ENTRETIEN AVEC LES DAMES
Sur la discipline.
Dans une de nos journées de travail, Madame nous dit : « Vous me demandez que je vous instruise sur les classes : l'expérience vous en apprendra plus que je ne saurais vous en dire; c'est moins l'esprit qui m'a appris ce que j'en sais, que ce que j'ai expérimenté moi-même dans le temps que j'élevais les princes. Il faut avoir une conduite proportionnée aux divers caractères; il faut une conduite ferme, mais il ne faut point trop gronder; il faut souvent fermer les yeux et ne point tout voir, et surtout prendre garde à ne point aigrir vos filles et à ne les pas pousser à bout indiscrètement. Il y a des jours malheureux où elles
sont dans une émotion, dans un dérangement, prêtes h murmurer; tout ce que vous feriez alors, toutes les remontrances, toutes les réprimandes, ne les remettraient pas clans l'ordre. Il faut couler cela le plus doucement que l'on peut, afin de ne point commettre son autorité, et i\ arrivera quelquefois que le lendemain elles feront des merveilles. 11 y a des enfants si emportés et qui ont des passions si vives, que quand une fois ils sont fâchés, vou^ leur donneriez dix fois le fouet de suite, que vous ne les mèneriez pas à votre but; ils sont incapables dans ce temps-là de raison, et le châtiment est inutile. 11 faut leur laisser le temps de se calmer, et se calmer soi-même ; mais afin qu'ils ne [n'usent croire que vous vous rendez, et que par leur opiniâtreté ils sont devenus les plus forts, il faut user d'adresse, foire intervenir un médiateur, ou dire qu'on ne remet la chose à une autre fois que pour la rendre plus terrible, et ne pas croire qu'ils soient colères et emportés toute leur vie, parce que dans la jeunesse ils ont les passions vives. Je l'ai vu dans M. le duc du Maine; c'est l'homme du n^ade le plus doux; et dans son enfance, comme il était toujours aigri par des maux et par des remèdes violents, il était quelquefois dans un feu et dans une impatience que tout le monde me reprochait de souffrir. On le mettait dans un bain bouillant, et parce qu'il criait, qu'il était de mauvaise humeur, on voulait que je le grondasse; mais je vous avoue que je n'en avais pas le courage; je m'en allais écrire, je me faisais appeler, afin qu'il ne crût pas que je tolérais son impatience et sa mauvaise humeur (ce qui, me semble, était bien pardonnable on ces occasions); et puis ces remèdes lui échauffaient si fort le sang, que tout ce que je lui aurais pu faire, tout ce que j'aurais pu lui dire dans ce temps-là ne l'aurait point adouci. Il faut donc étudier les moments, prendre les moyens convenables pour corriger les enfants. Quelquefois un regard, une parole, les remet dans leur devoir, ou une conversation particulière, où vous les faites entrer
en raison en leur parlant avec bonté. Il y en a qu'il faut reprendre en public, quelquefois même plusieurs fois, avant de les punir; il y en a d'autres qu'il faut punir d'abord sans faire paraître de ménagement; enfin la discrétion et l'expérience vous apprendront le parti qu'il faut prendre suivant les occasions; mais vous ne réussirez point si vous n'agissez avec une grande dépendance de l'esprit de Dieu.
« Quand vous trouvez des enfants plus difficiles ou mal nées, il faut profiter de tout pour travailler incessamment et patiemment à leur correction, comme de l'occasion d'une fête, d'une lecture, d'une communion, pour les animer et les encourager à entreprendre elles-mêmes la destruction de leurs défauts ; mais encore une fois, ne les rebutez point par des corrections trop fréquentes ou faites sur-le-champ; par exemple, si vos demoiselles parlent dans le réfectoire ou dans les corridors, ou qu'elles se dérangent, ce n'est point le temps de les reprendre ou de les tirer par la manche pour les faire marcher sur une même ligne; c*est là ce qui les impatiente et leur fait faire de sottes réponses dont on est un peu coupable par son impatience ; on ne réussit pas par cette précipitation ; quand elles sont en mouvement, elles ne vous entendent qu'à demi, et ce que vous dites augmente le dérangement; s'il est considérable, redressez-le avec fermeté et à propos; sinon, ayez patience tant que le bien surmontera le mal ; c'est l'avis que saint Paul nous donne dans l'épître d'aujourd'hui, et comptez que quoi que vous fassiez, il y aura toujours quelques filles qui parleront ou qui se dérangeront ; il est impossible que cela soit autrement dans un si grand nombre. »
Une maîtresse lui dit que depuis quelque temps elle sentait un esprit de murmure dans sa classe, que quelquesunes disaient bien de petites choses mal à propos, et elle demanda s'il ne fallait point faire quelque exemple pour l'arrêter, a Je vous dirai toujours la même chose, dit
Mme de Maintenon; priez pour elles en ces occasions et agissez avec bien de la discrétion; je crois que vous rendrez vos filles souples par ne point faire d'attention à leurs petits raisonnements; quand elles verront que vous ne faites pas semblant de les entendre, ou que vous prenez en riant un trait qu'elles lancent à dessein de vous chagriner et que vous allez toujours votre chemin, elles cesseront de raisonner.
« J'ai encore à vous recommander à leur sujet de ne leur jamais rien dire de déraisonnable, et encore moins de leur jamais faire faire des choses qu'elles voient bien, ou qu'elles verront un jour ne l'être pas; vous n'êtes pas obligées à leur rendre toujours raison de ce que vous exigez d'elles, quoiqu'il soit ordinairement bon de le faire; mais ordonnez avec hauteur, sans changer de ton ni de visage, et dites avec un ton de voix doux et ferme : Mes sœurs ou mesdemoiselles, il faut faire cela aujourd'hui ; vous ne ferez point un tel exercice, vous n'irez point en tel endroit, vous travaillerez tout le jour.... »
Madame nous dit ensuite qu'ayant entretenu les novices sur l'éducation, elles lui avaient demandé ce qu'il faudrait faire à une petite fille qui rougirait jusqu'au blanc des yeux d'orgueil et de dépit quand on la reprend, et qui pourtant ne dit mot; qu'elle leur avait répondu que pour elle, elle l'admirerait d'avoir assez de pouvoir sur elle pour se taire; qu'il ne fallait pas faire semblant de voir ces sortes de mouvements, non plus que les répugnances qu'on voit bien qu'elles ont pour de certaines choses qu'on leui fait faire, a II faut passer par-dessus sans s'embarrasser ni leur en faire une querelle, quand elles sont assez sages pour ne point éclater et pour ne point entraîner les autres au murmure manifeste; car nous sommes hommes, et nos passions remueront toujours quand elles seront contrariées*. »