ENTRETIEN AVEC LA CLASSE VERTE
Sur la nécessité de tout apprendre et de chercher à faire plaisir
Madame étant venue à la classe verte^ et ayant demandé des nouvelles d'une demoiselle, la maîtresse dit qu'elle avait renoncé au plain-chant. — « Elle n'a donc pas de voix? dit Madame. Eli bien! nous avons cela de commun. Je n'ai jamais mis en air, mais je n'entends pas un chant que je ne le retienne, et dès la deuxième fois je sens toutes les fautes qu'on y fait. Je chante quelquefois quand je suis seule, cela me fait un très-grand plaisir; mais je crois que je n'en ferais pas beaucoup aux personnes qui m'entendraient. Quel effet le plain-chant fail-il dans les classes? — On est ravi de l'apprendre, répondit la maîtresse, et cela leur sera fort utile. — Oui, assurément, dit Madame, quand même elles ne pourraient pas chanter, elles auront toujours une petite connaissance qui leur fera plaisir. Il ne faut jamais négliger d'apprendre quoi que ce soit. Ainsi, je n'aurais jamais cru que de savoir peigner m'eût servi à quelque chose. Ma mère, allant à l'Amérique, mena plusieurs femmes avec elle, mais elles s'y marièrent toutes, jusqu'à une vieille, laide, affreuse, qui avait les pieds tournés. Il ne restait à ma mère que de petites esclaves qui n'étaient guère capables de la servir, et surtout de la peigner. Elle m'apprit à le faire, et comme elle avait une très belle têle et les cheveux bien longs, il fallait me monter sur une chaise, et je la peignais très bien. De là je
DE MADAME DE MAllNTENON 79
suis venue à la Cour, et ce petit talent me donna la faveur de Madame la Dauphine. On fut tout étonné de me voir manier le peigne. Je commençais par démêler le bout des cheveux, et j'allais toujours en avançant. Elle disait n'être jamais mieux peignée que quand elle l'était par moi. Je le faisais fort souvent, parce que les femmes de cliambre ne le faisaient jamais si bien. On aurait été fâché et de ne m'avoir pas tous les matins au moins pour cela. Je crois que vous vous, peignez les unes les autres ; vous ne devez pas en faire de difficulté, ni croire que cela soit indigne de vous, parce que vous êtes demoiselles. Pour moi, je suis venue ici bien des fois de grand matin pour peigner des rouges, couper leurs cheveux et les nettoyer de la vermine. On vous donne aussi la liberté de couper vos cheveux : cela fait de belles têtes. Je me; souviens que ma mère ne me voyait guère sans porter des ciseaux sur la mienne; elle est parvenue à ce qu'elle voulait, car j'ai encore beaucoup de cheveux.
« Je vous le répète, mes chères enfants, il ne faut rien négliger de ce qu'on peut appiendre. Rien ne marque tant l'esprit d'une personne que d'aimer à apprendre et à voir comment se fait chaque chose. Ainsi, je suis charmée de Jeannette. 11 est étonnant qu'un enfant de cet âge s'applique comme elle fait : elle passait l'autre jour une demiheure à voir m ttre une serrure, elle tournait de tous les sens et y donnait toute son application. Mme la duchesse de Bourgogne sait toutes sortes d'ouvrages, j'en suis souvent étonnée; je crois qu'elle a été élevée comme le sont tous nos princes, et qu'apparemment quelque femme de chambre, pour lui faire sa cour, lui apprenait ce qu'elle savait. Elle n'a pas besoin de savoir des métiers dans la place où elle est; cependant elle sait tout, on ne peut rien lui montrer. Ainsi, croiriez-vous qu'elle se connaît à la fièvre, et elle ne manque guère de me tâter le pouls quand elle croit que je suis malade, et ce qu'elle me dit, il est sûr que M. Fagon me le dit aussi. Elle sait
filer la laine, le lin, la soie, filer au rouet, tricoter; elle s*est brodé un habit de taflelas jaune. Je me suis aussi appris à filer moi-même pour vouloir faire plaisir à ma gouvernante; je lui filais des liahils. M. de Louvdis savait toutes sortes de métiers; il avait les doigts prodigieusement gros, à peu près comme deux de mes pouces, et avec cela il démontait une montre avec une adresse admirable, quoiqu'il n'y ait rien de si délicat. Il était cordonnier, maçon, jardinier. Un jour que je dévidais de la soie plate sur deux cartes ou carrés faits d'une jolie façon, il était auprès du Roi, dans ma chambre, et mourait d'envie de voir comment ce que je tenais était fait. Le Roi s'en aperçut, et me le dit tout bas; je le lui montrai : il défit la soie, examina la carte, et raccommoda tout fort adroitement.
