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idée généreuse; c'était aussi une idée nouvelle, « la première sécularisation, dit Saint-Marc Girardin, sécularisation intelligente et (hardie, de l'éducation des femmes »..; Louis XIV n'aimait pas les couvents. Il considérait « qu'il était de la politique générale du royaume de diminuer ce grand nombre de religieux, dont la plupart, inutiles à l'Église, étaient onéreux à l'État ». Il voulait qu'il n'y eût « à Saint-Cyr rien qui sentit le monastère ni par les pratiques extérieures, ni par l'habit, ni par les offices, ni par la vie, qui devait être active, mais aisée et commode, sans austérités » ; il entendait fonder, « non une congrégation de religieuses, mais seulement une communauté de filles pieuses, capables d'élever les jeunes filles dans la crainte de Dieu et dans la bienséance convenable à leur sexe; à quoi elles s'engageraient par les vœux simples de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et par un quatrième, d'élever et d'instruire les demoiselles ». Ce caractère d'origine avait laissé chez les Dames de Saint-Cyr un souvenir si vif et si profond que c'est dans leurs Mémoires, rédigés plus de cinquante ans après la création, qu'on en trouve l'expression la plus fidèle. Il était conforme à un véritable mouvement d'opinion, — mouvement qui date de l'année 1674 environ, celle où « l'abbé Fleury avançait comme un grand paradoxe que les femmes doivent apprendre autre chose que leur catéchisme, la couture et divers petits ouvrages », qui est marqué par les discours de Poullain de la Barre, couronné par le traité de Fénelon et qui semble aboutir à la création de Saint- Cyr comme au dernier et heureux terme de son expansion. « Il ne faut pas, écrivait l'auteur anonyme de V Instruction- chrétienne publiée en 1G87, il n^ faut pas tenir les filles toujours liées et toujours captives, comme on fait en Italie et en Espagne; ce serait les traiter en esclaves et leur donner plus d'envie de goûter au monde dont on les éloigne si fort ». Le Père La Chaise ;. était d'accord sur ce point avec Fénelon.! « L'objet de Saint- Cyr, disait-il, n'est pas de multiplier les couvents, qui se multiplient assez d'eux-mêmes, mais de donner à l'État des femmes bien élevées; il y a assez de bonnes religieuses et pas assez de 'bonnes mères de famille; les jeunes filles seront mieux élevées par des personnes tenant au monde. » Pour Mme de Maintenon, dans le principe, il ne lui eût pas disconvenu de lier la comnîunauté par des vœux absolus, afin de donner à la fondation plus de stabilité. Mais elle connaissait, elle aussi, les misères des couvents; elle se défiait de la séquestration des religieuses, de leur oisiveté, de « leur sottise ». Quelques années plus tard, alors

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qu'elle se reprochait d'avoir cédé à ses premiers entraînements, elle caractérisait les débuts de Saint-Gyr en ces termes d'une, netteté saisissante : « Nous voulions une piélé solide, éloignée de toutes les petitesses de l'esprit, un grand choix dans nos maximes, une grande éloquence dans nos instructions, une liberté entière dans nos conversations, un tour de raillerie agréable dans la société, de l'élévation dans notre piété et un grand mépris pour les pratiques des autres maisons. »

C'était l'jigrément qui dominait dans ce programme, et l'agréa ment, en effet, est bien la note chari^oante et brillante de Saint- Cyr naissant. Lorsque les demoiselles y étaient entrées en venant de Noisy, qui déjà cependant ressemblait si peu à Rueil, elles s'étaient crues transportées dans le paradis terrestre. Il semble qu'on eût voulu leur en conserver l'illusion. On avait retranché de l'uniforme, d'une distinction sobre et gracieuse, ce qui aurait pu lui donner un air monacal, et l'on n'y ménagenit ni les choux ni les rubans; on ne s'appelait ni ma sœur, ni ma mère; tous les usages de la vie ordmaire étaient respectés.] L'instruction s'inspirait du même esprit. Les demoiselles étaient exercées à causer, à écrire. « Il fallait qu'elles ne fussent pas si neuves quand elles s'en iraient, que le sont la plupart des filles qui sortent des couvents, et qu'elles sussent des choses dont elles ne fussent point honteuses dans le monde. » On leur faisait faire entre elles, sur leurs principaux devoirs, des conversations ingénieuses qu'on leur composait exprès ou qu'elles-mêmes composaient sur-le-champ; on les faisait parler sur les histoires qu'on leur avait lues, réciter par cœur ou déclamer les plus beaux endroits des meilleurs poètes; et Mme de Maintenon répétait autour d'elle : « ces amusements sont bons à la jeunesse, ils donnent de la grâce, ornent la mémoire, élèvent le cœur, remplissent l'esprit de belles choses. » Elle avait apporté elle-même une sorte de coquetterie littéraire jusque dans la rédaction des Constilulions. La formule en avait été préparée par Mme deBrinon. Après s'être assuré de l'agrément du Père La Chaise et de l'abbé Gobelin, on l'avait soumise à Racine et à Despréaux, et Mme de Maintenon leur avait recommandé « de ne pas gâter les expressions et les pensées par trop de pureté de langage ». « Vous savez, disait-elle, que dans tout ce que les femmes écrivent, il y a toujours mille fautes contre la grammaire, mais, avec votre permission, un agrément qui est rare dans les écrits des hommes. » Rien ne lui paraissait trop exquis pour élever les demoiselles, « chrétiennement, raisonnablement et noblement ». C'est à Mlle de Scudéry qu'elle

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avait demandé des modèles de Conversations; c'est Fénelon qui venait l'aire les prônes; c'est Lulli qui composait la musique des chœurs; c'est Racine enfin qui, pour les représentations tiiéàtrales, allait fournir les tragédies.

L'usage et le goût de la déclamation avaient été introduils à Saint-Cyr par Mme do Brinon; mais elle apportait dans le choix de ses sujets plus de zèle que de discernement; elle composait elle-même le plus souvent les morceaux qu'elle faisait apprendre, et, si le sentiment en était d'ordinaire irréprochable, on n'en pouvait dire autant de l'invention ni de l'expression. Mme de Maintenon lui avait conseillé de prendre quelques belles pièces de Corneille et de Racine, choisies « parmi celles qui sembleraient assez épurées des passions dangereuses à la jeunesse ». Mais il arriva qu'un jour, les petites filles jouèrent si bien Andromaque, qu'il fut décidé qu'elles ne le joueraient plus : « ni Andromaquc ni aucune de vos pièces », avait écrit Mme de îMaintenon au poète. Cependant, après réflexion, elle estnna que nul mieux que Racine ne pouvait faire, « sur quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant lût mêlé avec le récit, le tout lié par une action qui rendît la chose plus unie et moins capable d'ennuyer ».

La première représentation d'Eslher eut lieu le mercredi 2G janvier 1689, à deux heures de l'après-midi, en présence du roi. Quatre autres suivirent les 3, 5, 15 et 19 février. Le roi d'Angleterre assista à celle du 5. Toute la France, dit Saint-Simon, — pour qui toute la France se résumait dans la cour, — y passa. Mme de Sévigné, qui ne put être que du dernier jour, « ne voulait pas croire qu'elle irait, tant qu'elle ne fut pas partie », et l'on connaît la lettre qu'elle écrivait le lendemain à sa fille : (( Nous écoutâmes, le maréchal et moi (il s'agit du maréchal de Bellefonds), avec une attention qui fut remarquée et de certaines louanges sourdes et bien placées qui n'étaient peut-être pas sous les iontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est un rapport de la musique, des vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet qu'on n'y souhaite rien.... » Le ravissement était général; et, deux ans après, 5 avril 1691, Racine donnait Alhalie. Mais les beaux habits qui avaient été préparés pour Aihalie ne servirent qu'une fois. A l'enthousiasme avait succédé l'inquiétude. Cette affluence du plus beau monde, les applaudissements que les demoiselles en recevaient leur avaient enflé le cœur; elles étaient devenues fières et dédaigneuses; il n'était

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plus question entre elles que de bel esprit. Jésuites et jansénistes se réunissaient pour blâmer ces représentations. « On disait à Mme de Main tenon, — c'est Mme de Gaylus qui parle, — qu'il était honteux à elle d'exposer sur le théâtre des demoiselles rassemblées de toutes les parties du royaume pour recevoir une éducationchrétienne, et que c'était mal répondre à l'idée que l'établissement de Saint-Cyr avait fait concevoir. » Les esprits les moins prévenus s'associaient à ces critiques. Mme de La Fayette était une des plus vives à signaler le péril. Mme de Maintenon, qui ne l'avait peut-être pas aperçu tout d'abord, en fut plus elfrayéeque personne dès qu'elle s'en rendit compte, et, il faut le reconnaître, elle n'en accusa qu'elle-même. « il est bien juste que j'en souffre, écrivait-elle, puisque j'y ai contribué plus que personne. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fonds en est si grand, qu'il l'emporte par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j'ai bâti sur le sable. J'ai voulu que nos filles eussent de l'esprit, qu'on leur élevât le cœur, qu'on formât leur raison. Elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous ; elles ont le cœur élevé et sont plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus grandes princesses ; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison et fait des discouieuses, présomptueuses, curieuses, hardies; c'est ainsi qu'on réussit quand le désir d'exceller vous fait agir. »

Avec cette promptitude de résolution qu'elle portait en toutes choses, elle conçut aussitôt le plan d'une réforme énergique et profonde. L'action s'exerça tout d'abord sur les demoiselles dans le détail même de leurs études et de leur vie. On visita toutes les classes, on examina tous les livres, tous les cahiers, pour ne, laisser rien subsister de ce qui pouvait exciter la pensée ; les Con- \ versations de Mlle de Scudéry furent proscrites; Racine fut sacrifié à Duché. On s'en prit même à l'uniforme; les choux furent supprimés, les provisions de rubans réduites et ramenées par quartier de trois aunes à deux, puis à une. Ce n'était là d'ailleurs qu'un prélude à la révolution qui se préparait. Il fallait atteindre les sources mêmes où s'alimentait l'esprit de Saint- Cyr. Dès la fin de l'année 1688, Mme de Brinon avait été écartée; elle n'était point faite même pour la contrainte si douce des premières règles de Noisy et de Saint-Cyr : elle ne s'était jamais désintéressée des louanges du monde, se plaisait à les prc voquer, et « inspirait aux novices ses idées de grandeur ». Celle qui l'avait remplacée, Mme Loubert, était plus docile à l'esprit oou-

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veau; mais, pour l'imposer, une haute volonté devenait nécessaire. La force manquait au vieil abbé Gobelin. Mme de Main- / tenon dut choisir un nouveau directeur. Après avoir un moment hésité entre Bourdaloue et Fénelon, elle s'adressa à l'abbé Des Marais, évêque de Chartres, grand homme de bien, d'honneur, de vertu, dit Saint-Simon, théologien profond, esprit sage, juste, net, mais rigide et étroit. Sa première pensée fut de transformer Saint-Cyr en couvent. Louis XIV résista : il n'avait pas voulu, dit-il, faire des religieuses. L'abbé Des Marais, soutenu par Mme de Maintenon, finit par l'emporter; etle 1" décembre 1GI)*2, la maison de Saint-Louis était convertie en monastère régulier de l'ordre de Saint-Augustin.

Quelques semaines auparavant, Mme de Maintenon adressait aux dames ces instructions. « Il faut reprendre notre étal)lissement par ses fondements ; il faut renoncer à nos airs de grandeur, de hauteur, de fierté, de suffisance ; il faut renoncer à ce goût de l'esprit, à celte délicatesse, à cette liberté de parler, à ces murmures, à ces manières de raillerie toutes mondaines, enfin à la plupart des choses que nous faisions. Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder les règlements de la journée et leur peu parler d'autre chose. » Cette austérité de ton succédant par un coup si brusque aux douceurs de langage auxquelles elles étaient habituées, apporta d'abord un grand trouble dans l'esprit des demoiselles. « Les plus sages, disent les Mémoires, se contentèrent d'en être très sérieuses, sans dire mot; les moins dociles murmurèrent un peu; » mais on rabattit bientôt ces saillies de jeunesse, et trois mois s'étaient à peine écoulés qu'une maîtresse pouvait dire en souriant à Mme de Maintenon : « Consolez-vous, Madame, nos filles n'ont plus le sens commun. »

Quelle fut exactement la portée de la réforme? Après que les passions furent apaisées, que resta-t-il des données primitives du plan d'éducation de Saint-Cyr, et dans quelle mesure celles qui y avaient été substituées prirent-elles le dessus?

