LA CENSURE ET LA POLICE
dans cet esprit pourrait non seulement être imprimé en France, mais rouvrir Paris à son auteur ? Comment croire que Napoléon fléchirait ses rigueurs à la lecture d'un ouvrage qui était la condamnation de son règne, et dont tout le souffle tendait à insinuer une âme révoltée dans cette Allemagne devenue le pivot de sa machine d’État? Il n°y a qu’une explication. Mme de Staël désirait plus passionnément que jamais rentrer à Paris, et comme elle se trouvait une femme nouvelle, elle imaginait que l'univers allait changer. Elle l’a avoué ingénument : « Il ne fallait encore, à cette époque, à Bonaparte, qu'un sentiment honnête pour être le plus grand souverain du monde ».
Elle reparut dans le cercle de quarante lieues qui lui avait été assigné autour de Paris. Elle s'établit à Chaumont au mois de mars 1810 et fit imprimer son livre. Son cortège ordinaire la suivait et ne laissait point de faire tapage de sa gloire. Elle annonça qu’elle partirait pour l'Amérique et sollicita une audience de, l’empereur : « Huit ans de malheur changent tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux qui souffrent ». Elle se permit la seule flatterie qu’elle pût adresser avec dignité à Napoléon : « La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l’objet une telle défaveur en Europe que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets ». Elle joignit à la lettre un exemplaire de /'A//emagne. Napoléon ne jugea point Mme de Staël convertie. « C’est une
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machine à mouvement, dit-il à Metternich qui solli-
citait pour elle; elle remue les salons; ce n’est qu'en France qu'une pareille femme est redoutable, et je & n’en veux pas. » Les censeurs, cependant, examinaient le livre. Ils opinèrent que l’auteur manquait de patriotisme en provoquant les Allemands à l'indépendance, et de goût en vantant leur littérature. Leur censure, du reste, ne portait que sur quelques passages; ils en demandèrent la suppression et,sous cette réserve, autorisèrent la publication. L’empereur la défendit. La police anéantit l'édition, brisa les formes et rechercha le manuscrit. Savary en avertit l’auteur dans une lettre qui montre que si Napoléon avait mis Mme de Staël à l'ordre de sa gendarmerie, il avait mis le style de ses gendarmes à l'ordre de sa cour. Une lettre, datée du 4 octobre, enjoignit à Mme de Staël de se retirer à Coppet et d'y demeurer. 5 C'était l'exil réel cette fois et sans compensation. Elle ne pouvait plus écrire; il lui fut défendu de recevoir. Elle vit son éditeur ruiné; Coppet en interdit. Elle se jugea « pestiférée » et éprouva une déception qu'elle ne connaissait pas encore : les défections « déguisées en mal de poitrine ». Alors elle commença, dans le secret, de rassembler ses souvenirs et écrivit la première partie du livre qui , fut intitulé plus iard Dix Années d'exil. Elle rêva 3 d'un grand poème, imité de Byron, qui aurait Richard Cœur de Lion pour héros et l'Orient pour théâtre; elle esquissa un traité du Suicide qui était
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