€ 11 n'y a rien qu'on n'ait quelquefois besoin de savoir. Dans le temps que j'élevais les princes, il fallait les tenir cachés; pour cela, nous changions souvent de lieu, et il fallait chaque fois retendre les tapisseries ; je montais à l'échelle moi-même, car je n'avais personne, et je n'osais le faire faire par des nourrices ; ainsi, il me fallait faire un métier que je n'avais assurément jamais appris.
« C'est que vous aviez beaucoup de courage, dit une maîtresse. — 11 est vrai, reprit Madame, que j'en avais dans ma jeunesse. — C'est ce qui manque, dit la maîtresse, un peu à nos demoiselles ; elles se trouvent fatiguées de la moindre peine ; elles ne sauraient faire un tour de jardin qu'elles ne soient lasses. — Elles ne devraient pas, dit Madame, être un moment assises ; il est bon de sauter, danser, courir, jouer aux barres, aux quilles et autres jeux d'exercices; cela les fait croître. C'est peut-être ce qui fait qu'elles demeurent si petites. Il est étonnant qu'elles n'aiment point à agir à leur âge, et qu'elles soient partout portées à s'asseoir et à s'appuyer. Mme de Richelieu, à soixante-dix ans, ne s'était jamais appuyée dans son carrosse,
et moi, vieille et malade comme je suis, je reste toujours droite comme vous me voyez. Je suis ravie quand je vous vois frotter et balayer l'église, parce que cela est bon à voîre santé; si on le pouvait, on vous enverrait partout pour vous faire agir; mais on ne peut pas vous élever en coui ant toujours.
« Je leur dis souvent, dit une maîtresse, que ce qui rend les gens de métier si forts, c'est qu'ils s'exercent beaucoup. — Lt leur esprit, ajouta Madame, est tout appliqué à ce qu'ils font; ils sont comme les bêtes : ils ne pensent toute la journée qu'à leur charrue, et le soir ils reviennent chez eux pour dormir. Une autre raison qui rend ces gens-là si forts, c'est qu'ils sont nés dans cette condition et qu'ils y ont été élevés. Le travail de l'esprit est bien plus pénible que celui du corps. 11 y a un proverbe qui dit : Le couteau use la gaine, l'épée le fourreau, l'esprit le corps. Le corps ne prend de fatigue que ce qu'il en peut porter; quand il est las jusqu'à un certain point, il demeure ; mais l'esprit va plus loin qu'il ne peut; il fait des efforts extraordinaires, et c'est ce qui le rend infirme. On va quelquefois jusqu'à en perdre la raison, ce qu'on ne voit guère parmi ces bonnes gens; mais il est plus ordinaire aux nobles, parce qu'ils ont une plus grande vivacité, et que leurs occupations sont plus appliquantes. Je me souviens que pendant le siège de Mous, un jour que j'étais dans ma chambre, j'appelai Manceau, et je me mis à faire avec lui la maison de Mlle de Blois; je calculais à combien cela montait; j'étais malade et j'avais été saignée, par conséquent il ne fallait point TYi'appliquer. Cependant je le fis, je me forçai, et, sur-le-champ, je sentis, aussi sensiblement que je sens ce fuseau, qu'il se dérangeait quelque chose dans ma tète. Je fis retirer Manceau, et j'ai été depuis longtemps sans pouvoir m'appliquer à rien.