C'est la pensée de Fénelon dont s'était manifestement inspirée au début Mme de Maintenon. L'auteur du traité de VÉducation des filles établissait sagement dans son pro-

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gramme des différences et des degrés. Pour toutes il exigeait, avec la religion, les éléments de la grammaire, des notions d'arithmétique et les principes de l'économie domestique. Pour celles qui étaient destinées à vivre à la ville ou à la cour, il ajoutait les histoires grecque et romaine, « où elles devaient voir des prodiges de courage et de désintéressement » ; l'histoire de tranco, « qui a aussi ses beautés, et celles des pays voisins et des pays éloignés qui sont judicieusement écrites » ; les éléments du droit et des coutumes; l'éloquence, la poésie, la musique, la peinture et même le latin; il recommandait seulement de ne puiser à ce trésor de connaissances qu'avec réserve et de n'admettre à en jouir que les filles d'un jugement ferme, d'une conduite modeste, qui ne se laisseraient pas prendre à la vaine gloire.

Sauf le latin et la peinture, toutes ces matières, comme nous dirions aujourd'hui, faisaient partie de l'enseignement de Saint- Cyr jusqu'en 1692; et, à vrai dire, il n'en est point qui ait été jamais complètement supprimée. Mme de Maintenon se laisse emporter par sa fougue naturelle, lorsqu'elle semble interdire aux demoiselles toute lecture profane et ne tolérer de l'histoire de France que juste ce qu'il faut pour ne pas confondre un empereur romain avec un empereur de la Chine ou du Japon, et distinguer un roi d'Espagne ou d'Angleterre d'avec un roi de Perse ou de Siam : ce sont les Mémoires des Dames de Saint-Cyr qui nous en avertissent : « on se tromperait à prendre à la lettre tout ce qu'elle fit à l'époque de la réforme, et même tout ce qu'elle écrivit depuis sur ce sujet » ; son intention n'était pas « qu'on tînt toute la vie les demoiselles dans ce grand abaissement où elle jugea à propos de les mettre pour un temps ». Il y eut comme une période de pénitence : on rentra ensuite dans la mesure. Mme de Maintenon ne désapprouvait pas « qu'on lût quelquefois dans la mythologie et l'antiquité, ni qu'on connût les princes de sa nation, pourvu que cela ne fût pas l'objet d'une étude particulière et suivie ». Mais c'est là précisément ce qui marque le changement opéré dans l'esprit, sinon dans les programmes mêmes, de Saint-Cyr.

Sous une forme plus ou moins atténuée, à partir de 1692, |, Mme de Maintenon proscrit ce qu'elle appelle après Fénelon la vaine curiosité. Il y avait bien des souvenirs de l'hôtel de Rambouillet ainsi que des salons de Scarron et du maréchal d'Albret dans les premières directions données à ia maison de Saint-Louis : on lisait, on composait, on discutait sur toutes sortes de sujets. Il semblait qu'on ne pût avoir ni

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l'esprit trop ouvert, ni le langage trop subtil, ni la plume trop finement aiguisée. « Pour les discours et les définilions de vertus, nous allons plus loin que personne, disait Mme do Maintenon »; tout le monde voulait Taire son livre de Maximes. Cest ce premier et libre essor qui se referme. Plus de lectures ni d'écritures — rien n'est plus dangereux pour les fdles; — plus de conversations : — elles s'ennuieront à mourir dans leur famille; il faut qu'elles s'apprennent à aimer le silence qui convient à leur sexe; — plus de poésie ni d'éloquence; — elles éloignent de la simplicité. « Les femmes ne savent jamais qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses solides : » voilà le principe. « Dieu préserve les demoiselles de faire les savantes et les héroïnes ; il suffit qu elles ne soient pas plus ignorantes que le commun des honnêtes gens! » voilà le dernier mot. Mme de Maintenon se délie surtout des exemples héroïques de l'antiquité et de la morale païenne, elle avait commencé par adopter le cadre des études défini par Fénelon, sans tenir compte de la réserve que Fénelon y avait introduite; la réserve devient sa règle. S'il serait injuste de ne pas reconnaître ce que sa pensée eut tout d'abord de souple et d'élevé, — on ne l'a peut-être pas, en général, suffisamment mis en lumière, — il ne serait pas moins inexact de ne pas marquer jusqu'à quel point elle se replia. A ne considérer que l'instruction, le programme définitif de Saint-Cyr, incomparablement supérieur encore par la largeur et l'étendue à celui de tous les couvents du dix-septième siècle, est resté inférieur à ce que, dans la première expansion des idées de Mme de Maintenon, il semblait avoir promis.

Mais ce qu'elle retranchait à l'instruction proprement dite, Mme de Maintenon le donnait à l'éducation sans compter. « Beaucoup de maximes et peu de latin », disait-elle au duc de 3Iontchevreuil en traçant avec lui le plan des études du duc du Maine, et le jour où le précepteur manquait la leçon de latin, elle s'écriait : « victoire, voilà une journée de gagnée. » C'est l'excès plaisant de sa pensée; mais il en indique exactement la direction.

Or, en matière d'éducation, on n'obtient que ce que l'on espère. Si l'on n'a pas confiance dans les résultats qu'elle peut produire, il est bien à craindre qu'ils ne se produisent pas. Mme de Maintenon estimait comme Leibniz quètre maître de l'éducation,

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c'est être maître du monde. Dans Saint-Cyr elle voyait « de quoi renouveler par tout le royaume la perfection du christianisme ». Elle n'avait d'abord songé qu'à venir en aide pendant sa vie à quelques nobles misères. Son ambition s'était trouvée dépassée : « l'arbre, après avoir enfoncé ses racines en terre, avait bientôt de toute part poussé ses rameaux ». On demandait des élèves à Saint- Cyr pour fonder des établissements nouveaux sur le plan de la maison-mère ou pour réformer ceux qui existaient. Mme de Maintenon, qui ne pouvait plus suffire aux besoins de cette vaste clientèle, n'eut pas de plus grande satisfaction peut-être que de voir les idées qu'elle professait se propager dans les provinces et, par un premier effort de tradition créée sous ses yeux, commencer à s'étendre sur l'avenir. Quelles n'auraient pas été tout à la fois sa joie et sa douleur, si elle eût pu voir, à cent ans de distance, Saint-Cyr tomber sous les coups d'une révolution qui devait transformer le monde, mais tomber intacte et après avoir subi, sans en être ébranlé, tous les assauts d'opinion du dix-huitième siècle!

Toutefois il ne suffit pas pour bien faire de croire à la vertu de ce que l'on fait; il y faut des règles. Il n'y a de bonne pédagogie que celle qui repose sur une psychologie ferme et éclairée. Mme de Maintenon avait la sienne, non une psychologie d'école, à déductions savantes, une simple psychologie d'observation, mais d'observation exacte. Elle se souvenait de sa propre enfance, et elle avait étudié celle des autres un peu partout, suivant le précepte et l'usage de Montaigne, au travail et au repos, au jeu surtout. Elle avait beaucoup recueilli, beaucoup réfléchi,- et ses réflexions prenaient vite dans son esprit ou sous sa plume le ton et le moule de la formule. Elle avait ainsi amassé tout un trésor de maximes prises sur le vif. On a plus philosophiquement analysé la nature de l'enfant; je ne crois pas qu'on l'ait jamais mieux comprise.

Ce qu'elle recherche dans l'enfant, c'est avant tout le naturel et la simplicité. Assurément, elle ne pense pas à supprimer, ni même à atténuer dans Téducation l'effort nécessaire. Elle ne demande pas « qu'on n'oblige point les enfants d'apprendre tout ce qu'il faut qu'ils sachent parce que cela leur fait de la peine » ; mais elle prend grand soin de ne pas laisser confondre la légèreté et la dissipation avec le besoin de mouvement et l'activité; elle ne veut pas « qu'on juge qu'une fille est légère, parce qu'elle sort de son banc, ou parce qu'après avoir lu quelques lignes, elle regarde un oiseau qui vole. Cette légère

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vaudra peut-être mieux qu'une sournoise qui paraît plus sage : ce n'est pas môme parler juste de dire qu'elle est légère; car cotte joie, cette vivacité, ce pétillement des enfants qui fait qu'ils ne peuvent demeurer en place, est un effet de la jeunesse : on est ravi de se sentir jeune, d'avoir de la santé; on n'a rien dans l'esprit; si quelque chose fâche, cela ne dure guère. » Bien plus, elle aime ces bonnes filles qui se découvrent et qui se donnent. Rien ne vaut, à ses yeux, l'esprit de droiture et de franchise, dût-il s'y joindre quelques défauts, que corrigeront l'âge et la raison. Ce qu'elle redoute, ce qu'elle poursuit impitoyablement, ce sont les dissimulations, les cachotteries, les mystères, les esprits retors et diflicultueux qui se retranchent, se dérobent et mettent tout le monde mal à l'aise : « On ne tue pas, disaitelle énergiquement, un monstre caché. »

Pour forlifier ces dispositions chez les unes, les corriger chez les autres, il n'est pas de soin qui lui paraisse superflu. Elle connaît l'influence de la santé sur le caractère, l'action de la croissance, l'effet du régime. Elle n'admet aucune mollesse, aucune douceur inutile; mais elle interdit toute privation. La vie de Saint-Cyr était simple et saine. Des lits durs; de l'eau froide en toute saison pour la toilette, les petites exceptées; peu ou point de feu, (( que dans le grand besoin » ; des pièces aux jupons de dessous; aucun mets de recherche; — mais de bonnes couvertures, des vêtements chauds, une nourriture abondante, aussi large pour les grandes qu'elles le demandaient, même avec une portion de faveur pour les grosses mangeuses; pas de poires coupées en quatre ni de viandes réchauffées trois fois; par-dessus tout, comme assaisonnement, l'exercice, le mouvement par le travail physique, qui achève de donner au corps le bien-être nécessaire. De même pour le bien-être moral : une règle générale absolue et qui s'impose; mais, dans l'application de cette règle, beaucoup de souplesse et d'aisance. Mme de Mainlenon faisait la guerre aux maîtresses pointilleuses; elle n'entendait nullement qu'on cherchât à découvrir les fautes des enfants, qu'on épiât les occasions pour les confondre; bien au contraire; ne pas tout entendre, ou du moins ne pas montrer qu'on entend tout, faire semblant d'ignorer ce qu'on peut, un mot échappé, un rire hors de saison, une faute courte et passagère; lorsqu'on n'a pu s'empêcher de voir, se bien garder de toujours punir, distinguer entre les résistances ou les inadvertances du moment et les opiniâtretés ou les dissipations de fond : telles gont ses recommandations incessantes. Elle poussait même le

INTRODUCTION xixvn

précepte sur ce point plus loin qu'on ne serait communément disposé à le croire. Il faut, disait-elle, laisser parfois les enfants faire leur volonté, afin de connaître leurs inclinations. Et comme c'est lorsqu'ils y pensent le moins qu'ils se révèlent le mieux, elle faisait aux récréations dans son emploi du temps une place toute particulière. Une des maximes fondamentales des petites écoles élait qu'il faut entretenir l'enfant en belle humeur. Mme de Maintenon, qui n'aimait pas Port-Royal, est d'accord avec lui sur ce point; elle insiste pour « qu'on gouverne avec gaieté », pour qu'on « égayé l'éducation ».

