LETTRE AUX DAMES
Sur la juste application des maximes générales, et sur le choii des sujets pour la maison.
Comme on pressait Madame sur un écrit qu'on l'avait priée de faire pour notre instruction, elle dit : « Je suis résolue de ne plus rien écrire, je ne Tai que trop fait; tout ce qu'on peut dire est général ; l'important est d'en faire une juste application, et c'est ce qu'il y a de difficile; ce qui convient aux unes ne convient point aux autres; ce qui est bon dans un temps ne l'est plus dans la suite, par la différence des circonstances qui se rencontrent. J'ai trouvé, par exemple, des maîtresses qui étaient rebutées des classes, parce qu'elles ne pouvaient demeurer tout le jour sur un siège au bout d'une table, et qu'elles craignaient d'anticiper sur les droits de la première maîtresse, ou de manquer à l'attention qu'elles doivent avoir sur les demoiselles, si elles eussent changé de situation. J'ai dit à CCS filles-là que rien ne les obligeait à demeurer à la même place, qu'il serait bien plus utile aux demoiselles qu'elles se plaçassent, tantôt auprès d'une, à qui elle montrerait à travailler, tantôt auprès d'une autre pour l'empêcher de lier une conversation avec sa compagne; d'en aller redresser une troisième qui se gâte la taille à force de se tenir de travers; de faire de temps en temps le tour de la classe, quand elles n'auraient point d'autre raison que d'avoir envie de marcher, cette manière de veiller les demoiselles leur étant tout aussi bonne que d'être assises auprès d'une table pour les regarder. Sur cela, il est venu d'autres maîtresses me dire qu'en vérité
les classes étaient tuantes, qu'elles ne pouvaient demeurer debout pour veiller les demoiselles. A celles-là je leur dis : Tenez-vous assises, il faut avoir pour soi les ménagements qu'on aurait pour les autres et ne point tomber dans les extrémités. Un jour, vous serez en disposition de parler pour les exhorter ou les reprendre à l'heure de l'instruction : eh bien ! faites moins lire et parlez davanliige; un autre jour, il ne vous viendra rien à aire, ou vous aurez mal à la tête : faites continuer la lecture et ne dites mot. Il faut ainsi se ménager dans les choses indifférentes, et se réserver pour les nécessaires.
« Vous m'avez encore souvent pressée de vous dire les qualités que je croyais nécessaires pour faire un bon sujet, et les défauts qui mériteraient l'exclusion ; je vous les ai dits, mais cela vous empêche-t-il d'être embarrassées pour faire l'application des maximes générales? On dit bien qu'il ne faut pas d'esprits de travers ni dissimulés, de filles de mauvaise humeur; mais le fait est de savoir si la personne proposée a un mauvris caractère d'esprit ou non; si ces inégalités qu'on y reiriarque viennent d'un fonds de mauvaise humeur ou d'accident; si c'est une bizarrerie véritable ou une tentation; si elle est dissimulée et pense à ne se pas montrer, ou si c'est qu'elle. ait peu à dire, et ainsi des autres caractères; rien n'est si difficile à discerner. »
Mme de Rocquemont demanda s'il faudrait hésiter à renvoyer une postulante qu'on trouverait bizarre. « Si elle l'est en effet, dit Madame, ce serait un sujet de l'exclure; mais reste à savoir si c'est une véritable bizarrerie, car toutes les personnes qui en ont fait quelque acte ne sont pas pour cela bizarres, comme, selon notre bon saint François de Sales, on ne doit pas dire qu'un homme est ivrogne pour l'avoir vu ivre. »
Sur la bonne et la mauvaise gloire.
