‹ Mme de SévignéChapitre 12 sur 123 · L ARRIVEE AUX ROCHERS · texte numérisé non relu

L ARRIVEE AUX ROCHERS

[A MmC de Grignan] Aux Rochers, ol niai 1671.

... Ils avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils ; Vaillant avait mis plus de quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf

1 Mmc de Sévigné partit le 18 mai 1G71, elle passa par le Mans et arriva aux Rochers dans les derniers jours du mois. Elle revint par le mCme chemin, au mois de décembre.

- L'abbé de la Mousse, parent de la marquise.

à la cravate ; ils vont on très bon ordre nous attendre à une liéue des Rochers. Voici un bel incident : M. l'abbé avait mandé que nous arriverions le mardi, et puis tout d'un coup il l'oublie; ces pauvres gens attendent le mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés chacun chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le mercredi, sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous recevoir : ce contretemps nous a fâchés ; mais quel remède? Voilà par où nous avons débuté. Mllc du Plessis ' est tout justement comme vous l'avez laissée; elle a une nouvelle amie à Vitré* dont elle se pare, parce que c'est un bel esprit qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de la princesse de Tarente. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais jalouse de cette nouvelle amitié; que je n'en témoignerais rien, mais que mon cœur était saisi. Tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière : c'est une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle détourne adroitement la conversation pour ne point parler de ma rivale devant moi ; je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont d'une beauté surprenante; Pilois2 les élève jusqu'aux nues avec une probité admirable ; tout de bon. rien n"est si beau que ces allées que vous avez vues naître.

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1 M** de Grignan] Aux Rochers, 28 juin 1671.

... .le me souviens de toutes ces folies que nous avons dites ici, et de tout ce que vous faisiez, et de

1 Mlle du Plessis d'Argent n', que raille sans pitié Mmc de Scvignr. La marquise l'appelle souvent dans ses lettres M1'" de Kerlouclio. 1 Pilois. jardinier du château des Rochers.

tout ce que vous y disiez : ce souvenir ne me quitte jamais ; et puis tout d'un coup je pense où vous êtes ; mon imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné ; votre château 1 m'arrête maintenant les yeux; les murailles de votre mail me déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune plant que vous avez vu est délicieux : c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever jusqu'aux nues ; et très souvent, sans considérer les conséquences ni mes intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'ils font ombrage ou qu'ils incommodent mes ■jeunes enfants. Mon fils regarde cette conduite ; mais je ne lui en laisse pas faire l'application. Pilois est toujours mon favori, et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de chevalier au parlement de Rennes. Je suis libertine plus que vous; je laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein deFouesnclJcric% par une pluie horrible, faute de les prier de bonne grâce de demeurer; jamais ma bouche ne put prononcer les paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient pasj.es deux jeunes femmes, c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et les fils. Mllc du Plessis est toute telle que vous la représentez, et encore un peu plus impertinente; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte de me donner de la jalousie est une chose originale dont je s"is au désespoir, quand je n'ai personne pour en rire. Sa bellesœur est fort jolie, sans être ridicule en rien, et parle gascon au milieu de la Bretagne : j'en ai la même joie que vous avez de ma Laguette, qui parle parisien au milieu de la Provence : cette petite Basse-Brette est fort aimable.

[A Mmc de Grignan] Aux Rochers, 13 juillet 1671.

... Mllc du Plessis nous honore souvent de sa présence; elle disait hier â table qu'en Basse-Bretagne on

J Le château de Grignan, en Provence.

2 11 s'agit de la famille des Fouesnel.

faisait une chère admirable, et qu'aux noces de sa belle-sœur on avait mangé pour un jour douze cents pièces de rôti : nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris courage, et lui dis : « Mademoiselle, pensez-y bien; n'est-ce point, douze pièces de rôti que vous voulez dire? on se trompe quelquefois. — Non. Madame, c'est douze cents pièces ou onze cents ; je ne veux pas vous assurer si c'est onze ou douze, de peur de mentir; mais enfin je sais bien que c'est l'un ou l'autre » ; elle le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais rabattre un seul poulet. Nous trouvâmes qu'il fallait qu'ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour piquer menu, et que le lieu fut un grand pré, où l'on eût fait dresser des tentes; et que s'ils n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent commencé un mois auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez été contente. N'avezvous point quelque exagéreuse comme celle-!;! !

[A Mmt de Grignan] Aux Rochers, 19 juillet 1671.