Ses moyens d'action étaient conformes à cette doctrine. Le principal était la raison. Vous savez, écrivait-elle, que ma folie est de vouloir faire entendre raison à tout le monde. Elle estimait que c'est un langage qu'on ne saurait faire entendre aux enfants ni trop tôt ni trop souvent ; elle l'introduisait partout, dans la piété comme dans le reste. Ame profondément religieuse, elle avait fait de la religion le fondement de Saint-Cyr. Mais les règles de piété qu'elle prescrivait pour les enfants n'avaient rien d'étroit ni d'excessif. Si on les laisse trop longtemps à l'église, elle en fait l'observation sévère : ce n'est pas leur place. Elle plaisante sur les colifichets et les agnus. Elle interdit les abstinences prolongées et les mortifications. « Il ne s'agit point de faire des religieuses, et pour celles qui auraient la vocation, ce n'est pas le moyen de s'y préparer. Que la piété qu'on leur inspire soit solide, simple, gaie, douce et hbre; qu'elle consiste plutôt dans l'innocence de leur vie, dans la simplicité de leurs occupations, que dans les austérités et les retraites. Quand une fille instruite dira et pratiquera de perdre vêpres pour tenir compagnie à son mari malade, tout le monde l'approuvera; quand elle aura pour principe qu'il faut honorer son père et sa mère, quelque mauvais qu'ils soient, on ne se moquera point; quand elle dira qu'une femme fait mieux d'élever ses enfants et d'instruire ses domestiques que de passer la mâtinés à l'oratoire, on s'accommodera très bien de cette religion, et elle la fera aimer et respecter. » C'est cet esprit de devoir qu'elle prêche « humainement » autour d'elle. Toutes ses prescriptions de disciphne morale sont éclairées et sages. C'est une discipline de fond. Elle s'attache à l'esprit, non à la lettre des choses. Elle a le respect de l'enfant. Elle ne permet pas qu'on le trompe ou qu'on le leurre. Qu'il s'agisse de punir ou de récompenser, il faut ne lui rien promettre qu'on ne tienne. Si on iui jt irh) d'histoires, a il ne faut jamais lui en faire dont on ait à le

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désabuser plus tard; mais toujours lui donner le vrai comme vrai, le faux comme faux ». C'est agir en contraire sens de son instinct et de son intérêt que de faire elfort pour s'abaisser jusqu'à lui par un langage enfantin et des manières puériles : on ne s'en empare « qu'en l'élevant à soi au moyen de la raison », qui n'interdit d'ailleurs aucun agrément.

BIme de Maintenon ne nous dit point quelles étaient, à Saint- Cyr, les formes des récompenses. Nous voyons seulement dans ses lettres qu'on y donnait des prix, et qu'elle s'en occupait comme de tout le reste; nous y voyons aussi qu'une bonne parole venant d'elle était reçue comme un des plus grands témoignages de satisfaction. Au contraire, elle s'étend beaucoup sur ce qui toucbe les réprimandes et les corrections. Elle n'aimait ni le fouet ni les punitions violentes, bien qu'elle n'en défendît pas absolument l'usage; c'est la conscience qu'elle visait. Même sous cette forme intelligente, elle redoutait et prévenait les excès. Ses indications à cet égard sont dignes de remarque. Les punitions, pour être utiles, ne doivent être ni multipliées, ni infligées sur le coup; il importe d'y bien considérer les circonstances, la disposition du moment, le fond du caractère; il y a des jours malheureux où la maîtresse n'est pas préparée à punir, car il y faut de la réflexion; où l'enfant n'est pas préparé à recevoir la punition, car il y faut le sentiment de la faute. Il est indispensable de savoir attendre et compter avec le temps, et il ne suffit pas d'être juste, il faut être bon. Patience, vigilance, douceur, Mme de Maintenon voudrait faire graver ces trois mots sur les portes de toutes les cellules. Elle croyait surtout à l'èfficacité de la bonté. « Vous parlez, dit-elle, à vos enfants avec une sécheresse, un chagrin, une brusquerie qui vous fermera tous les cœurs; elles doivent savoir que vous les aimez, que vous êtes fâchée de leurs fautes pour leur propre intérêt, et que vous êtespleine d'espérance qu'elles se corrigeront. » Enfin, dans ces procédés de justice sympathique, elle exigeait encore quelque chose de plus : le discernement. Pour les unes, un regard suffira, pour les autres, un mol {et en général les longs discours ne portent pas); pour celle-ci, la réprimande publique, pour cellelà, une conversation particulière. L'enfant se fait juge du traitement qui lui est appliqué, et le châtiment ne lui profite que s'il répond à son propre sentiment. L'essentiel est de provoquer en lui le retour sur soi-même, « de le faire entrer en raison ».

IJiTRODUCTION

La discipline que Mme deMaiii tenon appliquait à l'éducation de l'esprit participait du môme caractère. Les Dames de Saint-dyr lui demandaient un jour quel cas il fallait faire de la mémoire et elle répondait : « C'est un talent qui a son utilité comme un autre, mais je ne voudrais pas qu'on estimât une fille peur ce seul avantage; une marque qu'il est peu solide, c'est qu'on l'attribue à notre sexe, tandis qu'on réserve le jugement aux hommes. Il vaut mieux que les enfants sachent moins de choses et qu'elles les comprennent. » Elle ne se faisait pas d'ailleurs illusion sur ce qu'il est possible d'obtenir. « Il ne faut point forcer l'esprit des enfants, disait-elle avec force, ni s'opiniàtrer à les rendre toutes des merveilles, car il est impossible que dans un aussi grand nombre il n'y en ait d'un médiocre génie. » Mais, chez toutes, elle voulait que l'effort vînt de l'esprit et profitât à l'esprit. Même dans les modèles d'écriture, — elle en avait beaucoup tracé elle-même, — elle cherchait la pensée morale, le conseil utile ; elle ne permettait pas que l'intelligence de l'enfant portât sur le vide. Elle recommandait les explications simples, claires, bien à la portée des élèves suivant leur âge et appuyées sur des exemples ; elle mettait ses maîtresses en garde contre le verbiage, se moquait de l'éloquence, poussait aux démonstrations succinctes et en donnait elle-même des modèles d'une solidité supérieure. En proscrivant les « écritures », dont on avait abusé, elle n'avait pas entendu défendre que les demoiselles fussent exercées à rédiger des lettres ; mais elle ne tolérait aucun développement oiseux, demandait que l'on fit court, et exigeait que la parole ne fût, selon le précepte de Fénelon, que le vêtement de la pensée. Vêtement d'un tissu singulièrement souple et nuancé, si l'on en juge par la correspondance de quelques-unes de ses élèves, Mme de Caylus, Mlle d'Auraale et Jeannette de Pincré, plus fidèles encore, il est vrai, à son exemple qu'à ses principes. Mais alors même que le talent n'y venait pas joindre ses ornements et ses grâces d'élection, quelle école pour l'esprit que ces habitudes de rectitude et de sobriété! Si la méthode était plus exacte qu'attrayante pour des enfants, comme la sûreté en rachète heureusement la sécheresse! Le principal pour bien écrire, disait Mme de Maintenon, est d'exprimer tout uniment ce qu'on pense : on ne trouve jamais l'esprit quand on le cherche.

XL INTRODUCTION

Mais où s'alimentera la pensée et comment l'expression destinée à la rcndie se façonncra-t-elle? Mme do Mainlenon excellait à ouvrir à rinlelligencc des demoiselles les sources de la réflexion et à en féconder le travail naturel. Si les « écritures » étaient devenues rares à Saint-Cyr, si la lecture surtout — le nombre des livres étant restreint à Saint-François de Sales et à quelques écrits de morale religieuse, — était insulfisante et monotone, ou y suppléait merveilleusement par ce que nous appelons aujourd'hui des exercices oraux de langage et de raisonnement. La pédagogie moderne n'a rien trouvé sous ce rapport que les Dames de Saint- Louis n'eussent, dans une certaine mesure, appliqué en perfection. Je ne crois pas qu'à proprement parler, elles aient jamais enseigné la grammaire, autrement que dans ses principes généraux et ses formules essentielles; l'orthographe des demoiselles — des plus grandes — n'était même pas très sûre, à en juger par les letties que Mme de Maintenon leur renvoyait corrigées de sa main : sans rien négliger de ce qui pouvait être de conséquence pour l'application de l'esprit, elle n'attachait qu'un intérêt secondaire aux règles de l'usage, si mal défini encore de son temps; mais elle recommandait d'étudier la langue dans ses caractères fondamentaux et son génie. « Rien n'ouvre tant l'esprit, disait -elle, que la dissertation des mots. C'est un des moyens qui m'a le mieux réussi pour M. du Maine. » Chez elle, elle faisait apprendre l'espagnol à Mlle de Villette, aucune étude ne lui paraissant plus utile pour comprendre le mécanisme de sa propre langue que de le comparer avec celui d'une langue étrangère.

Aces exercices d'analyse étaient entremêlés ou succédaient des exercices de synthèse grammaticale, c'est-à-dire d'invention ou de reproduction de phrases suivies, d'un sens net et par Là même toujours correctes, l'expression ne faisant que s'adapter à la pensée après que la pensée avait été bien éclaircie. Nous indiquons ici une sorte d'idéal, tel que permettent de le concevoir les indications éparses çà et là dans les lettres de Mme de Maintenon. Cd qui en ressort manifestement, c'est qu'autant elle faisait peu de cas des « discoureuses », autant elle se plaisait à mettre en lumière celles qui s'efforçaient d'arriver par l'intelligence des choses à la justesse du discours. Elle s'aKachait à les y former elle-même dans ses Entretiens, ou par ses Conversations et ses Proverbes.

bes Entretiens sont une œuvre unique dans notre littérature pédagogique. Soit qu'on fournit le sujet, soit que Mme de Maintenon le choisit elle-même à l'improviste, selon l'occasion ou le besoin du jour, voici quel en était le procédé général : une

INTrxODUCTION xu

observation sur un fait qui s'était produit, une règle de conduite, une maxime était proposée : Mme de Maintenon ouvrait la discussion par une question simple, tirait de la réponse une question nouvelle, ne se contentant jamais d'une explication indécise, provoquait tantôt une remarque individuelle, tantôt une observation collective, élargissait peu à peu le champ, et quand la voie était ainsi éclairée, elle se donnait carrière, réglant son allure d'après la force et l'âge des maîtresses ou des demoiselles auxquelles elle s'adressait, s'assujettissant à une sorte de plan ou s'en affranchissant, selon les cas, pour battre les buissons, mais toujours les yeux dans les yeux de son auditoire pour s'assurer qu'elle était suivie, et s'acheminant à des conclusions qu'elle faisait résumer ou qu'elle résumait avec une clarté souveraine. Ce sont les Dames de Saint-Louis qui nous ont conservé ces Entretiens, et l'expression, heureuse d'ordinaire, n'est pourtant pas toujours celle qu'elle avait trouvée sur le vif; les Proverbes et les Conversations sont de sa main. Si les Proverbes — préparés pour les demoiselles les plus jeunes — manquent souvent de portée, la plupart des Conversations sont intéressantes; et dans les meilleures il y a des pensées vraiffont exquises de justesse, de gravité famihère et parfois de bonne grâce. Plus d'une délinition morale, — celles de la vertu, de la vraie noblesse, de la raison, — serait digne de figurer à côté des maximes de La Bruyère ou de Vauvenargues ; certains mots, certains tours rappellent Pascal. Mais ce qui caractérise toutes ces compositions, c'est qu'elles avaient pour objet de développer le jugement et la raison des demoiselles, en même temps que de leur créer des habitudes de langage de bonne compagnie, de les former tout à la fois à bien penser et à bien dire.

Le cadre des Entretiens et des Conversations ayant une souplesse merveilleuse, Mme de Maintenon s'en servait pour ouvrir à ses élèves toute sorte de vues sur le monde. A de simples conseils de sagesse et de bienséance elle mêlait des aperçus saisissants, souvent hardis. S'altendrait-on à trouver dans une sorte de manuel pour l'éducation des demoiselles une espèce de profession de foi en faveur du libre échange, « loi naturelle entre deux pays dont l'un produit du blé, l'autre du vin, » une déclaration de principe sur l'égalité de l'impôt à laquelle personne ne doit se dérober « en s'ingéniant à faire valoir des motifs d'exemption de charges, » des réflexions pressantes sur l'obligation du service militaire, sauvegarde commune pour la sécurité du pays, une défense des pauvres a qu'écrasent les tailles et les corvées »;

xin INTRODUCTION

une apologie du mérite personnel, qui peut seul soutenir la noblesse et qui la crée? Mme de MMintenon faisait profit de tout, d'un incident, d'une nouvelle, pour introduire ce qu'elle considérait comme une idée saine, propre à former la raison et bonne à propager. Il n'est pas jusqu'aux jeux, — le prospectus de Saint- Cyr en fait mention, — qui ne lui servissent à cette fin. Elle aimait à voir « sauter, danser, courir, jouer aux barres, aux quilles, et autres remuements qui font croître » ; elle fournissait et renouvelait incessamment, en se plaignant et en s'amusant tout à la fois de la dépense, les boîtes d'échecs et de dames ; mais elle ne recommandait pas moins les « jeux d'esprit, » qui mettent les facultés en éveil, les aiguisent et les fortifient. Ils étaient la continuation libre et parfois le contrôle piquant des Proverbes ou des Conversations.

