‹ Mme. de Maintenon; extraits de ses lettres avis, entretiens, conversations et proverbes sur l'éducation. Précédés d'une introdChapitre 53 sur 100 · Mme de Villette · texte numérisé non relu

Mme de Villette

les marques extérieures que vous en donnez soient égales envers toutes, quoique, comme je vous le dis, il vous soit fort permis d'avoir plus d'inclination pour l'une que pour l'autre; mais, encore une fois, toutes les marques de préférence fout de très mauvais effets dans les communautés. « Quant à vos compagnes, je vous répète qu'il faut tâcher de ne point montrer ici, du moins d'une manière trop marquée, plus d'amitié pour les unes que pour les autres, à moins que ce ne soit pour les plus raisonnables, les plus vertueuses et les plus pieuses, et qu'un chactm en voie le motif; ce goût-là est la marque d'un bon esprit et d'un cœur incliné au bien. »

Sur la droiture dans le monde.

a Je suis montée à votre classe, mes chères enfants, pour vous voir toutes et vous parler sur un mot que m'écrit une de vos compagnes qui est sortie et se plaint de ce qu'elle ne trouve point dans le monde la droiture qu'on lui a apprise à Sainl-Cyr. J'ai fait plusieurs réflexions là-dessus, et j'ai pensé à vous aussitôt et à vous dire que vous ne devezpas vous attendre à trouver partout la même droiture qu'on vous inspire ici ; peu de personnes en sont capables : premièrement, parce qu'il y en a peu qui en aient naturellement; il y en a d'autres qui en auraient, mais qui ne savent pas en quoi elle consiste ni comment la placer; il y en a enfin qui le savent bien, mais il leur en coûterait trop; l'intérêt les retient, car il en coûte pour être droite. Vous ne le sentez pas à présent, mais vous le sentirez un jour, quand, par exemple, vous n'aurez que deux pistoles, et qu'il faudra que vous en donniez une par droiture ; vous verrez que cela n'est pas si aisé, et cependant nous n'avons

point de droiture si, dès qu'il nous en coûte quelque chose, nous ne voulons pas faire ce qu'elle demande. 11 n'y a rien d&si rare dans le monde : on ne peut assez vous le dire. Qu'on ait un procès injuste, il y a peu de gens qui disent : il faut l'abandonner, et ils tâchent, au contraire, d'en tirer ce qu'ils peuvent, ce qui ne devrait pas être, puisqu'ils le savent mauvais; car c'est une injustice considérable de soutenir une mauvaise cause, et quand il s'agit d'une perte considérable, ou de la moitié de notre bien, cela est encore plus difficile; il faut avoir une grande vertu pour passer là-dessus. Cependant il faut y passer, faire justice à ses dépens : autrement point de salut. On n'entend guère ce langage dans le monde, et si vous disiez dans la plupart de vos familles ce que je vous dis à présent et tout ce qu'on vous apprend à Saint-Cyr là-dessus, il y a bien des gens qui n'y comprendraient rien et qui croiraient, pour ainsi dire, que vous parlez grec. Communément chacun agit par intérêt, et l'intérêt étouffe la droiture naturelle; mais si vous êtes assez heureuses pour avoir cette droiture, il ne faut point avoir de peine à souffrir ceux qui en manquent, ni pour cela ne vouloir pas vivre avec eux ; il faut, au contraire, qu'elle vous les fasse supporter patiemment dans la vue de la leur inspirer. Pour vous, tâchez, dans les occasions, de donner des marques de la vôtre et de la faire aimer; puis demeurez-en là, sans être continuellement à critiquer tous ceux que vous verrez manquer de droiture, et à dire : on ne fait point comme cela à Saint-Cyr, car ce serait le sûr moyen de vous faire haïr partout où vous iriez. Vous seriez bien malheureuses si ce que vous apprenez ne servait qu'à vous rendre plus difficiles à vivre ; il faut, au contraire, qu'il serve à vous rendre accommodantes et à vous faire supporter les travers que vous pourrez trouver sans les partager. Il y a mille gens qui manquent d'éducation; on voit peu de filles instruites avec les soins dont vous l'êtes ici : on vous précautionne sur tout; faudra-t-il pour cela ne pouvoir vivre avec

personne? Non assurément, il faudra prendre patience et vous servir de tout ce qu'on vous aura appris pour agir avec plus de droiture que vous pourrez, mais avec douceur, sans vouloir vous mêler de redresser les autres. Les vertus ne sont point opposées l'une à l'autre, et ainsi en voulant être droites, il ne faut pas manquer à être charitables; un bien ne doit pas produire un mal, autrement ce ne serait plus un bien. »

Une maîtresse, prenant la parole, dit à Mme de Maintenon : « 11 me semble que vous avez dit qu'une demoiselle de Saint-Gyr avait mandé qu'on était malheureuse d'avoir à vivre dans le monde, où l'intérêt règne, lorsqu'on avait essayé du désintéressement de Saint-Gyr. — J'en suis persuadée, répondit Mme de Maintenon, car on ne le trouve guère parmi les hommes. Il est vrai qu'il n'en coûte pas beaucoup aux Dames de Saint-Louis présentement, parce qu'elles sont dans l'abondance ; mais si, dans la suite, que leurs biens seront diminués, ou qu'il leur arrive d'autres accidents, elles se maintiennent comme elles sont aujourd'hui et ne reçoivent aucune pension ni présent, selon l'intention du Roi, leur fondateur, alors on pourra dire qu'elles sont véritablement désintéressées ; je l'espère de leur vertu et de la fidélité qu'elles m'ont toujours paru avoir aux obligations de leur état et à ce qui leur est prescrit dans les lettres patentes. Pour revenir à ce qui se passe ailleurs, vous y verrez presque partout dé l'intérôl, de l'injustice; et même il s'en trouve jusque dans les couvents, où il arrive quelquefois qu'une fille qui a peu apporté est moins bien traitée qu'une autre ; cela ne devrait pourtant pas être, mais enfin cela est, et il faut le souffrir, si on se trouve dans ce cas. Voilà à quoi peut vous servir ce que vous savez sur la droiture, sur la raison et encore plus sur le bon esprit et sur la piété qui nous doit faire faire un bon usage, pour notre salut, de toutes ces sortes de choses, qui répugnent à notre amour-propre et même à notre raison. »

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