SUR LA RAISON
ADÉLAÏDE
Si j'osais me mettre de la partie, je dirais que le hasard assemble aujourd'hui une très bonne compagnie.
ANASTASIE
Je dirais volontiers la même chose.
MARCELLE
Pour moi, je suis fort aise d'y être; car si je ne le mérite pas par moi-même, je ne m'en sens pas indigne par le goût que j'ai pour les personnes raisonnables.
ÉLÉONORE
Qu'elles sont rares I il me semble qu'on trouve plus aisément de l'esprit que de la raison.
EUPHROSINE
Je le crois comme vous.
ODILLE
Je crois l'esprit plus agréable que la raison.
ADÉLAÏDE
L'esprit peut divertir en passant, et la raison nous déplaire quand elle nous contrarie; mais, pour vivre ensemble, la raison est préférable à l'esprit.
ÉLÉONORE
Comment peut-on aimer ce qui nous contrarie?
ADÉLAÏDE
C'est que ce qui nous contrarie dans une occasion, nous l'approuvons dans une autre, et que rien n'est plus agréable que l'approbation d'une personne raisonnable.
ODILLE
La raison a quelque chose de bien sérieux et d'opposé aux plaisirs.
HARCELLE
N'est-ce point qu'on la confond avec la sévérité?
ADÉLAÏDE
Oui, c'est cela même, on s'en fait une idée triste, et rien n'est plus aimable que la raison.
EUPHROSIKE.
Ne trouvez-vous point que les personnes qui raisonnent continuellement sont ennuyeuses?
ADÉLAÏDE
Si elles raisonnent continuellement, elles ne sont pas raisonnables, car il ne faut pas toujours raisonner.
ÉLÉ0.N0RE.
Pourquoi? Et qu'est-ce qu'elles peuvent mettre de meilleur dans le commerce?
ADÉLAÏDE
De la complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres.
MARCELLE
Vous donnez une agréable idée de la raison avec de tels accompagnements.
ADÉLAÏDE
Je ne crois pas la raison toujours hérissée, sévère, critique; elle met tout à sa place, elle veut que les enfants jouent, que la jeunesse se divertisse innocemment, que la vieillesse cherche des relâchements.
AINASTASIE.
Vous en prouvez fort bien l'agrément; faites-nous-en voir de même la solidité.
ADÉLAÏDE
Elle s'accommode de tout; elle compatit aux faiblesses des autres, elle diminue les siennes; elle console dans les afflictions, elle les avait prévues; elle modère dans les plaisirs; elle jouit de la société, elle s'en passe; elle goûte la santé, elle ne s'accable pas dans les maladies; elle fait un bon usage de l'infortune, elle soutient la pauvreté ; elle est en paix, elle la porte partout, autant qu'il lui est possible; elle tire le meilleur parti des étals les plus malheureux.
EUPHROSINE
Voilà certainement un beau portrait, et je ne crois pas que personne l'ait jamais mieux connue que vous.
ADÉLAÏDE
Je ne dis pas encore tout ce que j'en connais, et il est certain que je n'en connais pas toute l'étendue.
HARCELLE
Vous la mettez donc au-dessus de tout?
ADÉLAÏDE
Non, car la piété peut sauver sans la raison, mais la piété ferait beaucoup plus de bien, si elle était réglée par la raison. La piété peut prendre le change, la raison ne le
prend jamais; la piété peut être indiscrète, la raison ne le peut être .
ÊLÉONORE.
Je crois en vérité que vous aimez trop la raison; car il me paraît que vous la mettez au-dessus de toutes les vertus
ADÉLAÏDE
Les vertus ont besoin de la raison pour agir à propos et pour ne prendre nulle extrémité.
EDPHROSINE.
Que fera toute la raison possible contre une mauvaise fortune?
ADÉLAÏDE
Elle la fera supporter avec plus de fermeté; elle rendra la personne si aimable et si estimable, qu'elle trouvera des gens qui soulageront ses malheurs.
MARGI-LLE.
Mademoiselle de .... a bien de la raison; en est-elle plus heureuse dans sa retraite?
AnÉLAÏDE.
N'en doutez pas : elle trouve de la ressource dans ses réflexions; elle comprend qu'il y a des places encore plus malheureuses que la sienne; elle compte le soir que les jours sont passés pour les heureux comme pour elle, et qu'il ne leur reste rien de leurs plaisirs; elle se fait aimer des personnes avec qui elle vit parce qu'elle ne songe qu'à leur plaire; elle s'accommode à leur goût, à leur manière, à leur règle, et ces personnes-là de leur côté songent à adoucir son état.
ANASTASIE
Vous supposez doncque les au 1res sont aussi raisonnables?
ADÉLAÏDE
Il est impossible que la raison n'adoucisse et ne gagne même les personnes du monde les plus grossières.
MARCELLE
Vous dites de la raison tout ce qu'on dit de la sagesse, de la droiture et du bon esprit.
ADÉLAÏDE
Quand nous confondrions tout ce que vous venez de dire, ce ne serait pas un grand malheur
EUPHROSINE
Mais d'où vient celte raison?
ADÉLAÏDE
Elle vient de Dieu, qui veut bien être appelé la souveraine raison .
ÉLÉONORE
Je ne puis croire que celle conversation nous soit inutile, et vous donnez une grande envie d'être raisonnable.
ADÉLAÏDE
Soyons-le dans notre conduite ; car celle qui n'apprend qu'à raisonner dans la conversation n'a pas une véritable raison.
ODILLE
Je vous avoue que vous l'avez raccommodée avec moi, et que la manière dont vous l'expliquez est très différente de ce que je pensais ; elle me faisait peur, et je l'aurais volontiers renvoyée si elles'étailprésentée. Allons chacune de notre côté commencer à faire connaissance avec elle par nos réflexions.
MARCELLE
Souvenons-nous que mademoiselle Adélaïde dit que ce n'est rien de raisonner dans ses réflexions ni dans ses discours, et qu'il faut qu'elle règle toute notre conduite.
ODILLE
Mais, mademoiselle, nous ne sommes pas toujours maîtresses de régler notre conduite par la raison, et nous sommes quelquefois forcées d'en prendre que notre raison ne prendrait pas; nous dépendons de la volonté des autres : un mari veut faire de la dépense quoiqu'il ne le puisse, sans s'incommoder dans ses affaires; une mère vous met dans le monde quand la raison vous en retirerait.
MARCELLE
On nous vient de dire que la raison tire le meilleur parti
de tout, et dans les deux cas que vous venez de marquer, la raison s'accommoderait de la volonté de ceux dont elle dépend, et dépenserait et s'abandonnerait au monde le moins qu'il lui serait possible, au lieu qu'une personne sans raison se perdrait dans l'un et dans l'autre cas.
ADÉLAÏDE
Ce sujet de conversation est inépuisable, et quelques exemples que vous puissiez donner, vous verriez que la raison trouve toujours sa place et fait du bien partout.