« Je ne comprends pas que vous ayez de la peine à balayer, cela vous fortifie. Il ne faut jamais se faire de peine d'aider une servante ; je n'ai vu de suffisance sur
cela dans la noblesse qu'à Sainl-Gyr. Je comprends bien que les gueux revêtus que je vous dépeins n'osent pas toucher la terre du bout du doigt, mais les nobles ne trouvent pas ces choses au-dessous d'eux. — 11 me semble, dit une maîtresse, que vous avez eu la bonté de nous dire que vous appreniez à lire à votre gouvernante. — Oui, assurément, répondit Madame, et rien ne me faisait plus de plaisir. Quand elle ne voulait point, elle me disait que je ne la ferais pas lire, et je faisais toute chose imaginable pour n'en être pas privée. Je suivais toujours celte femme de chambre et je passais quelquefois des journées à tamiser dans une huche. On me montait sur une chaise pour le pouvoir faire plus commodément. C'est un métier fort lassant; cependant je le faisais avec plaisir pour obliger ma gouvernante. Depuis, Dieu m'a élevée à une haute fortune et m'a donné de grands biens; mais je n'ai jamais aimé l'argent que pour en faire part. Je ne le mets pas à avoir de belles jupes; vous le voyez par les habits que je porte, mais je le mets à faire plaisir aux autres. Vous savez que l'une des maximes que je vous ai données est celle-ci : Le plus grand de tous les plaisirs est d'en pouvoir faire. »
Que c'est le propre d'un bon cœur et d'un bon esprit d'aimcf à faire plaisir et à se rendre utile.
Mme de Maintenon dit aux demoiselles de la classe bleue : « On me prie de vous parler sur l'envie de plaire et de se rendre utile : c'est un désir bien naturel aux bons cœurs; toutes sortes de raisons doivent vous y porter. Votre peu de fortune, qui fera que vous aurez besoin de tout le monde, doit vous faire craindre d'y être à charge à qui que ce soit; si les personnes les mieux accommodées
et les plus élevées par leur rang doivent tâcher de se rendre agréables, combien plus le doivent faire les demoiselles de Saint-Cyr, qui n'ont rien, ou peu de chose ! On est fort embarrassé d'une fille qui ne sait que se tenir droite, se mettre à table, jouer, parler; chacun cherche à s'en défaire. Je comprends bien que, les premiers jours qu'on arrive dans une maison, on soit un peu réservé et embarrassé; mais quand on la connaît, on doit entrer dans les sentiments de celle qui la gouverne ; on demande de l'ouvrage, on cherche à s'occuper et à n'être pas inutile; on n'est pas déconcerté jusqu'à n'oser mettre la main à l'œuvre; c'est la marque d'un bon cœur de chercher à se faire aimer par ces endroits-là ; il faut qu'on vous désire où vous irez.
« Dans le temps que je demeurais à Paris, je ne manquais assurément de rien, et j'étais toujours dans une agréable compagnie qui aurait bien désiré que je ne l'eusse point quittée; cependant j'allais ordinairement chez ma bonne amie Mme de Monchevreuil, qui était continuellement malade ou en couche, et moi je n'avais ni l'un ni l'autre. Je prenais soin du ménage, je faisais ses comptes, et toutes ses affaires. Un jour que j'avais vendu un veau quinze ou seize francs, j'apportais cette somme en deniers, parce que ces bonnes gens à qui je l'avais vendu n'avaient pu me donner d'autre monnaie; cela me chargea fort et salit beaucoup mon tablier. J'avais toujours les enfants de Mme de Monchevreuil autour de moi; j'apprenais à lire à l'un, le catéchisme à l'autre, et leur montrais tout ce que je savais. Elle avait entrepris de faire un meuble de tapisserie; je m'y mis tout entière jusqu'à en suer souvent : nous travaillions en carrosse durant un voyage de trois semaines que nous fîmes dans un temps fort chaud; elle avait des beaux-frères qui enfilaient nos aiguilles pour ne pas perdre de temps : je travaillais sans penser au chaud ni au beau tem.ps, et sans sortir une seule fois pour prendre l'air. Une petite mignonne aurait dit bien souvent : Ah I
qu'il fait chaud I Quoi I par un si beau temps, ne point allor se promener? — Je ne pensais à rien de tout cela, tant je travaillais avec affection, et cependant je demeurais chez elle sans intérêt, et je quittais une maison de Paris où j'étais fort aimée, où il me semble que j'aurais eu plus de plaisir; mais il n'en est point de plus grand que celui d'obliger. Je souhaite que vous n'oubliiez jamais la maxime qui dit : que le plus grand plaisir est d'en pouvoir (aire; mettez-la en pratique et la portez jusqu'à vous oublier pour servir les autres dans les choses même les plus basses; on a par là le plaisir de changer quelquefois de personnage : c'est un des plus grands qu'ait le Roi.