A quoi devaient aboutir tous ces efforts « d'instruction diversifiée? )) Mme de Mainlenon n'en attendait pas un résultat immédiat. Comme pour le développement du caractère, elle comptait sur le concours du temps. Elle suppliait les Dames de ne pas se presser, d'aller au jour le jour, de prendre haleine, de ne pas chercher à tout obtenir à la fois, de ne pas se prévenir en bien ou en mal, en mal surtout. Elles avaient semé; le grain lèverait à son heure; peut-être ne verraient-elles pas la récolte : telle ne commencerait ou n'aurait fini de s'améliorer, que lorsqu'elle aurait quitté Saint-Cyr; mais qu'importe? L'éducation n'est-elle pas une œuvre d'avenir?

L'avenir, pour les demoiselles, c'était non le cloître, mais la vie; c'est pour la vie qu'on leur « faisait ce trésor de maximes droites et solides » qui devaient leur servir de règles de conduite. La transformation de la maison en monastère n'avait point changé le caractère originel de l'éducation, qui était resté séculière : sur les 1121 demoiselles qui ont passé par Saint-Cyr de 1686 à 1775, 398 seulement sont devenues religieuses, 723 sont entrées dans le monde. « La femme, avait dit Fénelon, est chargée de l'éducation de ses enfants, des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient ou se fassent rehgieuses, de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leur service, du détail de la dépense, des moyens de tout faire avec économie et honorablement. » Mme de Mainlenon s'était appropriée ce programme et elle le mettait en pratique. Saint-Cyr était une fa-

INTRODUCTION x">'

mille, un ménage. Les grandes demoiselles habillaient, peignaient, nettoyaient les petites. Chacune avait sa tâche marquée, à l'infirmerie, à l'apothicairerie, à la lingerie, au dortoir, au réfectoire; on faisait les hts, on frottait, on épousselait ; les plus jeunes étaient employées à éplucher les fleurs pour les sirops, à ramasser les fruits, à préparer les légumes. Pendant les premières heures de la matinée surtout, la maison était une véritable ruche. Agir et travailler, travailler des bras énergiquement, était l'obligation commune. Et il eût fait beau voir que l'on se refusât à aucune besogne, qu'on se plaignît du froid, de la fumée, du vent, de la poussière, des puanteurs, qu'on fît la grimace pour une fenêtre ou une porte mal close, qu'on demandât d'apporter ce qu'on pouvait aller prendre soi-même : Mme de Maintenon était là peut-être dans la chambre voisine, toute prête à noter les négligences et à gourmander les lâchetés. Cette activité domestique devait être considérée comme un honneur, bien loin de paraître une peine; elle en triomphait; elle aurait voulu qu'on vît tout Saint-Cyr le balai à la main.

Même dans les travaux de couture, elle distinguait ceux qui sont utiles de ceux qui ne sont que de pur agrément. Ses conseils à cet égard méritent une mention particulière. L'occupation manuelle était un des grands moyens d'éducation de Saint- Cyr ; Mme de Maintenon s'en servait pour ramener les enfants au repos et au silence, pour empêcher leur esprit de se dissiper et de s'égarer. Elle ne connaissait pas de meilleure sauvegarde contre les dangers de l'oisiveté. Lorsqu'elle entreprit l'éducation de sa jeune belle-sœur, l'un de ses premiers soins fut de lui faire entreprendre quelque ouvrage de longue haleine : avec quelques lectures et quelques conversations, c'était la seule façon vraiment sûre de l'attacher à son foyer. Mme de Caylus, qui la connaît si bien, ghsse habilement dans une lettre où elle lui fait une demande de services l'avis qu'elle commence une tapisserie qui la mènera loin. En cela comme en bien d'autres choses d'ailleurs, Mme de Maintenon fournissait l'exemple avec le précepte : elle travaillait jusque dans les carrosses du roi. On conçoit donc que « l'ouvrage » jouât dans son plan d'études un rôle considérable. Elle y revient sans cesse; sur dix lettres prises au hasard dans sa correspondance, on peut être sûr d'en trouver au moins une où elle le recommande. Après la piété, elle n'a peut-être pas de souci plus cher que d'en donner aux demoiselles l'habitude et le goût. Dans les deux dernières années de leurs études, les élèves ne faisaient guère autre chose, en dehors

Atiy INTRODUCTION

dos leçons qu'elles étaient chargées de répéter à leurs jennes compagnes. Mais toutes les applicalions du travail manuel ne convenaienl pas à Mme de Mainlenon; elle n'admettait ni « les ouvrages exquis et d'un trop grand dessin, les colifichets en hroderie ou au petit métier », ni « les travaux toujours les mêmes, travaux de marchand, où l'on s'exerce à faire le mieux et le plus vite pour assurer le gain w ; elle voulait de la couture utile, variée, « passant du neuf au vieux, du beau au grossier, des habits aux bonnets et aux coiffes », de la vraie couture de ménage : il s'agissait d'apprendre à raccommoder, à repriser, à broder, à tricoter, à faire de la tapisserie, à tailler, « à faire un peu de tout. » Elle ne permettait les objets de luxe qu'en vue d'un besoin spécial, tel que le renouvellement ou l'organisation du mobilier d'une chapelle; encore revenait-on bien vite à l'ordinaire, c'est-à-dire à ce qui devait servir dans une famille chaque jour et toute la vie.

Ces vues très nettes et très délibérées se rattachaient, dans l'esprit de Mme de Maintenon, à l'idée qu'elle se faisait et qu'elle entendait donner aux demoiselles de leur destinée. Une de ses préoccupations les plus sensées était d'approprier l'éducation au besoin. A Maintenon et à Rueil, n'ayant affaire encore qu'à des garçons et à des filles de paysans et d'ouvriers, elle avait conçu la pensée, nous l'avons vu, d'une sorte d'enseignement professionnel : à Maintenon, les garçons étaient préparés aux travaux delà filature, pour lesquels elle avait créé une fabrique; à Rueil, on faisait faire aux filles de la grosse couture usuelle, et on leur donnait des notions sur les métiers auxquels elles pouvaient se livrer. 11 fallait même parfois entrer en lutte avec les familles, qui ne comprenaient pas qu'on voulût placer leurs filles chez une lingère ou chez une coiffeuse; mais Mme de Maintenon tenait bon. Quand, plus tard, des institutions furent fondées sur le modèle de l'établissement de Saint-Louis, à Gomerfontaine et à Bisy, elle se défendit formellement de les élever au même niveau. Ce n'est pas qu'elle voulût exclure aucune classe des bienfaits de l'éducation : « Dieu, disait-elle, ne fait exception de personne. » Mais il s'agissait de bourgeoises, non plus de demoiselles, et entre les unes et les autres elle établissait des différences fondées sur la différence des intérêts. L'éducation pouvait être la même, parce que les devoirs de la famille sont les mêmes pour tous, et qu'au regard de la conscience et de la raison, il ne peut être fait de distinction sur ce point; l'instruction devait ôlr^ autre, parce qu'autres étaient les besoins. « Moins de beau langage et plus d'arithmétique, répondait-elle à celles qui la consultaient. Il iaul

INTRODUCTION nv

élever vos bourgeoises en bourgeoises. Il ne leur faut ni vers ni conversations; il n'est point question de leur orner l'esprit. PrècJiezleur les devoirs de la famille, robéissance pour le mari, le soin des enfants, Tinstruction à leur petit domestique, la modestie avec ceux qui viennent acheter, la bonne foi dans le commerce, la modération; quelles édifient leurs parents, leurs amis, leurs voisins; qu'elles donnent de bons conseils et de bons exemples. Il ne faut pas que le paysan fasse le bourgeois ni que le bourgeois fasse le genlilhomme; le monde s'en moque et considère plus ceux qui demeurent dans leur état et qui y vivent avec honneur et probité. » En mettant les demoiselles à leur rang, elle n'envisageait pas leur fortune avec moins de précision ni de sagesse. Elle tenait la main à ce qu'on ne leur fit perdre aucun des avantages dont les avait douées la naissance ou la nature: elle recommandait qu'on renouvelât aussi souvent qu'il était nécessaire les corps de celles dont le buste se gâtait et même qu'on les ménageât sur la couture, si la couture y était pour quelque chose. « Songez, disaitelle aux maîtresses, songez au tort que vous faites à une fille qui devient bossue par votre faute et, par là, hors d'état de trouver ni mari, ni couvent, ni dame qui veuille s'en charger. N'épargnez rien pour leur âme ni pour leur taille! » Mais c'est moins leur grâce dont le soin la touchait, quelque parti qu'on en pût tirer, que leur vigueur et leur santé. Elle ne se faisait aucun scrupule de les obliger à raccommoder leurs bardes et à user leurs robes; elle ne voulait pas qu'elles s'habituassent à croire qu'il n'y aurait « qu'à prendre les mesures pour avoir un habit neuf ou à aller à la iDOutique pour faire des emplettes ». Elles étaient nées demoiselles, mais pauvres demoiselles. Rentrées dans leur famille, qu'y trouveraient-elles? Un père ou une mère veufs ou infirmes et bizarres, chargés d'enfants dont elles accroîtraient le nombre et qu'elles auraient à servir, faisant le marché, la cuisine et le reste. « L'argent est tout, écrivait-elle, dans le temps où nous sommes, et la guerre n'a épargné personne : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente n'en trouveront peutêtre pas mille ; celles qui en avaient mille n'en ont pas cinq cents ; celles môme qui étaient le mieux ne trouveront grand'chose, et le plus grand nombre n'aura rien du tout. » On comptait sur la dot du roi sans doute. Mais même avec cette dot, que pouvait-on espérer? Un établissement en province, au fend de quelque campagne, dans un petit domaine, avec quelques poules, une vache, des dindons, et des dindons pas pour toutes encore : it heureuses les dindonnières ! » Au fond, c'était par raison, bien

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plus que par inclination naturelle, que Mme de Maintenon les entretenait du mariage; et elle ne craignait pas de le présenter sous l'aspect le plus sérieux. A celles qui rêvaient d'indépendance et de divertissements ou dont l'imagination se repaissait de fausses délicatesses, elle montrait qu'il n'est point d'état plus soumis à sujétion; elle leur laissait entrevoir le tableau du loyer conjugal déstTt, le mari étant à l'armée pour son devoir, peutêtre à la ville ou à la cour pour son plaisir; elle les prévenait contre les périls des coquetteries de langage, des commerces d'esprit où, sans le vouloir, le cœur s'engage et que le scandale suit; elle répétait surtout que tout est grave dans le mariage et qu'il n'y a pas de quoi rire. Ce n'est toutefois qu'aux têtes légères qu'elle tenait ce langage; et si elle ne cherche jamais à dorer la réalité, ses conseils sont le plus souvent pénétrés d'un sentiment plus doux. « Soyez, écrit-elle à une de ses préférées en lui envoyant son cadeau de noce, soyez une bonne dame de campagne, bonne chrétienne, bonne femme, bonne fille, bonne mère, bonne maîtresse ; en un mot, remplissez vos devoirs : vous ne serez heureuse que par là. » Idéal modeste, mais paisible et honnête; véritable idéal de la vie de famille, de la vie de petite noblesse provinciale telle qu'elle l'avait elle-même connue dans son enfance et auquel, à en juger par les résultats, l'éducation de Saint-Cyr répondait pleinement. Dans un de ses jours de sévérité, Mme de Maintenon, se plaignant de la corruption du siècle, disait qu'il y avait peu dé jeunes filles de vingt ans dont le monde n'eût parlé, tandis que, comme elle le reconnaît ellemême, on recherchait les pensionnaires de Saint-Louis pour leur solidité.

