G. — SUR LES DIFFÉRENTS ÉTATS
LUCILE
J'entends dire souvent que tous les états sont confondus; je ne comprends pas bien clairement ce qu'on veut dire.
CONSTANCE
Je vous l'expliquerai avec plaisir, car personne n'est plus choquée que moi de ce renversement.
LUCILE
Je vous serai bien obligée.
CONSTANCE
Quand on dit que les états sont confondus, on a grande raison, car effectivement on ne voit personne à sa place; chacun veut être aussi grand que l'autre : le gentilhomme égal au seigneur; le seigneur veut être prince; le prince veut être aussi grand prince que ceux qui sont au-dessus de lui, et ainsi de suite.
EUGÉNIE
Mais, en effet, pourquoi ces différences? Et quand on
est né gentilhomme, pourquoi céder à un autre qui se croit de meilleure maison, parce qu'il a plus de bien ou quelque charge que l'autre n'a pas?
CONSTANCE
On ne cède pas sur l'opinion, mais sur la vérité, et il y a même une notoriété publique à laquelle il faut déférer.
ALPHONSINE
Je ne sais ce que c'est que notoriété publique.
LUCILE
Je crois que c'est ce que tout le monde croit et dit, et qui passe pour vrai, quoiqu'il n'y en ait pas de preuve.
PLACIDE
Mais enfin, mademoiselle, démêlez-nous ce que c'est que ces états confondus, et qu'il faudrait qu'ils fussent réglés.
CONSTANCE
11 est certain que Dieu a mis les hommes en des états différents, et que, s'ils étaient sages, ils s'y tiendraient, car il n'y en a point qui ne soit honnête.
LUCIT.E.
Trouvez- VOUS la condition d'un paysan fort honorable?
CONSTANCE
Elle l'est très fort, on ne saurait s'en passer. De quoi vivrions-nous, si personne ne cultivait la terre et ne recueillait du blé?
LUCILE
Je conviens qu'elle est nécessaire, mais elle est basse.
EUGÉNIE
Il faut bien que tout se fasse, et, dans cet état comme dans tous les autres, c'est le mérite qui distingue.
PLACIDE
Quel mérite peut avoir un paysan que celui de bien travailler?
CONSTANCE
Le même que dans tous les autres emplois, qui est de
DE MADAME DE MAINTENON 23i
vivre en homme de bien et d'honneur ; il n'y a guère de village où il n'y ait quelque paysan dont la probité est connue et dans lequel tous les autres se confient; ils ont du bon sens et de l'esprit.
PLACIDE
Avez -vous eu beaucoup de conversations avec eux?
CONSTANCE
Souvent.
PLACIDE
Je serais bien honteuse, si on me voyait parler à un paysan.
ALPHONSINE
Ces idées-là sont d'un enfant qui n'a jamais rien vu. Le Roi leur parlerait volontiers, et je suis assurée qu'il le fait en bien des occasions.
LUCILE
Croyez-vous qu'ils fussent bien propres à notre conversation?
CONSTANCE
Non; il faut leur parler de ce qui leur convient, de leurs affaires, de leurs familles, des biens de la terre, et vous les trouverez en tout cela éclairés, habiles et de très bon sens.
LUCILE
Marquez-nous donc les degrés de toutes les conditions.
CONSTANCE
Les artisans des gros lieux, c'est-à-dire des bourgs et des villes, qui sont des états nécessaires et honorables, et dans lesquels on trouve ce bon sens dont je viens de parler. Vous avez ensuite les marchands, qui sont utiles au public et au commerce : c'est ce qui s'appelle les bourgeois, les échevins, les élus et les chefs qui gouvernent la police, c'est-à-dire qui gouvernent les villes et tiennent la main contre le désordre. Il y a aussi, pour la sûreté des biens, des notaires qui se mêlent de placer l'argent et de le faire valoir.
ALPHONSIN'E.
Il y a des procureurs qui font les écritures nécessaires pour faire connaît lo aux juges les raisons de nos procès.
CONSTANCE
Des avocats qui plaident les causes.
ALPHO.NSINE.
Des conseillers et des présidents qui les jugent.
