ENTRETIEN AVEC LES DAMES
Que pour établir un bon gouvernement dans les classes, il faut éviter la diversité dans la conduite.
« Il y a, dit-on un jour à Madame, des maîtresses qui ont l'attrait de s'attacher à perfectionner les demoiselles les mieux nées et les plus sages; d'autres de s'appliquer aux mauvais caractères; lequel aimeriez-vous mieux? — Je ne voudrais, répondit Madame, négliger ni les unes ni les autres, non plus que les préférer; je vous l'ai déjà dit autrefois, mais vous touchez là l'endroit qui fera que votre gouvernement n'ira jamais bien; c'est cette conduite différente des maîtresses. Les unes croiront qu'il faut s'appliquer à former les plus raisonnables; les autres penseront qu'il serait mieux de s'attacher aux mauvais caractères et aux plus défectueuses; l'une voudra une éducation dure; l'autre en voudra une douce et peut-être molle. Tant que cette diversité se rencontrera, je ne dis pas dans les maîtresses d'une même classe (car il ne doit y avoir que la première qui soit maîtresse du gouvernement), mais je dis
entre la maîtresse qui a précédé et celle qui lui succède, j.'imais vos demoiselles n'auront une éducation solide. Tant qu'elles pourront dire avec fondement : la maîtresse des rouges est douce, celle des vertes est sévère; l'une ne presse point sur l'ouvrage, l'autre en exige trop; on tolère à la classe bleue des défauts qu'on attaque dans les jaunes; enfin dès qu'elles changeront de conduite en changeant de maîtresse, comptez qu'elles ne prendront jamais de bonnes habitudes : ce qu'une aura établi, une autre le détruira. Il faudrait, pour réussir dans votre gouvernement, n'avoir toutes que les mêmes idées, les mêmes maximes, ou du moins, si vous en avez de différentes, être assez humbles pour renoncer à vos sentiments et suivre ceux de vos supérieurs, soutenant ce qui est établi par eux malgré votre propre jugement; il faudrait un seul esprit qui régnât dans la maison; que vos demoiselles trouvassent dans toutes les maîtresses une telle conformité qu'elles ne sentissent pas même la différence d'une classe à l'autre. Je sais bien qu'il y en aura toujours à faire des rouges aux bleues; mais on doit pourtant les conduire par le même esprit, et pour cela il faut se soutenir les unes les autres, ne donnant jamais sujet aux demoiselles de faire des comparaisons de vous. Je sais bien que vous ne sauriez empêcher qu'elles n'en fassent quand elles voudront parler pour parler, mais je voudrais que vous ne leur donnassiez jamais lieu de les faire.
« Défaites-vous, ajouta Madame, des projets particuliers que l'amour-propre fait faire pour se dédommager de la nécessité où l'on se trouve de s'accommoder au sentiment d'une officière. On se laisse le plaisir de désavouer en soimême sa conduite et de se dire: si je suis jamais à cette charge, je m'y prendrai bien d'une autre façon, je ferai ceci ou cela, je serai ou plus douce ou plus ferme. Jamais, encore une fois, votre gouvernement ne s'établira avec cette diversité de conduite. Il vaudrait mieux ne pas faire tout à fait si bien et qu'on fît toujours de même, que de
faire sentir ce haut et ce bas dans la manière d'élever vos demoiselles et d'exercer vos charges.
« Un autre article encore bien nécessaire est de renoncer au plaisir d'être aimée particulièrement des demoiselles; on ne doit pas vouloir non plus en être plus crainte et respectée que les autres; il faut porterie désintéressement jusqu'à n'être pas susceptible du plaisir de sentir qu'elles ont quelque chose de particulier pour vous, et leur montrer en toute occasion que vous êtes si unies les unes avec les autres, qu'elles n'osent jamais s'aviser de vous faire leur cour aux dépens d'une autre maîtresse. Une fille vous dit qu'elle a beaucoup de confiance et d'attachement pour vous; répondez-lui bonnement : je suis bien aise que vous aimiez les personnes que Dieu vous a données pour vous conduire : c'est une bonne marque ; cette reconnaissance est dans l'ordre ; je me persuade que vous avez les mômes sentiments pour vos autres maîtresses, puisque vous avez les mêmes raisons de les aimer. Si les filles portent la flatterie jusqu'à vous faire entendre qu'elles vous goûtent bien plus qu'elles ne goûtent les autres, témoignez un si profond mépris de ces bassesses et un si grand désir que vos sœurs ne soient ni moins estimées ni moins aimées que vous, qu'elles connaissent que vous êtes bien éloignées de prendre plaisir à leur discours. Il serait très-mal de leur faire apercevoir qu'on a cette faiblesse*. »
Sur l'utilité des réflexions, et qu'il ne faut point éviter la peine.
Juillet 1703.
