LES INFORTUNES D UNE PRINCESSE
[A M. de Coulanges] Paris, 31 décembre 1670.
J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement ou vous avez été de tout ce qui s'est
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passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois : le sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon esprit, et combien vous avez jugé droit, en croyant que cette grande machine ne pourrait point aller depuis le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de vous louer à bride abattue là-dessus, parce que j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que vous. Je dis à ma fille le lundi : « Jamais ceci n'ira à bon port jusqu'à dimanche » ; et je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne s'achèverait pas. En effet, le jeudi le temps se brouilla, et la nuée creva le soir à dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudi, j'allai dès neuf heures du matin chez Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle allait se marier à la campagne, et que le coadjuteur de Reims1 faisait la cérémonie. Cela était ainsi résolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut changé dès le mardi. Mademoiselle écrivait ; elle me fit entrer, elle acheva sa lettre, et puis me fit mettre à genoux auprès de son lit. Elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les beaux présents qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait donné : qu'il n'y avait point de parti pour elle en Europe, et qu'elle voulait se marier. Elle me conta une C(Miversation mot à mot qu'elle avait eue avec le Roi ; elle me parut transportée de joie de faire un homme bienheureux ; elle me parla avec tendresse du mérite et de la reconnaissance de M. de Lauzun ; et je lui dis : « Mon Dieu, Mademoiselle, vous voilà bien contente ; mais que n'avez-vous donc fini promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous bien qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de parler, et que c'est tenter Dieu et le Roi que de vouloir conduire si loin une affaire si extraordinaire ? » Elle me dit que j'avais raison; mais elle était si pleine de confiance, que ce discours ne lui fit qu une légère impression. Elle retourna sur la maison
'■ Charles-Maurice l.o T< li ici-.
et les bonnes qualités de Lauzun. Je lui dis ces vers de Sévère dans Polycuctc :
Du moins no la peut-on blâmer d'un mauvais choix : Rolyeucte a du nom, et sort du sang des rois.
Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure : il est impossible de la redire toute ; mais j'avais été assurément fort agréable durant ce temps et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de parler à quelqu'un : son cœur était trop plein. A dix heures, elle se donna au reste de la France, qui venait lui faire sur cela son compliment. Elle attendit tout le matin des nouvelles, et n'en eut point. L'aprèsdînée, elle s'amusa à faire ajuster elle-même l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez ce qui arriva. Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la trouvai dans son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle m'appela, m'embrassa, me mouilla tbute de ses larmes. Elle me dit : « Hélas ! vous souvient-il de ce que vous me dites hier ? Ah ! quelle cruelle prudence ! ah ! la prudence ! » Elle me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois; elle est fort affligée, et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses dovflcurs ; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé dans cette occasion des sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous deux et Mmc de Coulanges ; car vous jugez bien que cette causerie serait entièrement ridicule avec d'autres. Adieu.
LA DISGRACE DE LAUZrx"
M Mm<! de Grignan] Taris. 3 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le petit Dubois
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m'apporta celui que je croyais égaré : vous pouvez penser avec quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que Mm,> de La Fayette, .AI1110 de Saint- Géran, Mme de Villars, me vinrent embrasser. Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui de M. de Lauzun ; toutes vos réflexions sont justes et naturelles ; tous ceux qui ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus penser : voici un bon pays pour oublier les malheureux. On à su qu'il a fait son voyage dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux, il répondit : « Ces malheurs-là ne sont pas faits pour moi. » Il dit qu'il est innocent a l'égard du roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le roi ji'a rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut qu'on le laisserait à Pierre- Encise, et il commençait à Lyon a faire ses compilent s à M. d'Artagnan : mais quand il sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et dit : « Je suis perdu ». On avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il passait : il faut avouer aussi qu'elle est extrême.