M. DE ROCCA
la réfutation de son livre des Passions : « L'existence humaine bien eonçue n'est autre chose que Tabdication de la personnalité pour rentrer dans Tordre universel ». Elle blâme le charlatanisme du double suicide de Kleist et de sa maîtresse, qui faisait alors grand bruit en Allemagne. Elle y dénonce, avec trop de sévérité pour les œuvres du poète, la vanité posthume « d'un auteur sans génie qui veut produire par une catastrophe véritable les effets auxquels il ne peut atteindre en poésie ».
Elle s'apaisait ainsi en rentrant en elle-même, comme la mer après la tempête, lorsque les vagues, plus lentes, deviennent silencieuses et retirent vers l'horizon leurs ondes où s'évanouit le soleil couchant. Elle se croyait bien délaissée désormais ; elle se voyait proche de cette heure redoutée « où le crépuscule n'a plus rien qui rappelle l'aurore », et s'efface a pâle et décoloré comme un spectre livide, avant-coureur de la nuit ». « La porte de mon cœur est fermée », disait- elle. Elle se trompait, et le bonheur qui l'avait fuie quand elle le cherchait dans une poursuite si ardente, la surprit au moment où elle ne l'attendait plus.
On vit, dans les derniers mois de 1810, revenir à Genève un officier de vingt-trois ans, appartenant à l'aristocratie du pays, Albert de Rocca. Il avait servi en Espagne et reçu une blessure qui le forçait à prendre son congé. Il était svelte, d'une taille souple, l'élégance même, des traits ravissants et doux; je ne sais quoi d'ouvert, de tendre, d'ingénu;
un cœur passionne, un caractère emporté jusqu'à la brusquerie; un esprit original et primesautier. Intrépide dans la guerre, il se montrait plein de pitié pour les vaincus. II a raconté ses campagnes en un style sobre, d'un relief juste ; on croit lire du Stendhal humanisé ou du Mérimée attendri. C'était un héros de la race nouvelle; quelque chose que Mme de Staël ne soupçonnait point, avec une séduction que ne possédaient ni les Yalmonts politiques, ni les Werthers mondains, ni les Renés diplomates qu'elle avait rencontrés. Elle le vit blessé. Elle éprouva ce qu'elle avait imaginé dans ses livres : « Ah! qu'un regard fier et mâle est beau lorsqu'on même temps il est modeste et pur! » a La pitié me saisit en même temps que l'amour. »... Elle y résista cependant : elle avait presque le double de l'âge de Rocca : mais Rocca était sous le charme, et ce charme est contagieux, a Je l'aimerai tellement qu'elle finira parm'épouser », disait-il. Delphine et Corinne eurent, ce jour-là, leur revanche. Ce fut l'homme qui brava les préjugés ; ce fut la femme qui s'y soumit. La tentation était trop forte pour que Mme de Staël y résistât ; mais le mariage, célébré au commencement de 1811, demeura secret. Mme de Staël tenait à son nom, elle redoutait le jugement de ses amis, elle avait peur du ridicule, enfin elle savait que le monde, après lui avoir prêté tant de faiblesses, lui pardonnerait plus aisément un jeune amant supposé qu'un trop jeune mari.
Rocca lui rendit ce qu'elle croyait perdu pour
tr w -