Cette vie de devoir n'excluait d'ailleurs aucune jouissance d'un ordre élevé. La discipline de Saint-Cyr n'avait rien de la réclusion monacale. Mme de Maintenon, racontant un de ses voyages à son frère, se moquait agréablement « des badaudes de Paris qui avaient trouvé le monde grand dès qu'elles avaient été à Étampes » ; et, toujours conduite par ce principe que les demoiselles étaient destinées à vivre à ciel ouvert, elle ne faisait pas difliculté de les habituer à une certaine indépendance; elle les laissait, par exemple, pratiquer la charité à leur manière dans le village, assister les affligés, consoler les malades, donner un bouillon à l'un, refaire le lit de l'autre. Elle attachait du prix surtout aux sentiments qui inspirent et accompagnent l'assistance; elle voulait qu'on attirât à soi ceux qui souffrent jusqu'à leur donner, quand il était possible, l'hospitalité. Bien plus, elle

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avail sur le rapprochement des classes sociales des idées que bien peu, parmi les meilleurs esprits de son temps, étaient en état de concevoir. C'est dans les premières années du dix-huitième siècle qu'elle écrivait : « Quand on ne marquera jamais de mépris pour la bourgeoise et pour la paysanne, elles souffriront qu'on ne les traite pas en demoiselles; quand la grande demoiselle peigneni ia bourgeoise qui est trop petite pour le faire elle-même, les autres verront que c'est la raison qui la fait agir et non pas la hauteur; quand la demoiselle montrera à lire à la bourgeoise, la bourgeoise se portera à rendre service à la demoiselle. » Tels étaient les enseignements dont les élèves de Saint-Cyr remportaient dans leur province l'impression salutaire, et n'y a-t-il pas quelque raison de penser qu'en les répandant autour d'elle-s, comme on les engageait à le faire, elles contribuèrent à former ce grand courant de générosité sociale qui, dans l'histoire, a pris le nom d'esprit de 1789? Mme de Maintenon élevait le cœur des demoiselles au-dessus des préjugés et des passions de leur siècle. La mère de deux d'entre elles ayant eu la tête tranchée pour crime politique, elle prenait sa défense, s'opposait au renvoi des enfants qui lui était demandé et entrait presque en colère à la seule pensée qu'elles pussent être moins honorées et moins aimées que les autres : « Quoi! nous laisserons croire que le crime passe aux enfants et nous ne donnerons pas à nos filles les vraies idées qu'il faut avoir sur chaque chose ! » Sentiment d'autant plus remarquable qu'il n'est pas isolé. Mme de Maintenon, peu soucieuse, trop peu soucieuse de faire remonter les élèves dans la vie du passé, n'hésitait pas à les associer aux préoccupations les plus graves du présent. A quatre-vingt-deux ans, dans une sorte de leçon d'histoire contemporaine, elle leur traçait en quelques traits vigoureux les portraits de Condé, de Turenne, du <;ardinal Mazarin, de Colbert, de Louvois et dressait le tableau de leur administration ou de leurs campagnes. Pendant la guerre de la succession d'Espagne, elle leur adressait les bulletins de l'armée, leur expliquait les marches, les entretenait presque jour par jour de ses angoisses et de ses espérances; on priait à Saint-Cjr pour nos défaites, on célébrait nos moindres victoires; en leur annonçant la nouvelle de la bataille de Denain, Mme de Maintenon leur envoyait un programme de fête pour la récréation. « Vive Saint-Cyr, s'écriait-elle dans un élan où à son atta- •chement pour son œuvre de prédilection s'unissait un vif et sincère sentiment de patriotisme! puisse-t-il durer autant que 1». France, et la France autant que le monde! » Et ce cri dont l'écho

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retentit encore dans les Mémoires faisait battre à l'unisson tous les cœurs. « Ce qui me plaît dans les Dames de Saint-Louis, disait Louis XIV, c'est qu'elles aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde : elles sont bonnes religieuses et bonnes françaises. »

Teh étaient les principes qui présidaient à l'éducation 'de Saint-Cyr. Mais, pour apprécier exactement l'action de Mme de Maintenon, il faut l'étudier de plus près encore et entrer dans le détail même de l'organisation générale et de la vie quotidienne de la maison.

La communauté de Saint-Louis comprenait quatre-vingts personnes, dont quarante Dames, professes ou novices, choisies parmi les anciennes élèves. Les quarante Dames se partageaient les charges, réparties en vingt-cinq grandes et quinze petites. Les grandes charges, — appelées aussi charges d'o//tcières ou de conseillères parce qu'elles répondaient aux principaux offices et que celles qui en étaient investies formaient le conseil du dedans, — étaient celles de la supérieure, de l'assistante, de la maîtresse des novices, de la maîtresse générale des classes, de la dépositaire ou intendante générale. Parmi les petites charges, les principales étaient celles des maîtresses des classes, de la maîtresse du chœur, de l'économe, de la secrétaire, de la maîtresse générale des ouvrages, de la maîtresse générale des habits, de la maîtresse du linge, de Tintîrmière, de la bibliothécaire, etc., etc. Les grandes charges étaient données à l'élection au scrutin secret; on était élu pour trois ans. Les petites charges étaient à la rtomination de la supérieure générale, qui devait toutefois prendre l'avis du conseil du dedans. Le conseil du dedans connaissait toutes les affaires intérieures de la communauté que lui soumettait la supérieure. Pour les autres, la supérieure était placée sous la surveillance, au spirituel, de l'évêque de Chartres, au temporel, d'un conseiller d'État nommé par le roi; c'était ce qu'on appelait le conseil du dehors.

Les élèves étaient au nombre de deux cent cinquante, toutes boursières, l'éducation de Saint-Cyr étant « désintéressée ». C'est une condition que les Dames aimaient à relever, pour en faire sentir aux demoiselles le bienfait. Le roi se il nommait aux 'oourses;Mme de Maintenon « avait voulu lui en laisser tout le

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plaisir ». On entrait dans la maison de sept à dix ans; on n'en sortait qu'à vingt.

Les demoiselles étaient séparées, suivant leur âge, en quatre classes, distinguées par la couleur d'un ruban attaché sur la robe d'uniforme, qui était noire. La classe rouge comprenait cinquante-six élèves au-dessous de dix ans; la classe verte, cinquante-six, de onze à treize ans; la classe jaune, soixante-cinq, (le quatorze à seize; la classe bleiiCf soixante-treize, de dix-sept à vingt. Chaque classe était partagée en cinq ou six bandes ou familles de huit ou dix élèves, groupées d'après le degré de leur instruction. A la tête de chaque bande était un chef ou mère de famille, assistée d'une aide ou suppléante. Les deux grandes classes fournissaient huit ou dix élèves qui servaient de monitrices dans les deux petites et dont l'insigne était le ruban couleur de feu. Vingt autres remplissaient le même office dans toutes les classes et portaient le ruban noir.

L'emploi du temps journalier et le programme annuel des études étaient réglés avec une grande précision. A six heures, lever et soins de ménage ; à huit heures, messe; de huit heures et demie à midi, classes et études; à midi, dîner, puis récréation jusqu'à deux heures; de deux à six heures, classes et études; ensuilf^ récréation, souper et coucher à neuf heures. — Le programme de l'enseignement comprenait : dans la classe rouge, la lecture, l'écriture, le calcul, les éléments de la grammaire, le catéchisme et l'histoire sainte; dans la classe verte, les mêmes matières, plus la musique et des notions d'histoire, de géographie et de mythologie; dans la classe jaune, les mêmes matières, avec des développements étendus pour la langue française, la religion et la musique, plus le dessin et la danse; enfin la classe bleue était consacrée surtout aux exercices de langue et d'éducation morale; les travaux manuels y occupaient aussi une place essentielle.

Dans cet ensemble ainsi réglé, chaque année conservait sa physionomie distincte. Les rouges elles vertes, comme les peuples heureux, n'ont pas d'histoire. 11 n'en est pas de même des jaunes et des bleues. Au moment de la réforme, les bleues s'étaient monté la tête : après avoir chanté les chœurs d'Esther et d' A tlialie, il leur en coûtait de psalmodier les litanies. De temps à aulrtelles avaient des bouffées d'indépendance, elles sentaient venir l'époque de leur affranchissement ; mais on pouvait faire appel à leur jugement déjà plus mûr : Mme de Maintenon les citait sou vent en exemple. C'étaient les jaunes dont les légèretés, les bizar«

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reries, les opiniâtretés offraient le moins de prise à la raison; elles appartenaient à l'âge de la transition, à l'âge ingrat où l'esprit n'est pas encore rassis, ni le caractère réglé : Mme de Maintenon qui s'obligea à faire successivement toutes les classes les conserva plus longtemps que les autres, et elle en fut fatiguée jusqu'à s'en montrer parfois découragée. Elle aimait lescouleurs de feu, qu'on choisissait dans l'élite; mais ses préférées étaient les noires, celles qui participaient soit à la direction des classes, soit à la direction générale de la maison. Elles formaient le corps où se recrutaient généralement les novices; lorsqu'elles sortaient de la maison pour se marier, on leur donnait une dot plus forte qu'aux autres. Mme de Maintenon craignait toujours qu'on abusât de leur bonne volonté. « Surtout ménagez vos noires, répétait-elle souvent, c'est notre honneur et notre force. » Il n'existait d'ailleurs aucun privilège; on n'avait aucun égard à la naissance ou aux protections : Mme de Maintenon se félicitait de voir ses propres parentes traitées comme les autres. Chaque élève avait dans sa classe une table à part, des obligations propres, une responasbilité personnelle. On cherchait à développer ce sentiment. La punition suprême était le renvoi, qui n'était prononcé qu'après avis du Conseil de dedans pour des cas graves : l'esprit de révolte, l'esprit de dépravation ou ce qu'on appelait l'esprit de nouveauté en matière de rehgion. Il n'y avait pas de plus haute récompense que la participation à l'enseignement et à la surveillance : on usait beaucoup, à Saint-Cyr, des procédés d'enseignement mutuel. Mme de Maintenon les consi* dérait, pour les maîtresses, comme un soulagement nécessaire, pour les demoiselles, comme le moyen le plus elTicace de commencer leur apprentissage de mères de famille.

Cest cet ordre qu'il avait fallu organiser et soutenir. Pour l'organiser, Mme de Maintenon ne disposait, à l'origine, d'aucune ressource. Noisy lui avait fourni les cadres des classes; mais les maîtresses faisaient défaut. Presque au lendemain de la translation, elle avait été obligée de se séparer de Mme deBrinon, dont l'expérience, si elle eût été plus sûre, aurait pu l'aider à les former. Mme Louberf, élue supérieure à sa place, avait à peire vingtdeux ans, et la maturité de celles qui lui servaient de conseil n'était guère plus avancée. Kèglements, traditions, tout était ;i

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faire. On n'avait même pas l'exemple des couvents, puisqu'il s'agissait de rompre avec les pratiques des couvents. Mme de Maintenon était pénétrée du sentiment de ces difficultés. Elle comprenait admirablement surtout que les instructions les plus précises, se fussent-elles trouvées toutes rédigées, ne pouvaient suffire. « Tout consiste dans la sagesse des Dames, disait-elle : avec cela, tout ira bien; sans cela, nous aurons beau établir des règles, nous ne ferons rien qui vaille. » Il s'agissait de créer l'âme même de la maison. C'est la partie la plus personnelle et non la moins remarquable de son œuvre pédagogique.

Après avoir défini en quelques lignes dans des espèces de mémentos sommaires les principes généraux de l'institution, elle s'imposa la tâche de les interpréter, de les éclaircir, de les développer, au jour le jour, suivant les besoins, écrivant, tantôt aux unes, tantôt aux autres, des lettres que l'on se communiquait, s'adressant aussi en certaines circonstances à tout le monde à la fois. En 1696, les Dames, comprenant le parti qu'elles pouvaient tirer de ces instructions pour leur édification propre et pour la préparation des novices, en firent faire des copies. On rassembla tout ce que l'on put trouver, les billets familiers comme les autres, ceux même qui contenaient moins d'encouragements flatteurs que de critiques utiles, et on les relia en volumes, qui furent déposés dans la biblio thèque de la communauté Plus tard vinrent s'y joindre au fur et à mesure les lettres et les entreliens conçus dans la même pensée de direction. L'ensemble constitue le fonds sur lequel Saint-Cyr a vécu pendant un siècle. Pour nous rapprocher des usages et de la langue d'aujourd'hui, c'est ce qu'on pourrait appeler le cours normal de Mme de Maintenon.

