‹ Mme de SévignéChapitre 16 sur 123 · INE BELLE RECEPTION A MARSEILLE · texte numérisé non relu

INE BELLE RECEPTION A MARSEILLE

[A Mm(: de Grignan] A Marseille, jeudi à midi 167J.

Le diable est déchaîné en cette ville ; de mémoire d'homme, on n'a point vu de temps si vilain. J'admire plus que jamais de donner avec tant d'ostentation les choses du dehors, de refuser en particulier ce qui tient au cœur; poignarder et embrasser, ce sont des manières : on voudrait m'avoir été l'esprit; car, au milieu de mes honnêtetés, on voit que je vois ; et je crois qu'on rirait avec moi si on l'osait; tout est de carêmeprenant2. Nous dînâmes hier chez M. de Marseille; ce fut un très bon repas. Il me mena l'apres-dincr faire des visites nécessaires, et me laissa le soir ici. Le gouverneur me donna des violons, que je trouvai très bons; il vint des masques plaisants : il y avait une

1 L'évoque Forbin de Janson qui avait des démêlés, avec M. de Grignan.

- AJlusions malicieuses au manège de l'évêque de Marseille, qui était hostile aux Grignan malgré son amabilité apparente.

petite Grecque fort jolie ; votre mari tournait tout autour : ma fille, c'est un fripon ; si vous étiez bien glorieuse, vous ne le regarderiez jamais. Il y a un chevalier de Saint-Mêmes qui danse bien à mon gré ; il était en Turc : il ne hait pas la Grecque, à ce qu'on dit. Je trouve, comme vous, que Bétomas ressemble à Lauzun, et Mme de Montfuron à Mm0 d'Armagnac, et Mlle des Pennes à feu M110 de Cossé. Nous ne parlons que de Mlle de Scudéri et de La Troche avec la Brétèche, et de toutes choses, avec plusieurs qui connaissent P,aris. Si tantôt il fait un moment de soleil, M. de Marseille me mènera béer. En un mot, j'ai déjà de Marseille et de votre absence jusque-là, et en même temps je porte ma main un peu au-dessus de mes yeux. La Santa-Cruxi est belle, fraîche, gaie et naturelle; rien n'est faux ni emprunté chez elle. Je vous prie de songer déjà à des remerciements pour elle, et à la louer du rigodon, où elle triomphe. Adieu, ma chère enfant : hélas ! je ne vous ai point vue ici, cette pensée gâte ce qu'on voit. Adhémar, qui, par parenthèse, a pris le nom de chevalier de Grignan 2, a fait le petit démon quand je lui ai dit que vous m'aviez envoyé de l'argent pour lui : il n'en a que faire; il a dix mille écus ; il les jettera par la place. Vous êtes folle, il ne vous le pardonnera jamais ; mais là-dessus je me sers de ce pouvoir souverain que j'ai sur lui, et j'ai obtenu qu'il recevra seulement un sac de mille francs. Gela est fait, et, quoi qu'il dise, Je crois qu'il sera dépensé avant que vous receviez cette lettre ; le reste viendra en peu de temps ; n'en soyez point en peine, ma fille ; ôtez cette bagatelle de votre esprit.

1 Mmc Forbin de Sainte-Croix.

2 Un des frères de M. de Grignan, devenu chevalier en février 1672.

l'X FACHEUX RETARD

[A Mme de Grignan] A Lambesc, 20 décembre IG72.

Quand on compte sans la Providence il faut très souvent compter deux fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon café, entendu la messe, tous les adieux faits, le bardot chargé, les sonnettes des mulets me faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière; ma chambre était pleine de monde; on me priait de ne point partir, parce que depuis plusieurs jours il pleut beaucoup, et depuis hier continuellement, et même dans ce moment plus qu'à l'ordinaire. Je résistais hardiment à tous ces discours, faisant honneur à la résolution que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier par la poste, en assurant que j'arriverai jeudi, lorsque tout d'un coup M. de Grignan, en robe de chambre d'omelette, m'a parlé si sérieusement de la témérité de mon entreprise, disant que mou muletier ne suivrait pas ma litière, que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mes gens seraient mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé d'avis, et j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Aussi, ma fdle, coffres qu'on rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir seulement traversé la#cour, et messager que l'on vous envoie, connaissant vos bontés et vos inquiétudes, et voulant aussi apaiser les miennes, parce que je suis en peine de votre santé, et que cel homme nous reviendra nous en apporter <\c> nouvelles, ou me retrouvera par les chemins. En un mot. ma chère enfant, il arrivera à Grignan jeudi au lieu de moi, et moi, je partirai bien véritablement quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui me gouverne de bonne foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font souhaiter passionnément d'être à

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Grignan. Si M. de La Garde1 pouvait ignorer tout ceci.. j'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m*avoir prédit tout l'embarras où je me trouve; mais qu'il prenne garde à la vaine gloire qui pourrait accompagner le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin, ma fille, me voilà; ne m'attendez plus du tout; je vous surprendrai, et ne me hasarderai point, de peur de vous donner de la peine, et à moi aussi. Adieu, ma très chère et très aimable ; je vous assure que je suis fort affligée d'être prisonnière a Lambesc, mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a point vues dans ce pays depuis un siècle ?

A BOURBILLY

[A M™ de Grignan] A Bourbilly, 10 octobre 1673.

Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de mes pères2. A'oici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je trouve mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a ici de plus honnêtes gens que moi ; et cependant au sortir de Grignan, après vous avoir quittée, je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur, si je m'en voulais croire; mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous aie vue ici. Bussy y était, qui nous empèehait#fort de nous y ennuyer. Voilà où vous m'appelâtes marâtre d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant cette porte, ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de Car on pas an mot3, c'est-à-dire pas un

1 Le comte de La Carde était cousin germain du comte de Grignan.

2 Bourbilly, à deux lieux d'Epoisses (Cùle-d*0r). C'était l'apanage de la brandie aînée des Rabutins. Mme de Sévigné y passait en retournant à Taris.

:! Voir plus baut, lettre du 6 septembre 1671, page 65.

sol. Il pleut à verse ; je suis désaccoutumée de ces continuels orages; j'en suis en colère.

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