... La divine Plessis est justement et à point toute fausse ;je lui fais trop d'honneur de daigner seulement en dire du mal. Elle joue toute sortes de choses : elle joue la dévote, la capable, la peureuse, la petite poitrine, la meilleure fille du monde; mais surtout elle me contrefait, de sorte qu'elle me fait toujours le même plaisir que si je me voyais dans un miroir qui me fit ridicule, ou (pie je parlasse à un écho qui me répondît des sottises. J'admire où je prends celles que je vous refis. Adieu, ma très aimable; vous quî voyez tout, ne voyez-vous point comme je suis belle les dimanches, et comme je suis négligée les jours ouvriers ?

\ M"'c de Grignan'' Aux Rochers. 22 juillet 1671.

... Cette M"1" Quintin \ que nous disions qui vous res-

1 Su/anne de Montgommery, comtesse de Quintin.

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semblait pour vous faire enrager, est comme paralytique ; elle ne se soutient pas. Demandez-lui pourquoi : elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant cette porte, et a demandé à boire un petit coup devin ; on lui en a porté, elle a bu sa chopine. et puis s'en est allée au Pertre consulter une espèce de médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous de cette manière bretonne, familière et galante ? Elle sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de sorte que j'ai compris que tout cela était un air, pour me faire savoir qu'elle a un équipage de Jean de Paris1. Ma chère enfant, ne sortirai-je point des nouvelles de Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une femme de Vitré ?

[A Mme de Grignân] Aux Rochers, 2G juillet 1671.

Je veux vous apprendre qu'hier, comme j'étais toute seule dans ma chambre avec un livre précieusement à la main, je vois ouvrir ma porte par une grande femme de très bonne mine ; cette femme s'étouffait de rire, et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort qu'elle : cet homme était suivi d'une femme fort bien faite, qui riait aussi; moi, je me mis à rire sans les reconnaître et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique j'attendisse aujourd'hui Mmc de Chaulnes2, qui doit passer deux jours ici, j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle. C'était elle pourtant, qui m'amenait Pomenars3, qui, en arrivant à Vitré, lui avait mis dans la tête de me venir surprendre. La Murinette beauté4 était de la partie, et la gaieté de Pomenars était si extrême, qu'il aurait réjoui la tris-

1 C'est-à-dire couleur chamois.

8 La femme du gouverneur de Bretagne.

3 Le marquis de Pomenars, gentilhomme d'un caractère enjoué, mais dont les plaisanteries n'étaient pas toujours innocentes. A Laval, en 1671, il se vit pendre... en effigie.

* MUa Marie-Anne du Pui de Murinais.

tcsse même : ils jouèrent d'abord au volant : Mme de Chaulnes y joue comme vous ; et puis une légère collation, et puis nos belles promenades, et partout il a été question de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine de toutes ses affaires, et que vous m'aviez mandé que pourvu qu'il n'y eût que le courant, vous ne seriez point en inquiétude, mais que tant de nouvelles injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de chagrin pour lui. Nous avons fort poussé relie plaisanterie; et puis cette grande allée nous a fait souvenir de la chute que vous y fites un jour; la pensée m'en a fait devenir rouge comme du feu. On a parlé longtemps là-dessus, et puis du dialogue bohème, et puis enfin de Mlle du Plessis, et des sottises qu'elle disait, et qu'un jour vous en ayant dit une, et son vilain visage se trouvant auprès du vôtre, vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un soufflet pour la faire reculer ; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais dit : « Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement » : et que j'avais dit à sa mère : « Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin, qu'elles se battaient : Mllc du Plessis, agaçait ma fille, ma fille la battait; c'était la plus plaisante chose du monde » : et qu'avec ce tour j'avais ravi Mm0 du Plessis. de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette camaraderie de vous et de M110 du Plessis, dont je ne faisais qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a fait rire à mourir. La Murinette vous approuve fort, et jure que la première fois qu'elle viendra lui parler dans le nez, comme elle fait toujours, elle vous imitera, et lui donnera sur sa vilaine joue. Je les attends tous présentement. Pomenars tiendra bien sa place; Mlledu Plessis viendra aussi; ils me montreront une lettre de Paris faite a plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés entre femmes, afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même de les lui faire souhaiter pour être a la mode. Enfin, je n'ai jamais vu un homme si fou que Pomenars. Sa gaieté

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augmente en même temps que ses affaires criminelles : s'il lui en vient encore une. il mourra de joie.

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