ENTRETIEN AVEC LES DAMES
Sur les jeux qui conviennent aux demoiselles.
Pour traiter toutes sortes de matières, la première maîtresse des rouges demanda un jour à Madame si elle pourrait permettre aux plus jeunes de faire des poupées aux récréations, que cela servirait à les rendre adroites en les réjouissant. « J'aimerais toujours mieux toute aulri chose que l'oisiveté, dit Madame ; mais vous les rendrez bien plus adroites en leur faisant faire des choses utiles qui les formeront encore mieux, et je ne crois pas que vous leur deviez laisser faire des poupées. Les filles com-
mencent à être capables d'apprendre à travailler de bonne heure, et les moins habiles savent bien vite tirer quelque utilité de leurs doigts. Vous n'en avez point qui n'aient sept ans accomplis, et vous ne pouvez trop tôt les occuper utilement pour elles, afin d'avancer leur éducation le plus qu'il est possible. Les enfants, d'ordinaire, prennent plaisir à tout ce qu'on leur fait faire, et il n'y a que manière de s'y prendre avec eux, en leur montrant avec douceur et patience, prenant la peine de remettre ou de faire remettre par quelqu'un de raisonnable leur ouvrage en bon train quand on a été obligé de leur défaire ; car il ne faut rien négliger afin de parvenir à leur donner à toutes le goût de l'ouvrage, qui s'acquiert communément par l'habitude. Quant aux poupées, outre la perte du temps, où trouveraient-elles de quoi les faire? Vous les mettez dans la tentation de couper leurs dentelles, d'effiler leurs rubans, et de prendre tout ce qu'elles pourront trouver pour les habiller; car je ne crois pas que vous leur fournissiez de quoi le faire, n'ayant rien dans la maison dont on ne fasse usage, puisque vous vendez vos guenilles pour faire du papier. Je n'aimerais pas, encore une fois, à laisser faire des poupées à de pauvres filles qui mancjueraient de tout si elles étaient chez leurs parents. — A quoi donc les réjouir aux heures de récréation, reprit la maîtresse, car elles ont besoin de quelques amusements, et on leur défend plusieurs jeux, ou parce qu'ils sont d'un grand bruit, ou qu'ils font de la poussière? — Il faut bien qu'elles jouent, dit Madame, et qu'elles se divertissent à tous les jeux d'usage parmi les enfants; mais l'on ne doit permettre à la classe que des jeux paisibles, et réserver pour le jardin tous les jeux de mouvement, ceux où il faut sauter, courir, etc., et ne jamais souffrir qu'elles se pressent, se poussent, se tiraillent, qu'elles se jettent par terre, qu'elles jouent à des jeux de mains, qu'elles marchent et sautent sur les bancs et sur les tables,
encore moins sur des tabourets, qu'elles se fassent porter, qu'elles se traînent dans une chaise, qu'elles se coiffent de leur ouvrage, et d'autres jeux semblables qui causent une «grande ruine. »
Madame a eu la bonté de donner aux classes un grand nombre de jeux d'échecs, de dames, etc., et a fort recommandé de les y entretenir toujours aussi régulièrement que les livres, parce qu'il est de grande conséquence d'occuper la jeunesse innocemment et utilement, et que ces sortes de jeux sont propres à cela. « Je crois, nous a-t-elle dit bien des fois agréablement, cette dépense si nécessaire que j'ai presque envie de la fonder, de crainte qu'à l'avenir vous ne la voulussiez pas faire, la regardant inutile. » Lorsque Madame va aux classes les dimanches, elle paraît ravie de voir les demoiselles occupées d'une partie de dames ou d'échecs, et plusieurs fois elle a mis de l'argent pour celle qui gagnerait, afm de les affectionner à ces petits jeux.