On pria Madame de parler sur la bonne et la mauvaise gloire. Elle dit que la bonne gloire est de ne vouloir rien faire qu'on puisse se reprocher, d'éviter toute bassesse, comme de recevoir des pré.sents, si ce n'est de ses parents. Elle dit que c'est une bonne gloire d'aimer mieux vivre de peu et n'avoir précisément le nécessaire que de se rendre à charge aux autres et de vivre à leurs dépens. C'en est une mauvaise de s'enfler de sa noblesse, d'en parler, de se croire déshonorée de n'être pas richement vêtue, d'être pointilleuse sur le point d'honneur, de croire qu'on ne nous en rend jamais assez, d'avoir honte de remercier, etc. Une demoiselle demanda si ce ne serait pas une fausse gloire à une demoiselle de Saint-Gvr de dédaigner de travailler à son profit. « Assurément, dit Madame; c'est une bien mauvaise gloire d'être honteuse de travailler pour gagner, surtout quand on n'a pas d'ailleurs de quoi subsister. Il se trouvera des personnes dans le monde qui vous feront une honte de travailler pour subsister, mais toute personne de bon goût et d'un jugement solide trouvera de la grandeur et de la générosité à aimer mieux prendre sur soi l'incommodité d'un travail continuel que de vivre aux dépens de personnes qui connaissent votre misère. J'estimerais infiniment une personne qui aurait le courage de demeurer enfermée dans une chambre, à travailler depuis le matin jusqu'au soir, afin de n'être à charge à personne, se passant de peu. Je trouve une grandeur d'âme, une générosité et un courage tout à fait admirables dans cette conduite, qui va à prendre sur soi et non sur les autres, à se contenter de ce qu'on a. 11 y a sur cela une sentence de saint Augustin, que je vous prie de ne point oublier ; il dit que la grande richesse
n'est pas d'avoir beaucoup, mais d'avoir besoin de peu. Il y en a encore qui sont honteuses de n'être pas bien vêtues, d'autres qui s'en font accroire parce qu'elles sont richement habillées; l'un et l'autre est une sotte gloire : il est bien plus noble d'aimer mieux ne porter que des habits de laine que de s'endetter pour en avoir de soie, quand on n'a pas de quoi les payer; ou qu'en mettant son argent à s'habiller à la mode, on en manque pour ses véritables besoins, et on est réduit à avoir besoin de la bourse de ses amis. Il y a de la grandeur d'âme à s'en tenir à n'avoir que le pur nécessaire plutôt que de s'entretenir aux dépens d'autrui. La personne de mon Proverbe, qui aime à ne vivre que de légumes, à ne s'habiller que de laine, qui ne veut pas paraître parce qu'elle n'est pas vêtue selon sa condition, qui s'enferme h travailler depuis le matin jusqu'au soir plutôt que de chercher dans la charité des autres de quoi fournir à une plus grande dépense, a autant de grandeur d'âme et de générosité qu'une autre a de bassesse de cœur, qui va, de dessein prémédité, souper et dîner chez qui lui en veut donner.
« C'est encore une bassesse de flatter les gens parce qu'ils sont en faveur, de leur témoigner beaucoup d'estime parce qu'ils sont en crédit, quoiqu'on sache bien qu'il n'est pas fondé sur leur mérite et qu'au contraire ils sont parvenus à cette élévation par de mauvais vices. Il ne faut pas affecter de l'éloignement et du mépris pour une personne parce qu'elle est en faveur, surtout lorsqu'elle y est parvenue par des voies légitimes et si elle a du mérite; ce serait une fausse générosité qui viendrait d'un fonds d'envie ; mais il ne faut pas estimer une personne par la seule raison qu'elle est en faveur auprès des grands. C'est encore une bassesse de méconnaître un ancien ami parce qu'il est malheureux, un parent parce qu'il n'est pas noble ou qu'il est pauvre. »
Sur l'esprit mal fait et l'éducation de Saint-Cyr.
Les demoiselles de la classe bleue prièrent Mme de Maintenon de leur expliquer ce que c'est qu'un esprit de fravers, contre lequel elles l'entendaient souvent parler. « C'est, dit-elle, par exemple, de ne point vouloir se soumettre aux règles des lieux où Ton est; d'être diOicile en tout, de ne s'accommoder de rien, ni des personnes ni des choses qu'on leur donne, ou de celles qu'on leur propose; d'être toujours d'un avis différent de celui des autres, de ne se soucier point de faire plaisir, guère plus de faire de la peine; ce sont les esprits qui sont contrariants et entêlés dans leurs fantaisies, croyant toujours avoir raison; qui ne savent point s'accommoder au goût, à l'humeur de ceux avec lesquels ils ont à vivre, et quantité de choses semblables qui, je suis sûre, vous déplaisent à mesure que vous me les entendez nommer. Mais cela ne suffit pas ; il faut que chacune de vous s'examine et se dise de bonne foi, et sans se flatter : Oui, je reconnais en moi tel et tel travers, j'ai tort en cela, etc., et que vous preniez toutes une bonne et forte résolution de détruire absolument en vous un défaut qui vous paraît si méprisable et si insupportable dans les autres; et que celles qui sont assez heureuses pour sentir en elles bien de l'opposition à tous les défauts dont je viens de parler rendent grâce à Dieu; car, en vérité, elles sont bien heureuses, les vertus naturelles étant toujours les plus sûres. N'esl-il pas vrai, mes enfants, que vous trouvez très aimable et recherchez de bon cœur la société de celles qui sont douces, toujours prêtes à faire ce que l'on veut, qui ne sont ni diflicullueuses, ni contrariantes, ni bizarres mais toujours égales et de bon accord? Tâchez de devenir toutes comme vous êtes bien aises de trouver les autres, ot mettez-vous bien
(]ans la tête que l'on ne vous fait pas plus de grâce sur les défauts qui vous déplaisent et vous choquent si lorten votre voisine, que vous ne lui en faites.