(( Je suis fort contente, mes chères enfants, d'avoir trouvé en vous la même docilité et la même simplicité que
1. « Je n'ai pas le règlement des classes ici; mais je vous dirai bien, sans le voir, qu'il ne faut rien régler pour les promenades, et
dans les petites classes; je prétends par là vous donner une grande louange. Si les Dames de Saint-Louis ne vous aimaient solidement et ne cherchaient que leurs commodités, elles se tiendraient en repos sans exiger autre cliose de vous que ce que vous faites, contentes de ce que l'extérieur va bien; mais comme nous vous aimons pour vousmêmes, et que nous cherchons votre plus grand bien, nous allons travailler à former l'intérieur. Je veux commencer par vous apprendre à profiter des temps de silence que nous avons mis dans le règlement, ce que nous n'avons fait que pour de bonnes raisons. Je veux bien vous les dh'e ; je crois que vous serez assez raisonnables pour les comprendre. On veut ordinairement que les enfants obéissent à l'aveugle, sans examiner ce qu'on leur ordonne. Nous ne vous traitons pas de même; au contraire, je vous permets d'examiner si ce qu'on vous dit et ce qu'on vous fait faire est raisonnable ou non, parce que vous devez être capables d'entrer dans nos intentions. La première raison du silence qu'on vous fait observer, c'est de vous apprendre à vous taire ; rien ne sied si mal à une fille que de toujours parler, quand même elle aurait le plus grand esprit du monde et qu'elle dirait des merveilles. On a toujours reproché ce défaut aux demoiselles de Saint-Gyr. Une autre raison, c'est pour vous donner le temps de faire de sérieuses réflexions ; persuadées que si vous le savez bien employer, rien ne contribuera tant à vous rendre raison-
qu'elles dépendent de la volonté de la première maîtresse. Je sais qu'en son absence la seconde peut faire de même ; mais il faut qu'en effet elles fassent tout de même, et que les demoiselles ne puissent dire : « Noire seconde maîtresse n'est pas si sévère que la première ; elle est bien plus portée à nous donner du relâchement. > Ne leur donnez jamais lieu de tenir de pareils discours, et que les seconde, troisième et quatrième soient plus ou moins sévères selon la pratique de la première, s'y conformant en tout. Votre gouvernement ne sera jamais solide s'il n'est uniforme, et si, au lieu de songer à se faire aimer des demoiselles, on ne songe à leur faire voir qu'elles sont conduites par le même esprit. » (^Lettre à Mme de Dragueville^ 1716.)
nables. Mais pour cela il faut savoir ce que c'est que réfléchir : c'est penser plusieurs fois avec attention à la même chose. Je crains que vous ne perdiez tout le temps qu'on a prétendu que vous emploieriez aux réflexions; celles qui vous conviennent présentement sont, par exemple, sur l'état de vie que vous devez choisir, sur ce que vous deviendrez quand vous ne serez plus à Saint-Gyr, sur ce que vous entendez dire de bon pour vous l'appliquer, sur la conduite des personnes raisonnables pour y conformer la vôtre. Les plus pieuses prendront ce temps-là pour penser à Dieu et pour s'entretenir avec lui. Vous pourriez quelquefois compter de mémoire, répéter une instruction pour tâcher de bien la comprendre, répéter ce que vous avez appris par cœur, ou apprendre quelque chose, narrer une histoire que vous voulez retenir, ou raconter ou écrire ; en un mot, vous occuper toujours utilement. Si je pouvais contenter ma curiosité et connaître à quoi s'occupe votre esprit, et quelles sont vos pensées quand vous êtes obligées de garder le silence, j'aurais bien envie de le savoir; au moins apprenez à le garder comme il faut, et à vous rendre ce temps utile.
a Je veux encore traiter avec vous des précautions que vous pren:z pour éviter toutes peines et tout travail. 11 semble qu'il y en a qui croient pouvoir s'exempter de la loi commune, et qui voudraient ne pas souffrir la moindre chobe; cependant ce que vous avez à souffrir présentement n'est rien du tout en comparaison de ce que vous trouverez dans le monde. 11 n'y a personne qui ne souffre; j'ai l'honneur depuis longtemps de voir le Roi de fort pi es : s'il y avait quelqu'un qui pût secouer le joug, et n'avoir point de peine, ce serait assurément lui ; cependant il en a continuellement : il est quelquefois toute une journée dans son cabinet à faire des comptes; je le vois souvent s'y casser la tête, chercher, recommencer plusieurs fois, et il ne les quitte point qu'il ne les ait achevés ; il n'a garde de s'en décharger sur ses ministres. Il ne se repose sur
personne du règlement de ses armées ; il possède le nombre de ses troupes el de ses régiments en détail comme je possède les familles de vos classes . Il tient plusieurs conseils par jour, où l'on traite d'affaires très sérieuses, souvent fâcheuses et toujours ennuyantes, comme des guerres, des famines et autres afflictions. Il a présentement le gouvernement de deux grands royaumes*, car rien ne se règle en Espagne que suivant son ordre; le roi d'Espagne n'a point d'argent par la paresse de ses sujets ; leurs terres sont bien plus étendues que celles de la France, mais elles ne rapportent rien, faute d'être cultivées; cela donne de nouveaux embarras au Roi; il n'est plus question de plaisirs pour lui ; les affaires prennent tout son temps. Cependant y a-t-il une condition en apparence qui devrait être plus exempte de fatigues que celle de la royauté? Les ministres, dont les places sont si briguées et si enviées, quoique sans raison, méritent bien le profit de leur charge par les peines et les fatigues qu'ils ont à essuyer. M. de Chamillard est dans un travail continuel : il n'est plus question pour lui de délassement, encore moins de plaisirs ; il ne saurait voir sa famille, qu'il aime passionnément, parce qu'il ne trouve pas un moment à lui donner, étant depuis le matin jusqu'au soir à entendre des affaires désagréables, à voir, par exemple, qui a raison de Pierre ou de Jacques, etc. On craint qu'il ne tombe bientôt malade, il est très changé ; il a fait venir sa fille auprès de lui pour la marier, et il ne peut lavoir; c'est pourtant un homme qu'on croit très heureux.
« Les juges ont aussi beaucoup de peine; ils passent leur vie à examiner des affaires où ils n'ont aucun intérêt, à voir de quel côté est la justice, et souvent à prendre le parti des pauvres gens qui sont hors d'état de reconnaître le bien qu'ils leur font. Les évêques ont encore de trèsgrandes peines quand ils font leur devoir : ils se font haïr