En voici les principes fondamentaux.

La première maxime inculquée aux Dames de Samt-Cyr était que « tout doit céder à l'éducation des demoiselles ». Le vœu par lequel elles s'engageaient à cet égard, bien qu'il ne fût prêté que le quatrième, était le principal. C'est par là qu'elles se distinguaient de toutes les autres religieuses; c'était la fin de leur institution. Il n'était rien à quoi on ne fût excusable de manquer pour y rester f dèle, office, prière, ou jeune; rien qu'on ne dût y ramener, travail, repos, souci de bien-être ou de plaisir. Les demoiselles étaient dans la maison « ce que sont les pauvres dans les hôpitaox, les séminaristes dans les séminaires, les externes aux UrsuUnes, les écoliers dans les collèges » ; c'est par rapport à elles qu'il fallait régler l'occupation du jour et de la

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nuit. En enlrant à Sainl-Cyr, on prenait charge d'âmes; on en répondait devant Dieu, et on n'en pouvait répondre qu'à la condition de se donner. Or se donner, c'est ne rien excepter, ne rien réserver de soi. Les instructions chargeaient les maîtresses de suivre, de veiller, de gouverner les demoiselles en tous lieux et dans tous les exercices, à l'église, aux classes, dans les jardins, au réfectoire, au dortoir où elles couchaient auprès d'elles, aux récréations où, tout en se jouant, on peut jeter de si bonnes maximes; elles leur recommandaient en outre de ne se rebuter, de ne se dégoûter de rien : de « réchauffer les enfants dans leurs frissons, de les essuyer dans leurs sueurs, de s'enfermer avec elles dans leurs maladies contagieuses ». La règle du sacrifice ne pouvait être trop complète : « Le mot d'élever s'étend à tous les soins des mères. » Et cependant la règle elle-même ne pouvait tout prévoir : il y a des devoirs en dehors et au-dessus de la règle; « ce qui fait que le devoir d'éducation est une des plus grandes austérités que l'on puisse pratiquer, c'est qu'il n'admet point de relâche ». La maîtresse, en même temps qu'elle est appelée par sa vocation à sortir de soi, à s'oublier, est tenue de s'observer sans cesse : un mot, un regard qui lui échappe à contretemps et que Tenfant ne manquera pas de saisir, peut compromettre le prestige ou le caractère de son autorité : (( 11 n'y a personne devant qui j'aurais plus rougi de faire une faute, — disait Mme de Maintenon qui ne craint jamais de payer d'exemple, — que devant M. le duc du Maine. » Ce n'est même pas assez encore que cette vigilance toujours en éveil pour prévenir ses propres défaillances ou corriger celles des demoiselles; il y faut joindre une vertu agissante. Si les impatientes ont tort de ne pas faire la part du temps dans les progrès qu'elles attendent, plus grave est le tort des indifférentes qui ne préparent pas le travail du temps par un effort de tous les moments. « Il faut remuer les passions des enfants avec discrétion, mais il faut les remuer pour arriver à les connaître et être en mesure de les combattre. Ne s'est-il point passé de jour que vous n'ayez donné une bonne maxime à votre classe? Ne vous êtes-vous point couchée que vous ne puissiez vous dire que vous avez attaqué quelque défaut, fait aimer quelque vertu, éclairé ou redressé quelque conscience, conseillé et obtenu un acte de raison; alors seulement, vous aurez le droit de vous rendre témoignage et d'être contente de vous. » Toutefois cette action incessante ne devait être vraiment bonne et utile qu'autant qu'elle se rattachait et se subordonnait

INTRODUCTIOÎ? lui

à raction générale. C'est le second principe de Mme de Maintenon. (( L'intelligence et runitbrmité des maîtresses, disait-elle, sont le capital dans le gouvernement d'une maison. » A bien faire isolément, on ne fait rien qui profite. De la première à la dernière, il est nécessaire que « toutes les Dames se tiennent dans une grande union, en sorte que les demoiselles se sentent enveloppées dans le même esprit ». Que chacune garde son caractère : c'est par là qu'elle vaut; mais il n'est permis à per-" sonne d'être singulière, de tirer à soi, de ne faire que ce qui lui convient et comme il lui convient. « On doit dire aux demoiselles, à l'infirmerie, au garde-meuble, à la porte et à l'apothicairerie, ce qu'on leur dit dans les classes et avoir toutes les mêmes règles d'éducation, quoi qu'on y soit employé différemment. )) C'est vainement qu'on se retrancherait sur sa bonne volonté et sur ses lumières. Où il y a discordance, le trouble s'introduit. Pour ne pas connaître les causes de ces désordres, les demoiselles n'en subissent pas moins les effets. A la supérieure d'établir l'accord dans la maison, à la maîtresse générale de chaque classe de l'établir dans la classe, aux autres de suivre. L'unité de doctrine est la force de l'éducation.

C'est àans cette pensée qu'étaient réglés les rapports des élèves avec les maîtresses. Les attachements tendres étaient proscrits à Saint-Cyr. Dès qu'une enfant avait quitté une classe, elle cessait complètement d'appartenir à celle qui l'avait dirigée. Sur ce point, comme sur tous ceux qui touchent à certaines délicatesses de l'âme, Mme de Maintenon va jusqu'aux limites extrêmes de la fermeté, et parfois elle les dépasse. « 11 faut apprendre aux demoiselles à aimer raisonnablement, comme on leur apprend autre chose. » Les amitiés particulières lui paraissaient un danger, les amitiés étendues et banales, une faiblesse. « Ce n'est qu'en se faisant aimer sans doute qu'on se fait obéir; mais on ne se fait vraiment aimer qu'en se faisant estimer. » L'attachement au devoir, à la justice, à la raison, aux vérités utiles, i'amour du bien pour le bien, voilà les fondements de la discipline que l'on respecte : la solidité dans la conduite d'abord, les douceurs du sentiment après, quand elles ne peuvent plus être nuisibles et pourvu qu'elles ne sortent jamais de la mesure.

Un troisième devoir essentiel s'imposait aux maîtresses à l'égard des demoiselles : la sincérité.

L'adoption de Saint-Cyr était une adoption complète. On ne demandait aux familles ni sacrifice, ni concours; à peine les laissait-on voir leurs enfants quatre fois l'an, au panoir, en pré-

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sence d'une surveillante ; et cette sévérité qui nous étonne aujourd'hui avait, comparativement à la règle des couvents, un caractère de tolérance. Mais quels pouvaient être les résultats f'e ces visites, alors même qu'il s'y joignait de temps à autre des lettres, toujours soumises d'ailleurs à un contrôle sévère? Les demoiselles appartenaient à la maison qui, pendant dix ans pour le plus grand nombre, pendant treize pour quelques-unes, les possédait tout entières. C'était donc un devoir d'honnêteté rigoureuse de les éclairer sans complaisance. D'ailleurs il ne s'agissait pas seulement d'elles-mêmes : religieuses ou séculières, elles devaient servir à répandre dans tout le royaume les principes qu'elles recevaient; chacune d'elles était une semence de vertu : seconde et puissante raison pour les bien garder de se laisser prendre aux apparences, de se faire illusion sur leur esprit et leurs talents, de s'attribuer des mérites qu'elles n'avaient point. Mme de Maintenon, qui dans les voyages où elle suivait le roi, se faisait envoyer les notes, surtout celles des^aMwe* et des bleues, exigeait qu'elles fussent toujours exactes et que les intéressées les connussent. Elle contrôlait les témoignages. Si on lui adressait quelque lettre ou quelque composition, elle flairait les corrections et les retouches. Elle en riait quelquefois. « Je voudrais bien savoir combien de brouillons ma sœur de îlouy a faits et qui lui a tenu la main ; car Solar (c'était une élève qu'elle avait prise pour secrétaire) me rend fort défiante des beaux ouvrages de ces demoiselles. » Elle s'en fâchait le plus souvent. Elle ne voulait pas de ce qu'elle appelle une éducation extérieure et toute de secours. C'est le fond qu'elle demande qu'on attaque et qu'on montre, le fond avec ses imperfections, mais avec sa probité, le fond qui ne trompe personne, ni les autres, ni soi.

Toutes ces vertus professionnelles pouvaient tirer du sentiment de l'abnégation religieuse une partie de leur force ; mais ce sentiment devait, comme tous les autres, rester simple, sage, sans emportement ni subtilité. De tout temps, le danger avait été dans ces excès de zèle. Il s'était accru après la transformation de l'institution en monastère. L'invasion des idées de Mme Guyon l'avait rendu menaçant. C'est une dame de Saint-Cyr qui avait introduit « les nouveautés », Mme de la Maisonfort, fort goûtée d'abord de Mme de Maintenon, chez qui l'habitude d'une discrétion voulue n'avait jamais complètement amorti la promp* titude à la confiance. Mme de la Maisonfort avait été bientôt éconduite; mais lout l'esprit du quiétisme n'était pas sorti de la

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maison avec elle. On se complaisait dans les raffinements d'analyse intérieure, on recherchait les délicatesses de grâce d'état, les beaux procédés, les ragoûts d'oraison; on était tout à l'esprit, ne voulant rien accepter, rien entendre qui n'en portât la marque. Mme deMaintenon faisait la guerre, une rude guerre, à ces précieuses de religion. Klle la faisait en vue des demoiselles, que l'exemple pouvait entraîner dans des voies funestes; elle le faisait pour les maîtresses elles-mêmes, que cette agitation maladive détournait de leur devoir. L'esprit religieux qu'elle portait en toute chose, d'une rigueur parfois étroite dans les applications, était, en son principe, robuste et sain. Dans les supérieures elle cherchait le bon sens et la modération, dans les novices, l'ouverture de cœur et la simplicité. A l'égard des Dames comme à l'égard des demoiselles, elle était sans pitié pour les fausses pudeurs de sentiment et de langage : le jour où elle s'égayait aux dépens de la classe jVmne qui avait rougi en entendant le mot de culotte, ou de la classe bleue devant laquelle on n'osait prononcer le mot de mariage, le trait atteignait les maîtresses en même temps que les élèves. Au fond, ces effarouchements puérils ne l'inquiétaient pas. Ce qu'elle surveillait avec une préoccupation ardente, c'était le développement des dispositions à une sorte de mysticisme inquiet. Elle en démêlait admirablement les ressorts cachés, elle en mettait à nu l'orgueil secret. Dans ces retours de la conscience sur elle-même, dans ces picotements, ces scrupules, elle savait trouver et n'hésitait pas à démasquer le fond commun : l'amoiîr-propre « qui s'épluche pour se satisfaire et qui aime mieux se tourmenter que s'oublier ». A la piété qui enfle l'esprit et le dégoûte, elle opposait la piété qui inspire les sentiments généreux; à la fausse simplicité dont on s'enorgueillit, la simplicité vraie qui fait qu'on se renonce; aux rêveries tendues qui attristent et épuisent, « les débandements d'imagination et les relâchements degaîté »; à la religion spéculative, la religion d'action. « Vous ne pouvez pas avoir de plus mauvaise compagnie que vous-même, répète-t-elle sans cesse dans ses Lettres édifiantes; sortez de votre intérieur; soyez à tout le monde, au lieu d'être à vous seule ; ne vous abîmez pomt dans des bagatelles, et faites bonnement ce que vous avez à faire. Les devoirs d'état sont la véritable piété. Il n'y a point de haire ni de cilice qui vaille une occupation bien remplie. Un retranchement do réponses sèches, fières et rudes, un sincère abandon au bien d'autrui vaut mieux que tous les jeûnes et que tous les appétits de perfectionnement déraisonnable. Une médecine donnée dans

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3'obéissance suivant votre charge, dans l'apothicairerie, vous sera plus ulile et meilleure qu'une oraison liors d'œuvre, et c'est ce bon esprit-là que je voudrais établir dans la maison. »

