‹ Mme de SévignéChapitre 25 sur 123 · LA SAISON A VICHY EN · texte numérisé non relu

LA SAISON A VICHY EN

À J7,iie de Grignari] Vichy, G septembre 1077.

Ma fille, ne vous fâchez point, je vous écris à six heures du soir, loin des eaux, loin de toute vapeur ; c'est pour me donner de la joie que je veux causer un moment avec vous; j'ai rompu tout autre commerce Ne trouvez-vous point que nous sommes trop loin et trop près l'une de l'autre? Cette distance nous fait mal. Je passe les jours avec ces messieurs de Termes et Flamarens '■ ; je suis leur véritable consolation. Je ne sais ce qu'ils ont, ils ne se portent point bien . Ils ont amené un homme de l'Opéra, qui joue du violon mieux que Baptiste 2 : cela nous divertit. Il y a une impertinente petite bossue qui chante sans fin et sans cesse, et qui croit être miraculeuse ; cela nous fait rire. M. de Champlàtreux est notre grand druide; il l'ait la meilleure chère du monde. Ah, mon Dieu ! que n'a-t-il été possible que vous m'ayez gouvernée ici? M. et Mmc d'Albon, une sœur de Mllc de Lestranges, MU1C de Sourdis, blanche et blonde, mille autres de tous côtés, jamais il ne s'est vu tant de monde, et jamais il n'a fait si beau. Le mois de septembre ne contrefait ni l'été ni l'hiver : il est le plus beau mois de septembre que vous ayez jamais vu.

[A Mn>e de Grignan] 7 septembre 1G77.

Je voudrais que vous vissiez jusqu'à quel excès la présence de Termes et de Flamarens fait monter la

1 Lîésar- Auguste de Pardaillan, marquis de Termes, spirituel, beau garçon ei ami du plaisir. — Jean de Grossoles, chevalier de Flamarens.

■ Baptiste est Jean-Baptiste Lulli, excellent violoniste, auteur d'opéras célèbres, qui fut Burintendant de la musique du roi et obtint, eu 1G72, le privilège de l'Académie royale de musique.

coiffure et l'ajustement de deux ou trois belles de ce pays. Enfin, dès six heures du matin tout est en l'air, coiffure hurlupée, poudrée, frisée, bonnet à la bascule, rouge, mouches, petite coiffure qui pend, éventail, corps de jupon long- et serré : c'est pour pâmer de rire.

[A M"lC de Grignan] Vichy. 19 septembre 1677.

Il me semble, ma chère enfant, que je vous écrivis une sotte lettre la dernière fois. J'étais mal à mon aise, j'écrivais mal, je me plaignais de la douche : il n'en faut pas davantage pour vous donner de l'inquiétude. Je vous assure aujourd'hui que je me porte fort bien ; je me suis baignée un peu à la Sénèque*; j'ai sué fort gracieusement, et peut-être même que je prendrai encore une douche ou deux avant que de partir, pour finir toute contestation. Deux jours de repos me donneront de la force de reste. Il me sembla l'autre jour, dans la chaleur du combat, que je fermais les mains: je coupe du pain, et en un mot, je me porte très bien : le temps me donnera pour mes mains ce que Vichy m'aura refusé ; je n'en suis nullement inquiète.

Le bien bon2 prend les eaux pour vider son sac, qui est plein ; cela s'appelle pour le remplir, et toujours ainsi : nous avons beaucoup de soin l'un de L'autre. Ces eaux-ci sont salutaires ; M. de Grignan en serait lavé, et lessivé, et guéri de tous ses maux : il n'aurait pas mal besoin aussi de vider son sac. Tous les buveurs sont contents de leur santé, et encore plus de la beauté du temps et du pays.

1 Allusion à une lettre où Sénèque, qui avançait en {%e, avoue se baigner dans de l'eau tiède ou réchaull'ée par le soleil.

- L'abbé de Coulanges.

Page 1