« Mme de Monchevreuil avait une petite fille dont les jambes étaient tournées; il y avait une certaine manière de l'emmailloter que je savais seule; il fallait la changer souvent; on venait me quérir au milieu d'une compagnie en me disant à l'oreille qu'elle avait besoin d'être emmaillotée; je me dérobais pour lui rendre ce service, puis je retournais trouver la compagnie. Voilà, mes enfants, comme on fait quand on veut être aimée. On s'avise de tout ce qui peut être utile ou agréable à ceux avec qui on est, ou leur épargner de la peine ; il me semble qu'il suffit pour cela d'avoir un bon cœur et un bon esprit. »
Puis, s'adressant à Mlle de Saint-Laurent, elle lui demanda ce que c'était que le bon esprit? — « C'est, dit la demoiselle, de s'accommoder à tout. — Votre définition est bonne et courte, dit Mme de Maintenon; il est vrai que le bon esprit, la sagesse et la raison se ressemblent fort: ces trois choses apprennent à s'accommoder aux temps, aux lieux et aux personnes avec qui l'on vit; par exemple, quoique la règle de Saint-Gyr ne soit pas d'usage pour tout, vous devez pourtant, si vous avez l'esprit bien fait, faire votre capital de l'observer tant que vous y êtes; et quand vous serez ailleurs ^ le même bon esprit vous fera conformer à tout ce qui sera en usage dans l'endroit où vous serez; j'entends toujours en tout ce qui est Don ou
indifférent, car, si c'était quelque chose de mauvais et contraire à la piété ou à la vertu, comme de m;ino:er gras les jours maigres, de ne point aller à la messe les dimanches, d'avoir la gorge découverte et choses semblables, il faudrait mettre votre bon esprit à avoir le courage de ne pas suivre ces mauvais exemples.
« J'ai vu en plusieurs communautés des personnes âgées, et même des veuves dont les unes étaient à charge parce qu'elles se rendaient très difficiles à servir : il leur fallait une personne particulière pour avoir soin de ce qui les regardait; elles dînaient à l'heure de leur fanlaisif et faisaient de même en toute autre chose; ces personnes n'étaient ni aimées ni regrettées lorsqu'elles s'en allaient; au contraire, on se réjouissait de les voir partir, au lieu qu'on chérissait celles qui s'accommodaient de l'ordre (le la maison, (jui savaient se lever matin pour se trouver à la messe de la communauté, qui dînaient, se couchaient et faisaient les autres exercices à l'heure de la maison. Avouez, mes enfants, qu'il n'y a rien de si aimable qu'un bon esprit. » Puis elle demanda à Mlle de Brunet lequel était le plus aisé de prendre sur soi, ou sur les autres. Klle répondit : que c'était de prendre sur soi. Plusieurs autres demoiselles qui furent aussi interrogées pensèrent de même. « Vous avez raison, dit Mme de Maintenon, et je ne comprends guère qu'on puisse penser autrement, parce qu'il me paraît bien plus juste et plus à propos de s'incommoder soi-même que d'incommoder les autres; il faut au contraire être toujours occupé à éviter tout ce qui peut faire de la peine aux autres.
« Mme la duchesse de Bourgogne a entrepris un ouvrage pour lequel elle a fait venir une brodeuse, qui passa hier tout le jour chez elle sans qu'on pensât à lui donuer à manger. Je m'informai vers les deux heures si elle avait mangé; elle me dit que non; je la fis dîner et souper, car on ne pensa pas plus à elle le soir que l'on avait fait le matin. Le Roi, qui est d'une attention merveilleuse, repril
fort Mme la duchesse de Bourgogne de cet oubli : elle en voulut rire, mais il lui dit qu'il ne pouvait plaisanter d'une pareille choses Je suis persuadée que celte pauvre femme n'était guère contente de voir que, pendant qu'elle se tuait de travailler, on la laissait mourir de faim. Si ce manque d'allention, qui pouvait être pardonnable à une jeune princesse de seize ans, a été relevé par le Roi avec le sérieux que je viens de dire, combien le serait-il moins à des filles comme vous, qui auront besoin toute leur vie de faire attention aux autres? J*espère, mes enfants, que vous profiterez de celte instruction comme des autres. Il est presque impossible de résister à la raison qui est si belle et toujours la même; ainsi on ne vous dira rien de nouveau, et on ne cessera de vous parler des mômes choses; pour moi, tant que je vous visiterai, je ne vous parlerai que de raison, parce qu'il y a des personnes qui, quoiqu'elles l'aiment beaucoup, manquent d'expérience pour la bien connaître et qui, dés que l'on vient à la leur développer, sont ravies de voir clairement ce qu'elles ne faisaient qu'entrevoir. »
Sur l'éducation et sur l'avantage d'êlre élevé un peu durement.