« Est-il vrai, Madame, lui dit-on encore, que vous désapprouveriez qu'on oblige les demoiselles d'avoir des gants dans leurs classes lorsqu'il fait froid? — Oui, dit-elle, je désapprouverais infiniment qu'elles en eussent lorsqu'elles font quelque chose où il ne convient pas d'en avoir ; par exemple: en portant un bouillon à une malade, en pliant du linge, ou en dos occasions semblables où c'est une malpropreté et une vraie négligence d'en avoir; mais je voudrais que l'on tâchât de les préserver des engelures, parce que, tant qu'elles durent, elles les rendent inhabiles à toutes sortes d'ouvrages. On pourrait, pendant les grands froids, faire tiédir l'eau avec laquelle elles se lavent les mains, et leurs sœurs converses en seraient chargées: ceci pour les petites classes. ))
Sur la peine attachée à tous les états et sur l'ennui
Mme de Maintenon, après avoir eu la fièvre toute la nuit, l'ayant même encore, monta à la classe bleue, et leur dit : « Je me traîne ici pour vous chercher, mes enfynts, afin que vous me disiez ce que vous avez retenu de la belle conférence que vous fit hier M. l'abbé Tiberge. » — Les demoiselles la répétèrent, et quand elles vinrent à l'endroit où il leur avait dit qu'il y a de la peine dans tous les états, elle prit la parole et appuya fort là-dessus, disant que cela est bien vrai, et qu'à commencer par celui des gens de la Cour, qui, selon le monde, paraissent si heureux, il n'y* a rien de si gênant que la vie qu'ils mènent; que pour faire sa cour il en coûte bien de la peine, de la contrainte, de la dépense et de l'ennui, et qu'au bout de tout cela on trouve un homme qui dit : Ah! que je suis fâché, je suis debout depuis ce matin et je ne crois pas seulement que le Roi m'ait vu ! « En effet, poursuivit Mme de Maintenon, on se lève de grand matin, on s'habille avec soin, on est tout le jour sur ses pieds pour attendre un moment favorable pour se faire voir, pour se présenter, et souvent on revient comme on était allé, excepté que l'on est au désespoir d'avoir perdu son temps et sa peine. Mais je voudrais que vous pussiez voir l'état des plus heureux, c'est-à-dire de ceux qui voient le Roi et qui ont l'honneur d'être dans sa familiarité; il n'y a rien de pareil à l'ennui qui les dévore. Nous sommes à présent à Meudon, qui est un palais magnifique; eh bien! il faut s'aller promener sans en avoir envie par un vent effroyable, par respect pour le Roi; on revient très fatigué et on voit quantité de femmes qui se plaignent et qui disent : « Que je suis lasse! voilà une maison qui nous fera mourir! — Je ne puis plus durer, dit une autre, encore si je m'étais pro-
menée avec quelqu'un qui m'eût fait plaisir, mais non, je me suis trouvée enfilée avec un tel qui m'a fait mourir d'ennui. » Car on ne choisit pas là qui on veut non plus qu'ici, il faut demeurer avec celle qui se présente. M. le Dauphin a fait faire un appartement depuis peu qui est admirable : il n'y a rien de si beau; mais il est si éloigné et il y a un si grand nombre de degrés à monter pour y aller que l'on y arrive à demi fatigué, quand on y est : « Voilà un beau lieu, » dit-on. On se regarde : « eh bien, que ferons-nous? » et on demeure là sans savoir, en effet, à quoi s'amuser. Ce qui me fait toujours souvenir de six lignes de vers de M. Tabbé Testu, dit-elle en s'adressant à la maîtresse; les voici :
Six personnes brûlant du plaisir de se voir, Après s'être cherché, se trouvèrent un soir
Dans un bois sombre et solitaire ; Que leur plaisir fut grand ! il passait leur espoir. Mais, après les transports du salut ordinaire, Us ne surent que dire, et ne surent que faire*.
« Car, dit Mme de Maintenon, voilà ce que c'est : ils ne savent véritablement que faire, et rien ne fait plaisir. Les jours de fête sont les plus ennuyeux pour ceux qui n'ont point de piété : ils ne savent comment les employer. 11 y en a parmi ces dames qui ne sont pas assez heureuses pour aimer à passer ces jours-là à l'église, comme il conviendrait; mais elles aiment l'ouvrage et sont très fâchées de n'oser travailler; pour celles qui n'ont ni piété ni goût pour l'ouvrage, tous les jours leur sont également ennuyeux, et ce sont là les moindres de toutes leurs peines. Vous voyez, mes chères filles, que voilà pourtant ce qu'il y a de plus grand dans le monde, car je vous parle des princes et princesses, des premières personnes de la Cour et de celles qui sont l'objet de l'envie de tout le reste du monde; ils ne sont ordinairement contents nulle part, et