Tous les esprits n'étaient pas en état de recevoir le même conseil de la même façon. A l'origine surtout, les Dames étaient de provenance et de complexion très diverses. Mme de Maintenon prenait le ton avec toutes : avec Mme de Saint-Pars dont la compréhension un pou lourde, même dans la subtilité, n'était guère laite pour quitter terre, comme avec Mme de Bouju, sa chère Jaune, doui l'esprit éihéré n'avait jamais fait que deux élèves, devenues folles par excès de scrupule; avec Mme du Hadonay, intelligence pénétrante qui aimait à se rendre compte, comme avec Mme du Veilhan, âme vaillante que les bulletins de campagne exaltaient, esprit politique qui suivait et expliquait les négociations de paix. Parmi les Dames de la fondation et de la première époque, quelques-unes attiraient particulièrement ses sympathies : Mme de Hrinon, Mme de Fontaine, Mme du Pérou, Mme de Saint-Aubin, Mme de Berval, Mme de Montalenibert, Mme de la Maisonlort, Mme de Glapion, — Mme de Brinon, une grande dame qui n'a jamais voulu cesser de l'être, d'humeur hautaine, d'esprit entreprenant, aimant l'éclat, le bruit, les fèteb, composant des tragédies pour Saint-Cyr avant Bacine et empruntant à Fagon ses formules, une sorte de femme savante, inais avec du fond et de la grâce, frayant avec tous les beaux esprits, assez en cour auprès de Louis XIV, qui ne manquait pas d'indulgence pour ses hardiesses et qui l'avait consuli^.e pour la rédaction des Constitutions, dont il fallut se séparer pourtant parce qu'elle aurait définitivement « tout gâté », mais avec laquelle il n'y eut jamais rupture, parce qu'elle savait faire aimer son esprit de ressources et de bonne compagnie; — Mme de Fontaine, la pnmière supérieure générale élue après la transformation de Sainl- Cyr, d'inleUigence droite et élevée, de caractère accommodant et fidèle dans l'obéissance, tout à fait propre à exécuter un plan de réforme, instruite et mieux préparée à l'enseignement qu'elle avait fourni dans la classe bleue qu'à la haute direction, d'une beauté remarquable et telle, que, « Madame lui ayant mis un jour, par forme de jeu, une coiflure de cour, elle la lui enleva bien vite de peur qu'elle ne se vît et ne se rendît compte de l'admiration qu'elle excitait »; — Mme de Pérou, arrivée en pleine maturité au gouvernement de la maison et rappelée huit fois au généralat, rassise et sage comme Mme de Fontaine, mais de portée plus haute et de plus ferme appui ; — Mme de Saint-

INÏROI UCTIO» tTii

Aubin, qui, enlevée à la fleur de l'âge et ayant été la première que la communauté eût perdue, avait laissé dans tous les cœurs un souvenir gracieux; — Mme de Berval, sérieuse et avisée, capable de tenir la plume (c'est elle qui avait mis en ordre les Lellres et les Entrctiem), mais cherchant ses aises, aimant son indépendance et se faisant trop souvent rappeler à l'observation des règles qui lui pesaient; — Mme deMoiitalembert, une singulière, toujours en quête de perfection idéale et de voies extraordinaires, ilkuninée et superstitieuse, qui n'ouvrait les lettres de Mme de Maintenon que devant le saint Sacrement, après avoir invoqué le saint Esprit pour obtenir la grâce d'en profiter, et à qui « Madame, que ce jeu désobligeait fort, envoya un jour un gros paquet où il n'y avait que ces mots : « Je souhaite que votre rhume passe; ma santé est bonne. » — Mme de laMaisonfort,la chanoinesse, associée aux premiers efforts de Mme de Brinon, et née pour s'entendre avec elle, persuadée qu'elle faisait merveille « en remplissant l'esprit des demoiselles des histoires profanes, des fables des fausses divinités, des pliilosopheset choses semblables », « éprise bientôt après, du premier coup, de Mme Guyon, de ses élans, de ses mouvements subits, de ses renoncements, et qui portait son vol si haut que nul ne la pouvait suivre : » cœur ardent, intelligence sans équilibre; — enfin Mme de Glapion, la perle de Saint- Cyr, dont les défauts auraient été les vertus des autres, joignant une âme délicate et tendre à un savoir étendu, ayant étudié la médecine, la pharmacie, la botanique, la chirurgie avec profit et sans se laisser enivrer, se délectant à faire des recueils de caries, en dessinant elle-même, fort en secret (car c'était une étude peu appréciée), ayant du goût pour toutes les sortes d'esprit, mais se laissant attacher à l'apothicairerie pendant quatre ans « pour s'amortir », infirmière adorée de ses malades, maîtresse de classe originale, qui aurait voulu, pour le catéchisme comme pour le reste, qu'on se bornât à suivre l'enfant de question en question, de curiosité en curiosité, supérieure remarquable, élue l'année même de la mort de Louis XIV, et entre les mains de qui Mme de Maintenon laissa l'avenir de sa chère maison avec confiance : la seule, disait-elle, qui n'eût en rien trompé ses espérances, et qui la représentait si bien dans ses grâces solides que, d'après les Mémoires des Dames, pendant dix ans on crut la voir en elle toujours vivante.

INTnODUCriON

Ces conseils si pressants, ces directions si précises, Mme de Maintenon les appuyait de son action. Bien des institutions nous apparaissent dans le passé, indépendantes et comme isolées de leur fondateur : l'établissement créé, ils en avaient retiré la main. On ne conçoit pas Saint-Cyrsans l'action personnelle de Mme de Maintenon. Ce qu'elle avait été pendant tant d'années chez tout le monde, elle le devient là, où elle était chez elle : la lumière, la vie, le charme. Elle s'était fait réserver une chambre à Noisy; à Saint-Cyr, elle avait un appartement. C'est là qu'elle se retira après la mort du roi. Pendant sa vie, elle ne faisait le plus souvent qu'y passer les journées. Mais quelles journées! Le matin, elle arrivait avant le lever, aidait à habiller les petites, surveillait le ménage, prenait sa part de tous les embarras, entrait en classe et suivait les exercices. Ses visites n'étaient jamais des surprises; on l'attendait toujours; tant on savait bien que, si elle pouvait s'échapper, ne fût-ce que quelques heures, elle viendrait; et dès qu'elle était arrivée, elle s'utilisait; on lui avait demandé une semonce pour telles ou telles, et elle leur faisait à part son petit prône, un entretien général, et elle parlait : (( ce que Saint-Cyr lui a fait perdre de temps en ce genre, dit Saint-Simon, est incroyable. » Les demoiselles, les novices, les dames avaient chacune leur tour; elle n'était jamais si pressée qu'elle ne laissât en passant le mot qui porte, le rayon qui éclaire. Elle est « toujours en train d'éducation »; elle aime à s'entendre dire et elle se dit volontiers à elle-même « qu'elle n'est pas sans talent là-dessus : c'est son sensible ». Pendant dix-huit mois elle avait pris les classes, toutes les classes l'une après l'autre, non par intermittence et par caprice, mais comme une maîtresse à la tâche, pour se mieux rendre compte. Elle n'a pas de plus grande joie que d'assister aux récréations : elle entre dans les divertissements et fait sa provision d'observations fécondes. A Rueil, elle connaissait toutes ses filles par leur nom : Andrée, Manette, Jacquelte, Armande, Bénédicte. Fanchon, Louison; à Saint-Cyr, il n'est personne dont elle ne puisse « interpeller les défauts ». Lorsque le roi la mène en campagne, au siège de Mons ou de Dinant, lorsqu'il la retient à Saint-Germain ou à Fontainebleau, elle écrit, et c'est à ces absences plus ou moins prolongées, dont elle souffre et s'attriste, que nous devons son m-

LMUODlCilON MX

léressaiilc et si riche coiTespon(l;iiice. Tout, le momie lui adresse des lettres, et elle répond à tout le monde. Nulle ne doit craindre de la fatiguer; il faut que ce qu'elle a reçu le matin ait satisfaction le soir : malgré le besoin de Gommeil qui la presse, elle trouve la force de prendre la plume ou de dicter; elle écrit partout où elle trouve un coin de table, dans une chambre -["ncombrée de monde, avec dix dames, trois princesses et six chiens autour d'elles ; elle n'est pas toujours sûre de pouvoir finir, mais elle commence, et c'est autant de fait : faute de mieux, le mot partira inachevé. On dit dans la maison qu'elle ne cesse de prêcher; elle réplique que c'est parce qu'on l'y pousse; mais elle ne fait pas difficulté de le reconnaître, elle a toujours quelque morale à entamer et elle s'y abandonne de bon cœur.

Elle ne se borne pas d'ailleurs à éclairer les consciences, à rectifier les esprits, à échauffer les cœurs ; elle est l'intendante générale de la maison; elle traite avec les fournisseurs, envoie les provisions et pour toute chose veut savoir son compte : à Dieu ne plaise qu'elle cherche à thésauriser; mais elle hait le désordre et aime mieux « nourrir les demoiselles que de crever les laquais ». Elle avait souvent été à elle-même son propre maître d'hôtel, et chez Mme de Montchevreuil elle ne faisait pas de façon à mettre la main au pot-au-feu. Il ne lui en coûte point d'être « l'économe, la femme d'affaires, la servante de Saint- Cyr ». Elle a le génie de l'organisation et le goût de l'administration; rien ne la rebute ni ne la trouve indifférente. A la veille d'une campagne, Napoléon savait exactement le nombre des chevaux qu'il avait dans les écuries de l'armée et le nombre de bottes de foin dont il disposait pour les nourrir. Mme de Maintenon est au courant de ce que les armoires de Saint-Cyr contiennent de linge; il ne faudrait pas essayer de la tromper sur les paquets de tabliers qu'elle a fait passer; quand elle envoie des boites de dragées ou de confitures, elle dit à qui elles doivent aller et elle sait à qui elles vont.

Il est rare d'associer ce soin minutieux du détail à l'intelligence supérieure des intérêts généraux. Ce qui est plus rare encore, c'est d'y porter l'entrain, la passion, a J'aurais beau frotter votre plancher, disait-elle aux demoiselles, aller quérir du bois ou laver la vaisselle, je ne me croirais pas rabaissée ni moins heureuse. » Elle a des devoirs ailleurs et elle s'y consacre, mais « non sans en avoir parfois jusqu'à la gorge »;elle s'en plaint même trop vivement parfois, à noire gré. Ce n'est qu'à Saint- Cyr qu'elle goûte la satisfaction de son dévouement. Sahit-Cyrla

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console des « austérités du monde et delà Cour ». Jamais existence, on peut en croire son témoignage, confirmé par Saint- Simon, ne lut plus enchaînée aux régies de Téliquette, plus dépendante de tout le monde. Elle le racontait aux demoiselles : sa chambre à Versailles est comme une église : depuis le moment où elle se lève jusqu'à celui où elle se couche, il s'y fait comme une procession ; chacun y passe et s'y arrête : le roi ne la quitte, bien portante ou malade, qu'à l'heure qu'il s'est fixée : il faut (ju'elle l'écoute, qu'elle l'entretienne, qu'elle l'amuse ; elle succombe sous le poids de la fatigue et des soueis. A Saint-Cyr, il semble qu'elle renaisse; lorsqu'elle a passé le seuil de la maison, sa vie s'illumine. De ses chères filles elle aime tout, leurs négligences, leurs défauts, tout jusqu'à leur poussière. « Je ne crois pas, disait-elle, qu'il y ait de jeunesse ensemble qui se divertisse plus que la nôtre ni d'éducation plus gaie, » et elle participe à cette gaieté.

Les joies du présent n'étaient pas les seules qu'elle éprouvât. La connaissance qu'elle avait du caractère des demoiselles lui permettait de choisir parfois ou tout au moins d'aider à choisir pour chacune d'elles l'établissement qui pouvait le mieux lui convenir. Elle les suivait dans leur province au milieu de leurs occupations journalières, les réconfortait, les animait au devoir, leur découvrait leur bonheur. Cette sorte de prolongement, cette durée qu'elle s'efforçait de donner à son action sur ses filles, elle était arrivée à en concevoir l'ambition et fespérance pour Saint-Cyr. Son vœu suprême était de mettre la maison en état de se passer d'elle. « Voilà où je tends, écrit-elle, voilà le fond de mon cœur, voilà ce qui fait ma vivacité et mon impatience. » C'est la raison qui lui fait attacher tant d'importance à l'observation des moindres règles et à leur caractère de perpétuité. Plus elle avance dans la carrière, plus elle se convainc qu'elle ne fait que remplir une mission, que c'est Dieu qui l'a appelée à fonder Saint-Cyr, que dans les conseils de la Providence sa vie, si étonnante pour elle-même, n'a pas d'autre objet; et en mourant, après trente ans d'efforts, dont le succès semblait assuré, elle dut emporter la pensée qu'elle avait accompH sa destinée.