EUGÉNIE
Et tous ceux que vous venez de nommer sont plus ou moins par degrés?
CONSTANCE
Oui, le procureur est moins que l'avocat, l'avocat moins que le conseiller, le conseiller au-dessous du président, et ainsi du reste.
EUGÉNIE
Je ne crois pas tant de degrés dans la noblesse; et pour moi, je compte que, dès qu'on peut prouver qu'on est né gentilhomme, le plus ou le moins ne fait plus rien.
ALPHONSINE
Il y a des degrés dans la noblesse : les unes sont plus anciennes, les autres ont été soutenues par de grands biens, les autres illustrées par des dignités, les autres par les alliances, et ce sont là les rangs différents.
EUGÉNIE
Toutes ces distinctions-là n'empêchent pas que le plus noble ne soit celui dont la noblesse est la plus ancienne.
ALPHONSINE
Cela est vrai au pied de la lettre; mais il est pourtant vrai aussi qu'il faut céder au rang, et que ce gentilhomme qui fera des preuves de cinq cents ans, doit appeler un maréchal de France Monseigneur, quoique d'une naissance moins ancienne que lui.
LUCILE
J'ai une grande peine à céder à tout ce que fait la fortune.
DE MADÂilE DE MAINTENON 257.
CONSTANCE
La fortune a souvent grande part à ces élévations ; la volonté des rois y en a aussi ; ils veulent récompenser le mérite, donner de l'émulation, marquer leur amitié; et quand on est sage, on cède à toutes ces raisons et aux usages établis.
EUGÉNIE
Il faut bien céder à la force ; mais vous m'avouerez que cela n'est pas agréable.
ALPHONSINE
Tout le monde perd au désordre ; si vous ne voulez pas vous soumettre à ceux qui sont au-dessus de vous, ceux qui seront au-dessous feront de même pour vous : votre inférieur se soulèvera, vous disputera la porte, la place à l'église, et jusqu'au paysan de votre village vous manquera de respect.
CONSTANCE
Si on était seule obligée de céder, il y aurait plus de peine; mais vous cédez au grand seigneur de votre province; il faut qu'il cède à un homme titré, que l'homme titré cède au prince, que ce prince cède à un plus grand prince que lui, que ce plus grand prince cède au Roi, et enfin que le Roi cède à la raison, aux lois, aux coutumes, et surtout qu'il soit soumis à la volonté de Dieu.
EUGÉNIE
Quelle différence y a-t-il entre les princes?
ALPHONSINE
Comme dans la noblesse, les maisons plus anciennes, et aussi la souveraineté : un souverain, quoique issu d'une maison moins illustre, ne cède pas à un prince qui n'est que cadet; ils évitent autant qu'ils peuvent de se trouver ensemble.
PLACIDE
Eh! si les rois se trouvaient ensemble, comment feraient-ils?
ALPHONSINE
Ils ne se commettraient pas sans être convenus de ce qui
s'appelle le cérémonial, c'esl-à-dire la manière dont ils se traitent.
CONSTANCE
11 y a, dans les rois comme dans les princes, des degrés différents, par la grandeur, par l'étendue, par la puissance des royaumes.
ALPHONSINE
Le roi de Portugal ne disputera pas au roi d'Espagne.
CONSTANCE
Ni le roi de Danemark au roi de France.
PLACIDE
Qui sont les plus grands rois ou royaumes?
ALPHONSINE
La France, l'Espagne et l'Angleterre.
PLACIDE
Et dans ces trois-là, quel est le premier?
CONSTANCE
Ils se disputent; mais nous avons vu notre Roi donner la main au roi d'Espagne, et nous le voyons tous les jours mettre le roi d'Angleterre au-dessus de lui.
PLACIDE
Est-ce qu'il les reconnaît plus grands que lui?
ALPHONSINE
Non, c'est qu'il est chez lui, et qu'il leur fait les honneurs comme les particuliers se les font les uns aux autres.
PLACIDE
Mais erl effet quel est le plus grand?
ALPHONSINE
Il est certain que, sans nulle prévention, la plus grande maison que l'on connaisse est celle de Bourbon, qui nous gouverne présentement.