LES ARBRES DES ROCHERS
[A Mme de Grignan] Aux Rochers, 29 septembre 1075.
... Nous arrivâmes ici jeudi. Je trouvai d'abord Mlle du Plessis plus affreuse, plus folle et plus impertinente que jamais : son goût pour moi me déshonore; je jure sur ce fer de n'y contribuer d'aucune douceur, d'aucune amitié, d'aucune approbation. Je lui dis des rudesses abominables ; mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout en raillerie : vous devez en être persuadée
1 Tne chaumière
apuès le soufflet dont l'histoire a pensé faire mourir Pomenars de rire. Elle est donc toujours autour de moi ; mais elle fait la grosse besogne : je ne m'en incommode point ; la voilà qui me coupe des serviettes. J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse extraordinaire ; tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus grands et droits, et beaux en perfection; ils sont élagués, et» font une ombre agréable ; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur. Il y a un petit air d'amour maternel dans ce détail : songez que je les ai tous plantés, et que je les ai vus, comme disait M. de Montbazon de ses enfants, pas plus grands que cela. C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver ; vous en feriez bien votre profit, et je n'en use pas mal : si les pensées n'y sont pas tout à fait noires, elles y sont tout au moins gris-brun. J'y pense à vous à tout moment; je vous regrette, je vous souhaite : votre santé, vos affaires, votre éloignement, que pensez-vôus que tout cela fasse entre chien et loup ? J'ai ces vers dans la tête :
Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour L'objet infortuné d'une si tendre amour ?
Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai pas.
[A Mm* de Grignan] Aux Rochers, 20 octobre 107;).
... Ces bois sont toujours beaux : le vert en est cent fois plus beau que celui de Livry. Je ne sais si c'est la qualité des arbres ou la fraîcheur des pluies ; mais il n'y a pas de comparaison. Tout est encore aujourd'hui du même vert du mois de mai ; les feuilles qui tombent sont feuille-morte, mais celles qui tiennent sont encore vertes : vous n'avez jamais observé cette beauté. Tour l'arbre bienheureux qui vous sauva la vie, je serais tentée d'y faire bâtir une chapelle ; il me
paraît plus grand, plus fier et plus élevé que les autres : il a raison,, puisqu'il vous a sauvée; du moins je lui dirai la stânce de Médor dans l'Arioste, quand il souhaite tant de bonheur et tant de paix à cet antre qui lui avait fait tant de plaisir l. Pour nos sentences-, elles ne sont point défigurées ; je les visite souvent : elles sont même augmentées, et deux arbres voisins disent quelquefois les deux contraires.
[A Mme de Grignan] 13 novembre 1673.
... L'été de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues. Gomme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose mia corporca salma* tout du long de ces allées; j'y passe des jours toute seule avec un laquais, et je n'en reviens point que la nuit ne soit bien éclairée, et que le feu et les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air. Je crains l'entrechien-et-loup quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute seule dans une chambre : c'est ce qui s'appelle se mettre dans l'eau de peur de la pluie; mais je m'accommode mieux de cette grande tristesse que de l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille; il n'y en a point dans les vieilles allées : ce sont (\c^ galeries; ne craignez que la pluie extrême, car en ce ca^ il faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me fasse mal aux yeux. C'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous appelez le serein. Ne soyez en aucune peine de ma santé : je suis dans la très parfaite.
[A Mm* de Grignan Aux Rochers, 15 décembre 1675,
Ah, mon enfant ! que je viens bien de me promener dans l'humeur de ma fille! Il n'est point question en ce
1 Roland furieux, c.^3, slance 100.
- Des phrases qu'elles avaient gravées sur les arbres.
> « Mon fardeau corporel ».
pays de l'humeur de ma mère1. Je viens de ces bois; vraiment ces allées sont d'un agrément à quoi je ne m'accoutume point. Il y en a six que vous ne connaissez point du tout,, mais celles que vous connaissez sont fort embellies par la beauté du plant. Le mail est encore plus beau que tout le reste, et c'est Vliumcur de ma fille. Il fait présentement doux et sec; j'y suis demeurée au delà de l'entre-chien-et-loup, mais c'est parce qu'aujourd'hui il ne passe point de troupes; car quand il en vient à Vitré, on m'oblige, contre mon gréj à me retirer une heure plus tôt. C'est là, ma très chère, où j'ai bien le loisir de vous aimer. Je comprends très bien que vous n'avez pas toujours ce temps-là ; il en faut jouir quand on peut. Vous êtes au milieu de mille choses qui empêchent fort qu'on ne puisse trouver sa tendrese à point nommé : mais il est vrai que trois jours après il me parait que vous vous acquittez bien de votre promesse de m'aimer une autre fois, et je crois qu'en vérité vous m'aimez beaucoup.
LE PETIT CHIEN [A M. de Gricjnan] Aux Rochers, 13 novembre 1675.
... Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien ; voici l'aventure. J'appelais, par contenance, une chienne cou raule d'une madame qui demeure au bout de ce \v.wr. M""' de Taronlo2 me dit : « Quoi ! vous savez appeler un chien? je veux vous en envoyer un, le plus joli du monde. » Je la remerciai, cl lui dis la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans celle sottise. Cela se passe, on n'y pense plus ; deux jours après je vois entrer un valet de chambre avec mu p itite maison de chien, toute pleine de rubans et
1 Nom .l'une allée du jardin do Livry.
- Mml de Tarent^, femme romanesque, qui était fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.
sortir de cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire, des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme Sylphide, blondin comme un blondin : jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée : je voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter. La femme de chambre qui l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie l qu'aime le petit chien ; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu ; il ne mange que du pain ; je ne m'y attache point, mais il commence à m'aimer : je crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne point mander à Marphise'2, car je crains ses reproches : au reste, une propreté extraordinaire. Il s'appelle Fidèle*.