L ES ÉTATS DE BRETAGNE EN
[A Mme On Grignan] Aux Rochers, 5 août I67U
... Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états1 pour votre peine d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré. Le lundi matin il m'écrivit une lettre : j'y lis réponse pour aller diner avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu; il y a quatorze couverts à chaque table; Monsieur en tient une et Madame l'autre. La bonne chère est excessive; on remporte les plats de rôti tout entiers, et pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sorbes de machines,
1 Dans la Bretagne, comme dans tous les pays d'Etals, des assemblées fixaient le chiffre ainsi que le mode de répartition des impôts.
puisque même ils ne comprenaient pas qu'il fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer; une de ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la table à l'autre; mais bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise, au contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent : cette pyramide donc, avec vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte, que le bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et les trompettes. Après le dîner, MM. de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment. Je pensais toujours à vous, et j'avais un souvenir si tendre de votre danse et de ce que je vous avais vue danser, que ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis assurée que vous auriez été ravie devoir danser Lomaria : les violons et les passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de ceux-là; c'est quelque chose d'extraordinaire que cette quantité de pas différents et cette cadence courte et juste ; je n'ai point vu d'homme danser comme Lomaria cette sorte de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, MM. de Molac, La Coste et Coëtlogon le père, M. Boueherat, qui vient de Paris, cinquante Bas-Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés. Le soir devaient venir Mme de Rohan d'un côté, et son fils de l'autre, et M. de Lavardin, dont je suis étonnée. Je ne vis point ces derniers, car je voulus venir coucher ici, après avoir été à la tour de Sévigné 1 voir M. d'iïarouïs et MM. de
1 C'était une tour qui faisait partie des murailles de Vitré et qui appartenait à MmC de Sévigné.
Fourché et Chesiéres, qui arrivaient. M. d'Harouis vous écrira; il est comblé de vos honnêtetés : il a reçu deux de vos lettres à Nantes, dont je vous suis encore plus obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des étate : c'est un jeu, une chère, une liberté, jour et nuit, qui attirent tout le monde. Je n'avais jamais vu les états ; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci ; elle doit cire bien pleine, du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni à la cour; il n'y a que le petit Guidon4, qui peut-être y reviendra un jour comme les autres. J'irai voir tantôt Mmo de Kohan ; il viendrail bien du monde ici, si je n'allais à Vitré : c'était une grande joie de me voir aux états, où je ne fus de ma vie; je n'ai pas voulu en avoir l'ouverture, c'était trop malin. Les états ne doivent pas être longs ; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit pas un mot : voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais pas comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braveric2 : voilà les états. J'oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu'on y boit ; mais, si je ne complc pas ce petit article, les autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle des contes à dormir debout; mais cela vient au bout de la plume, quand on est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose à dire^
[A AI™ de Grignan] A Vitré, 12 aoùl 1671.
Enfin, ma chère lille, me voilà en pleins états ; sans cela, les états seraient en pleins Rochers. Dimanche
1 Charles de Sévigné, lils de la marquise, était guidon des gendarmes Dauphins.
Mol populaire pour exprimer la recherche danà rhabillcmuil.
dernier, aussitôt que j'eus cacheté mes lettres, je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval. C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de Coëtlogon, de Lomaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne connais point; j'oublie M. d'Harouïs, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je reçois tout cela : on dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin, après une promenade dont ils furent fort contents, une collation très bonne et très galante sortit d'un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne, qui passa comme de l'eau de Forges; on fut persuadé que cela s'était fait avec un coup de baguette. M. de Chaulnes me pria instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc lundi soir; Mmc de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de Tartufe, point trop mal jouée, et un bal où le passe-pied et le menuet pensèrent me faire pleurer : cela me fait souvenir de vous si vivement que je n'y puis résister; il faut promptement que je me dissipe. On me parle de vous très souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pensées au travers de mon corps de jupe. Hier je reçus toute la Bretagne à ma tour de Sévigné. Je fus encore à la comédie ; c'était Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes : c'est assez pour une troupe de campagne. Le soir on soupa, et puis le bal. Je voudrais que vous eussiez vu l'air de M. de Lomaria, et de quelle manière il ôte et remet son chapeau : quelle légèreté ! quelle justesse ! Il peut défier tous les courtisans, et les confondre, sur ma parole : il a soixante mille livres de rente, et sort de l'Académie; il ressemble à tout ce qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste, ne croyez pas que votre santé ne soit point bue ici ; cette obligation n'est pas grande, mais telle qu'elle est, vous l'avez
tous les jours à toute la Bretagne : ou commence pur moi., ei puis Mme de Grignan vient tout naturellement. M. de Ghaulnes vous fait mille compliments. Les civilités qu'on me fait sont si ridicules, et les femmes de ce pays si sottes, qu'elles laissent croire qu'il n'y a ([lie moi dans la ville, quoiqu'elle soit toute pleine. Il y ;i. de votre connaissance, Tonquedec, le comte des Chapelles, Pomenars, l'abbé de iïïontigni, qui. est évoque de Saint-Paul de Léon, et mille autres; mais ceuxlà me parlent de vous, et nous rions un peu de notre prochain. Il est plaisant ici le prochain, particulièrement quand on a dîné; je n'ai jamais vu tant de bonne chère. Mmede Coëtqucn est ici avec la fièvre; Ghesières se porte mieux : on a député les états pour lui faire un compliment. Nous sommes polis pour le moins autant que le poli Lavardin : on l'adore ici; c'est un gros mérite qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, cl ne veut pas venir s'établir à Vitré; il y vient dîner : pour moi, j'y serai encore jusqu'à lundi ; et puis j'irai passer huit jours dans ma solitude, après quoi je reviendrai dire adieu; caria fin du mois verra la fin de tout ceci. Notre présent est déjà fait, il y a plus de huit jours : on a demandé trois millions ; nous avons offert sans chicaner deux millions cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin quatre-vingt mille francs, le reste des officiers à proportion; le tout pour deux ans. Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons, que d'eau sous les ponts, puisque c'est là-dessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se donne a tous les états.
