‹ Mme. de Maintenon; extraits de ses lettres avis, entretiens, conversations et proverbes sur l'éducation. Précédés d'une introdChapitre 74 sur 100 · SCÈNE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SCÈNE DEUXIÈME

MADAME DERMON VILLE.

Je ne fais que d'apprendre que vous êtes ici, et on dit qu'il y a trois mois.

M. DU CHATEAU

11 est vrai, madame, nous y sommes venus pour un procès que j'espère gagner.

MADAME DERMONVILLE.

Madame votre femme est à plaindre d'avoir été obligée de sortir de sa province et de faire une dépense qu'elle aura peine à soutenir.

M. DU CHATEAU

En quelque lieu qu'elle soit, elle ne fait pas grande dépense; elle a tant d'ordre et de prévoyance dans les affaires que, dès qu'il a fallu partir, elle a trouvé tout ce qui noua était nécessaire.

MADAME DERMONVILLE.

Vous n'avez pas emprunté pour venir ici?

M. DU CHATEAU

Je n'ai pas emprunté un sou depuis que je suis marié.

MADAME DERMONVILLE.

Ce que vous dites n'est pas croyable.

M. DU CHATEAU

Je \ous pardonne d'en douter, car moi-même j'ai de la peine à le comprendre; il n'y a pourtant rien de plus vrai.

MADAME DERMON VILLE.

J'aurais une grande curiosité de savoir la conduite de madame votre femme, si je pouvais le demander sans indiscrétion.

M. DU CHATEAU

Je ferai plus, en faveur de notre ancienne connaissance, et je vais vous conter mon histoire. Je voulus épouser mademoiselle de Lincy sur l'air de sagesse que je lui voyais; sa modestie à l'église, la simplicité de son habillement, son silence en compagnie, et une certaine douceur qui se faisait remarquer en tout, me firent croire que je serais heureux avec une personne qui me paraissait au-dessus de la faiblesse des femmes ; on m'en voulait dégoûter sur son peu de bien; mais je passai outre, et il n'y a pas de jour que je n'en remercie Dieu.

MADAME DERMONVILLE.

Ce n'est donc pas vous qui l'avez formée à votre mode?

M. DU CHATEAU

Non, je l'ai trouvée au-dessus de ce que j'aurais pu lui demander. Dès le lendemain de nos noces, je la priai de conduire notre petite maison, et je lui montrai l'état de nos affaires, qui n'étaient pas trop bonnes ; elle me demanda si je lui donnais tout pouvoir, et je l'en assurai; elle commença par retrancher la moitié de ce que j'avais réglé pour elle, sans toucher à ce qui était pour moi ; elle s'occupa tout entière de son salut, de son ménage, de ses enfants dés qu'elle en eut, et se défit bientôt par là de la compagnie qui venait chez moi, et qui me faisait de la dépense, rae disant que nos vrais amis nous demeuraient et

s'accommoderaient de nos manières, et qu'il ne fallait pas se ruiner avec les autres.

MADAME DERMONVILLE.

Où avait-elle pris ce fonds de raison et de sagesse?

M. DU CHATEAU

J'en ai bien profité; car, sans entrer dans un détail qui vous ennuierait, vous saurez qu'elle a raccommodé nos affaires. Je ne suis point riche, mais je ne crois pas qu'il y ait dans notre province un gentilhomme si à son aise que moi.

MADAME DERMONVILLE.

Je VOUS conjure d'entrer dans le détail ; je suis charmée de ce que vous dites, bien loin dem'ennuyer; mais souffrez mes questions : ne vous faites-vous pas haïr en vivant si serrés et solitaires?

M. DU CHATEAU

Nous ne sommes haïs ni l'un ni l'autre, nous recevons nos amis, mais simplement, sans vanité, ne donnant que le nécessaire, de bonne grâce, avec joie, et il me semble qu'on est content de nous.

MADAME DERMONVILLE.

En quoi consiste ce ménage et cette épargne i

M. DU CHATEAU

A ne rien perdre, à se passer de peu, à avoir un petit nombre de valets.

MADAME DERMONVILLE.

Comment les affectionner, si on ne fait pas leur fortune?

M. DU CHATEAU

Ma femme les traite avec douceur, elle leur rend justice, elle leur donne, elle leur apprend à épargner, elle les lient dans leur état et elle est très aimée.

MADAME DERMONVILLE.

Vous dites à se passer de peu ? mais il faut des meubles, il faut vivre, tout cela va loin.

M DU CHATEAU

Quand on se contente du nécessaire, il ne va pas loin ;

nos meubles sont simples et fort conservés ; c'est la vanité qui ruine tout le monde.

MADAME DERMON VILLE.

N'est-elle pas honteuse d'être plus mal meublée et plus mal vêtue que ses voisines?

M. DU CHATEAU

Elle en raille la première, et dit qu'elle met son honneur à ne pas emprunter, à vivre de ce qu'elle a, et à donner le plus qu'elle peut à son mari et à ses enfants.

MADAME DERM0>V1LLE.

Et quand, après tout cela, arrive une grêle, un feu, un accident?

M. DU CHATEAU

Elle le prévient, et met quelque chose à part pour ces aventures-là.

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