« Vous seriez bien coupables, mes enfants, si vous ne profitiez de l'éducation que vous recevez ici. Vous vous trouvez contraint^'s, et vous regardez votre règle comme une dure servitude; c'est votre seul malheur de ne pas connaître combien vous êtes heureuses. Bien des gens désireraient d avoir pnrt à votre bonheur. On dit communément qu'il serait à souhaiter que cet établissement eût été fait pour les premières personnes du royaume, lesquelles, après avoir reçu une si excellente éducation, feraient des biens infinis, au lieu que de pauvres demoiselles n'en peuvent ordinairement faire que de médiocres. J'ai vu le Hoi plusieurs fois prendre plaisir à expliquer ■aux seigneurs de sa Cour la manière dont on vous élève, M. le duc d'flarcourt, entre autres, était ravi de l'entendre, et dit au Hoi qu'il se souvenait bien d'y avoir eu des parentes de son nom. Mme la maréchale de Noailles m'a proposé bien des fois de mettre ici ses huit ou dix filles, à condition qu'elle payerait la pension d'un pareil nombre de demoiselles de Saint-Cyr dans un autre couvent. Tout cela vous fait voir combien on vous estime heureuses; goûtez donc votre avantage, mes enfants, ne prenez aucun travers, et que les petites contraintes de votre règle ne troublent point votre bonheur. Croyez-vous, de bonne foi, êti'e les seules personnes au monde qui soient obligées à en garder une? Il n'y a point de maisons un peu réglées où cela ne se fasse. La première chose que fait une personne raisonnable qui se met en pension dans une communauté, est de s'informer des heures, de l'ordre de la maison, pour s'y conformer et se lever avec les autres, aller à la messe à la même heure, observer, pour le parloir, ce qui est en usage, n'y allant point trop matin, et en sortant d'assez bonne heure pour ne pas incommoder; si ce sont des maisons où l'on sort, revenir assez tôt pour
qu'il ne fasse rien contre l'ordre établi ; et on fait toutes ces attentions à trente et à quarante ans, quand on a l'esprit bien raisonnable et bien fait, avec la même attention et dépendance que le pourraient faire les plus jeunes personnes.
« Il faut que je vous dise, pour votre consolation, que je remarque parmi vous un certain bon esprit que je n'y ai pas mis et que j'y ai trouvé; c'est cette docilité qui vous fait répondre à une de vos compagnes, quoique plus jeune que vous, comme vous feriez à une maîtresse quand elle la cliarge de vous faire apprendre ou répéter quelque chose, et je vous exhorte à ne point perdre celte bonne manière qui va au soulagement de la maîtresse, et aide en même temps à former les unes et à simplifier les autres. Il faut rendre celte justice aux demoiselles de Saint- Cyr, que l'on a eu toujours à les louer sur la soumission qu'elles ont pour celles de leurs compagnes que l'on établit au-dessus d'elles, et du bon esprit avec lequel elles reçoivent les avis qu'elles leur font quelquefois donner par leurs maîtresses; aussi suis-je persuadée que ces avis ne se donnent jamais que comme ils doivent être donnés, c'est-à-dire pour des choses qui seraient véiitablement mal, car nous ne prétendons pas qu'elles soient rapporteuses, et qu'elles se fassent un plaisir d'accuser leurs compagnes pour des riens, ce qui serait le plus méchant caractère du monde. Quand on est obligé d'avertir, il ne le faut faii'e qu'avec une sorte de peine, comme malgré soi, faisant violence à son caractère, et uniquement pour le bien de la personne, et pour satisfaire sa propre conscience, qui peut obliger, en certain cas, même sous peine de péché, à donner ses avis; mais, encore une fois, je suis bien éloignée d'exiger que vous portiez à vos maîtresses mille bagatelles qu'il faut laisser tomber, ou reprendre vous-mêmes de bonne amitié. »