Mars 1703.
Mme de Maintenon, étant entrée dans cette classe, dit à Mme de la Haye, qui y était maîtresse, de leur faire faire l'exercice qu'elle voudrait tout comme si elle n'y était pas. Elle fit répéter à une demoiselle une instruction que Mme de Maintenon avait eu la bonté de faire quelque temps auparavant. Mme de Maintenon en fut très contente et dit à celte jeune demoiselle : a Vous seriez bien criminelle.
i. Voir Entretien, n* 33.
ma chère liUe, si vous ne profitiez de tout ce que vous savez; il y a plaisir à vous instruire puisque vous retenez si bien tout ce que l'on vous dit; il n'y a plus qu'à le mettre en pratique. » La demoiselle ayant continué, Mme de Maintenon dit : « Cela est admirable! mais tu l'embellis, Gateuil, tu y mets du tien, il n'est pas possible que j'aie dit de si bonnes choses. » Mlle de la Barre dit ensuite ce qu'elle avait retenu d'un entretien sur la droiture, et en rapporta plusieurs exemples, entre autres, que les Dames de Saint-Louis ne feraient pas leur devoir si elles manquaient de nous instruire. « Non seulement si elles manquaient de vous instruire, reprit Mme de Maintenon, mais même si, se contentant de faire l'instruction, elles passaient le reste du jour à prier Dieu, au lieu de veiller sur vous et d'avoir les autres attentions nécessaires à votre éducation; car quoique la prière soit une œuvre excellente, elles ne laisseraient pas de se perdre, parce que leur devoir capital est de s'occuper à vous instruire et à vous bien élever. Vous voyez que, quoiqu'elles soient obligées comme religieuses à dire l'office et à faire l'oraison en commun, elles quittent cependant tour à tour l'un et l'autre pour être auprès de vous, et pour ne vous jamais laisser seules, parce que votre bonne et pieuse éducation est la principale fin de leur institut et ce que leurs fondateurs exigent d'elles avant toutes choses.
« Mais quel compte n'aurez-vous pas à rendre à Dieu, mes enfants, louchant cette bonne éducation? Supposezvous pour un moment dans l'état oîi vous devriez être naturellement, comme demoiselles, s'il n'était pas arrivé de fortune dans votre famille : votre mère aurait au plus deux femmes de chambre, dont l'une serait votre gouvernante. Quelle éducation pensez-vous qu'une telle fille vous donnerait? ce sont ordinairement des paysannes, ou tout au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite, bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence. La plus grande faute, selon elles, c'est de
chiffonner son tablier, d'y mettre de l'encre : c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser; mais mentez tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une petite poupée. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire à toute occasion, et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit : La jolie enfant! la jolie mignonne I La gouvernante est transportée de joie et s'en tient là. Je vous défie d'en trouver une qui parle raison. « Je me souviens que quand j'étais chez ma tanteS une de ses femmes de chambre avait soin de moi ; elle me tirait à quatre épingles et elle me disait continuellement de me tenir droite; du reste, elle me laissait faire tout ce que je voulais. Mais montons jusqu'à nos princes : comment pensez- vous qu'ils soient élevés? On leur donne pour gouvernante une femme de qualité, qui souvent a été élevée à peu près comme je viens de dire; c'est d'ordinaire la femme d'un favori ou la parente de quelque ministre, qui souvent est la plus sotte femme du monde. Comment pensez-vous qu'elle parle à la petite princesse? est-ce de piété et de raison? cela serait bien à désirer; mais pour l'ordinaire ce n'est que de ce qui la peut faire briller dans le monde. Quand elle va en compagnie, elle a grand soin de l'ajuster et de la parer, lui recommandant d'être bien honnête; elle la prend par la lisière si c'est une enfant, ou la suit si elle est déjà grande, l'instruit de la manière de recevoir la compagnie chez elle, et puis s'en va pour le reste du jour, laissant la princesse avec une paysanne, autrefois sa nourrice, et devenue sa première femme de chambre, qui n'est guère en état de lui parler raisoniiable-