[A AI*" de Grignan] Aux Rochers, l'J août 1671.
... Je n'ai jamais vu une si grande chère; nulle tablé a la cour ne peut être comparée à la moindre des douze ou quinze qui y sont : aussi est-ce pour nourrir trois cents personnes qui n'ont que cette res-
source pour manger. Je partis lundi de cette bonne ville, après avoir fait vos compliments à Mme de Chaulnes et à MUc de Murinais, qui a quelque chose dans l'esprit et dans l'humeur qui vous serait très agréable; on ne peut jamais ni mieux les recevoir ni mieux les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jourlà; nous avions dîné à part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et avaient bu chacun quarante santés ; celle du roi avait été la première, et tous les verres cassés après l'avoir bue; le prétexte était une joie et une reconnaissance extrême de cent mille écus (pie le roi a donnés à la province sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser, par cet effet de sa libéralité, la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de sa propre main des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne; le gouverneur a lu la lettre aux états, et la copie en a été enregistrée : il s'est élevé jusqu'au ciel un cri de Vive le roi, et tout de suite on s'est mis à boire, mais boire, Dieu sait!
[A i¥m0 de Grignan) 23 août 1671.
... 11 y a huit jours que je suis ici, dans une paix qui m'a guérie d'un rhume épouvantable : j'ai bu de l'eau, je n'ai point parlé, je n'ai point soupe ; et, quoique je n'en aie point raccourci mes promenades, je me suis guérie. Mmcde Chaulnes, Mllcde Murinais, Mmc Fourché, et une fille de Nantes fort bien faite, vinrent ici jeudi. Mmc de Chaulnes entra en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit, on se met autour d'elle, et en un moment la voilà endormie de pure fatigue : nous causons toujours ; elle se réveille enfin, trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers. Nous allâmes nous promener; nous nous
MADAME DE SEVIGNE EX i'KOYINCE ET EN VOYAGE 05
assîmes dans le fond de ces bois ; pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome et par quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes, car je cherche toujours à ne me point ennuyer. Pendant que nous en étions là, voilà une pluie traîtresse comme une fois à Livry, qui, sans se faire craindre, se met d'abord à nous noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout sur nos habits : les feuilles furent percées dans un moment, et nos habits percés dans un autre moment. Nous voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse ; enfin on arrive, on fait grand feu : on change de chemise, de jupe : je fournis à tout; on se fait essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la gouvernante de Bretagne clans son propre gouvernement. Après cela on fit une jolie collation, et puis cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée sans doute du rôle ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle avait reçu ici.
[A JY"'° de Grignan] A Vitre, G septembre 1671'.
... « 11 n'est si bonne compagnie qui ne se sépare, » dit M. de Chaulnes aux Bretons, en les renvoyant chez eux. Les états finirent à minuit : j'y fus avec Mmc de Chaulnes et d'autres femmes; c'est une très belle, très giande et très magnifique assemblée. M. de Chaulnes a parlé a tutti quanti avec beaucoup de dignité, et en termes fort convenables à ce qu'il avait à dire. Après dîner, chacun s'en va de son côté. Je serai ravie de retrouver mes Rochers. J'ai l'ait plaisir à plusieurs personnes : j'ai fait un député, un pensionnaire; j'ai parlé pour des misérables; et de Car on pas un mot \ c'est-à-dire rien pour moi, car je ne sais point demander sans raison. Voici ce que je fis l'autre jour : vous savez comme je suis sujette à me tromper; je vis
1 Citation tirée ffuu dialogue de Lucien, dont M'"'-' de Sévignô donne ellemême le sens.
M LO \Mi: DE SE VIGNE, o
avant dîner, chez M. de Chaulnes, un homme au bout de la chambre, que je crus être le maître d'hôtel ; j'allai à lui, et lui dis : « Mon pauvre monsieur, faitesnous dîner, il est une heure, je meurs de faim. » Cet homme me regarde, et me dit : « Madame, je voudrais être assez heureux pour vous donner à dîner chez moi; je me nomme Pécaudière, ma maison n'est qu'à deux lieues de Landernau. » Mon enfant, c'était un gentilhomme de Basse-Bretagne : ce que je devins n'est pas une chose qu'on puisse redire ; je ris encore en vous l'écrivant.