Après la publication des Lettres et Entretiens par M. Th. Lavallée, Sainte-Beuve écrivait : « La cause de Mme de Maintenon est désormais gagnée; cette correspondance nous la montre arrivée dans un sens à la perfection de sa nature, et ayant réussi un jour à la produire, à la modeler dans une œuvre immense qui a eu son cours et à laquelle est resté attaché son nom. » Le

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dernier mot est-il dit, en effet? Ne reste-t-il aucune prévention, aucun nuage? Il nous semble qu'aujourd'hui encore ceux qui sont le plus disposés à goûter Mme de Maintenon dans ses talents et ses vertus pédagogiques en restent à l'admiration et au respect. D'où vient cette sorte de réserve presque invincible ? Peut-être d'abord de ce que Mme de Maintenon a réussi, en tout ce qu'elle a tenté; elle remarquait qu'au milieu de ses traverses elle avait finalement été trop heureuse pour qu'on ne lui attribuât pas phis d'esprit qu'elle n'en voulut jamais avoir. Peut-être aussi de ce qu'elle aimait trop à parler d'elle-même : ici encore, au surplus, elle comprenait le péril mieux que personne : « Nous aimons à parler de nous, disait-elle, en signalant la chose comme un défaut, dussions-nous parler contre; » et elle ne parlait pas contre. Mais ne serait-ce pas surtout qu'alors même que nous sommes le plus disposés à nous laisser porter par ce courant de bonne humeur, reposante et gaie, qu'elle fait entrer avec elle à Saint-Cyr, nous ne pouvons secouer la tristesse des ennuis et des malheurs de cette fin de règne si douloureusement vieillissante? Peut-être enfin n'y a-t-il là que l'effet ineffaçable des calomnies de génie que Saint- Simon a si âprement attachées à sa mémoire?

Pour être en quelque sorte plus libre dans ses sentiments, on voudrait presque qu'il ne subsistât d'elle que ce qui se rapporte à Saint-Cyr, ou qu'on pût détacher de sa vie, pour l'enfermer comme dans un cadre à part, tout ce qui a trait à l'éducation. Cependant, même en se la figurant ainsi à souhait, ne reste rait-il qu'une image absolument aimable? Chose étrange, on en est parfois à se demander ce qu'elle était pour les enfants. Ncus avons sur ce point les témoignages les plus formels et les plus favorables. « Ses discours étaient vifs, simples, naturels, insinuants, persuasifs, disent les Dames de Saint-Cyr; on ne finirait pas si l'on voulait raconter tout le bien qu'elle fit aux classes dans nos temps heureux. » « Elle a toujours fort aimé les enfants, ajoute Longuet, et les enfants sentaient si fort cette bonté qu'ils étaient plus fibres avec elle qu'avec personne. » Ce qui vaut mieux encore que ces éloges, elle a pour elle l'appui des faits. Retenue à Fontainebleau et trop éloignée de Saint-Cyr pour y faire des visites quotidiennes, elle avait créé des écoles à Avon ; elle allait y faire la classe, ou, quand elle était empêchée par la maladie, elle donnait la leçon dans ses appartements : Saint-Cyr en était presque jaloux. Que l'un de ces enfants habitué à toutes les miibères vînt à tomber malade, elle n'appelait rien moins que le

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médecin de la cour : « Voilà M. Fagon qui marche pour Jeannette. » Dans sa dernière maladie, comme il souflïait un vent très vif, eHe pensait aux rouges et disait à Mme de Glnpion : « Ces pauvres enfants souffrent bien du froid ; je voudrais en tenir trois ou quatre dans ma niche. » Les traits de cette nature ne sont pas rares dans sa vie; elle a des dévouements pour lesquels on ne saurait la comparer qu'à une sœur de ch.-.rité. Elle aurait passé sa vie, s'il l'eût fallu, dans sa première école de Rueil, « à tuer des poux, à graisser de la gale, à faire laver des pieds »* Saint François de Sales, le doux François de Sales est son livre de chevet. C'est elle-même enfin qui le dit : « elle a une sensibilité qui aurait besoin d'un rude mords. » Et malgré tout, il semble que ce que les enfants, comme tout le monde, éprouvent à côté d'elle, tient plus du respect et de la confiance que de la tendresse. Mme de Caylus, Mlle d'Aumale, Jeanne de Pincré, la duchesse de Bourgogne, ses élèves de prédilection, et toutes les demoiselles qu'elle appelait auprès d'elle comme secrétaires, ont conservé le souvenir de sa dignité affable, plutôt que de son affection.

Elle possédait au plus haut degré l'esprit de l'éducation : e» avait-elle l'âme? Tout se tient dans le caractère comme dans la vie. Le chevaUer de Méré, Bussy, ses ennemis eux-mêmes nous la montrent en sa jeunesse, tenant tout le monde à distance sous le charme de son regard spirituel et vif, mais froid. C'est également à une certaine distance de son cœur que nous laisse sa correspondance. On ne résiste pas au prestige de cette raison ornée, de ce bon sens fin, pénétrant, enjoué, tant qu'on a le livre en mains; le livre fermé, le prestige s'efface, et de cette nourriture si solide et si agréable il reste comme un arrière-goût un peu âpre. Quelle différence avec la moelleuse et onctueuse abondance, l'imagination émue, le cœur tendre de Mme de Sévigné! Tandis que Mme de Sévigné semble s'exciter, pour ainsi dire, à s'abandonner, — car elle n'est pas sans excès non plus dans sa manière, — on dirait que Mme de Maintenon travaille toujours à se retenir : on sent que telle a été l'habitude de toute sa vie; c'est comme le pli de son esprit. Dans la grâce, il lui manque cette sorte de négligé, de superflu, qui achève la séduction. Elle avait au surplus le sentiment de ce qu'elle conservait au fond d'elle-même : « je vous aime plus que ma sécheresse ne me permet de vous le dire, )> écrit-elle à son frère. Souvent aussi, vers la fin de sa vie surtout, elle éprouvait une sorte de lassitude et d'épuisement : « En vérité, secrie-t-elie, la tète est quelquefois près de me tourner, et

TNTRODL'CTIOIS lxui

je crois que si l'on ouvrait mon corps après ma mort, ou y troii- Terait mon cœur sec et lors comme celui de M. de Louvois. »

Mais est-il juste d*insister sur les attraits qu'elle n'a pas voulu so donner? « Peu de gens, disait-elle, sont assez solides pour ne regarder que le fond des choses; » et c'est le fond des choses seul qui l'intéressait. Elle n'avait même pas la ressource de varier le thème de ses observations, car c'est le propre des sujets d'éducation qu'il faut sans cesse revenir aux mêmes maximes et ne pas craindre de se répéter. Ses lettres étaient faites moins pour être lues que méditées. Il n'y faut pas chercher « ce qui pétillait de brillant et de fin sur son visage quand elle parlait d'action », suivant le mot de Choisy; elles donnent i( le dessin plutôt que le coloris de son esprit ». (Sainte-Beuve.) Mais dans cette gravité de ton, quelle souplesse! Quelle force et quelle tenue dans cette pensée presque toujours juste, toujours sobre, également éloignée du paradoxe et de la déclamation! Et quel modèle de ce styie qu'elle recommandait aux demoiselles, « simple, naturel, sans tour, succinct » ! Mme de Maintenon est un écrivain de race. Sa langue est souvent pleine et savoureuse comme celle de Molière, subtile et délicate comme celle de Fénelon ; Saint-Simon l'admire sans réserve. Quelque effort qu'elle eût fait pour s'imposer à elle et à Saint-Cyr toutes les formes d'austérité, elle n'a jamais pu se défaire du goût de ce que son siècle avait produit autour d'elle de plus noble et de plus achevé. Le premierjour de la représentation d'Athalie, elle avait senti avant tout le monde que c'était le chef-d'œuvre de Racine, et quelques années après la réforme de 1G92, elle avait fait elle-même rentrer Eslher à Saint-Cyr, « les demoiselles ne pouvant apprendre rien de plus beau ». Cette exactitude et cette finesse de sens littéraire, jointes à la sûreté et à la profondeur du sens moral, impriment à tout ce qu'elle a écrit sur l'éducation un caractère particulier d'efficacité pénétrante. Certaines de ses maximes paraîtront excéder le cadre de l'éducation moderne, qui met à part, pour le ré server à la famille, tout ce qui touche au domaine de la conscience religieuse. Même dans l'ordre des vérités purement humaines, on pouira discuter ses principes: il est difficile de méconnaître son autorité. Quand elle ne satisfait pas pleinementja raison, elle éveille la réilexion, la stimule, l'élève. C'est le prolit qu'on tirera, je l'espère, de la lecture de ces Extraits.

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Quelques mots seront peut-être utiles pour indiquer la méthode que nous avons suivie dans la composition de ce volume. Deux systèmes se présentaient pour la disposition de ces Extraits : le groupement par nature de matière : Pédagogie générale, régime intérieur, programme d'élndes, discipline, eic.\ et le classement par ordre chronologique. C'est l'ordre chronologique que nous avons cru devoir adopter et pour deux raisons : d'abord parce qu'il nous a paru avoir l'avantage de permettre de suivre la pensée de Mme de Maintenon dans son développement naturel et dans ses transformations ; ensuite parce que les mêmes lettres traitent souvent de plusieurs questions L la fois et qu'il aurait fallu les découper, c'est-à-dire en mutiler ou en détruire la vie pour faire rentrer chaque pièce détachée dans son cadre spécial. Nous nous sommes borné à rapprocher sous forme de notes, surtout pour les premiers morceaux qui renferment les principes fondamentaux — à titre de compléments utiles, d'éclaircissements ou même de simples comparaisons, — certains passages des Lettres auxquelles nous n'avons pu faire une place. Pour ces notes aussi d'ailleurs, nous nous sommes fait un devoir d'indiquer la date du morceau auquel il était emprunté.

Dans le choix des Extraits, nous nous sommes donné pour règle de prendre soit en totalité, soit par fragments, les Lettres, Avis, Conseils, Entretiens, Conversations ou Proverbes d'un intérêt pédagogique pernia nent. L'objet de ce volume est non de faire connaître les règles qui se pratiquaient à Saint-Cyr, mais celles qui, représentant des maximes générales d'éducation, peuvent et doivent être suivies partout.

Le nombre des morceaux aurait pu être plus considérable; nous nous sommes restreints à l'essentiel. Au texte nous n'avons ajouté aucun commentaire. Le fond étant de pédagogie courante est accessible à tous les lecteurs; la langue parfois incorrecte, si l'on regarde à la construction grammaticale, mais toujours ferme et limpide, rendait toute glose superflue. Partout où l'observation, dépassant la mesure ou ne répondant plus à nos mœurs, prête le flanc à la critique, il nous a paru bon que ceux auxquels le livre est destiné fussent directement juges.

Il n'eût pas été sans intérêt peut-être, ni sans profit assurément, de fournir en regard des pensées de Mme de Maintenon, les pensées analogues de quelques-uns de ses contemporains, moralistes ou pédagogues, Fleury, Fénelon, La Bruyère, Mlle de Scudéry, Mme de Sévigné, Mme de Lambert, etc., ou des interprètes les plus autorises des doctrines de l'éducation en France, Montaigne, Port-Royal, Rousseau, Mme de Genlis, Mme de Necker, Mme Guizot, etc. Nous avions commencé à faire ce travail de rapprochements criti(iues; mais pour le bien faire, il fallait une place dont nous ne disposions pas, et nous avons mieux aimé renoncer à toutes les comparaisons que d'en établir d'insuffisantes.

Enfin nous avons adopté partout, sauf un très petit nombre de variantes, le texte établi avec tant de soin j)ar M. Th. Lavallée.

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