‹ Mme (Madame) de StaëlChapitre 55 sur 70 · CRI · texte numérisé non relu

CRI

ETIER

| sans l’effaroucher : ce n’était qu'un parvenu. Elle

VU in

l'avait souhaité au consulat de la république avant

l'avènement de Bonaparte; elle le souhaite mainte-

. nant au trône de France pour succéder à Napoléon.

Tous ses vœux l’accompagnent dans la guerre où il s'engage, ménageant l'alliance des rois, ménageant l'opinion des Français, ménageant surtout son armée qui faisait tout son prestige et toute la garantie de. son élévation. Mme de Staël ne s'offusqua pas plus

de le voir parmi les coalisés que d'y voir un autre.

de ses anciens amis, Moreau. Elle ne considérait dans cette lutte des peuples qu'un grand retour des choses, la révolution nationale prenant la France à revers : « L’enthousiasme avait passé de la rive gauche du Rhin à la rive droite ». Cette disposition -d’ésprit la suivit en, Angleterre, où elle se rendit au mois de juin 1813.

Elle y fit imprimer et y publia en octobre le livre de l'Allemagne. Les hommages du grand monde, l'intérêt, l'admiration, la sympathie dont elle se vit l'objet la flattèrent infiniment. Si l'Allemagne était pour elle la patrie de l’enthousiasme, l’Angleterre demeurait la terre promise de la liberté. C’est dans cette perspective qu'elle considéra encore une fois les choses et les hommes de l'Angleterre. Tout s'y

ennoblissait à ses yeux, comme tout s'était dégradé

At + € - La

en France sous la lumière crue de Napoléon. Elle approfondit la connaissance des institutions; elle étendit ses études sur les mœurs politiques anglaises,

us Lane FS

Eu

HU de

156 MADAME DÉ STAËL. e L ; " É Ù FC et recueillit les dessins dont elle tira plus tard les

beaux portraits qui figurent dans la sixième partie des Considérations, lord Grey, lord Lansdowne, sir James Mackintosh, lord Harrowby, « la plus belle

- réunion d'hommes éclairés que l'Angleterre, et, par conséquent, le monde puisse offrir ». Elle connut les” lords Erskine, Holland, Canning, Byron; ce der-. T4 nier ne laissa point de mordre sur ses faiblesses. “Walter Scott préparait Waverley; elle lui donna le 5 même effroi qu'a Schiller, et il évita de se trouver sur son chemin. : ".

Plus expansive encore que curieuse, elle haranguait les Anglais sur leurs affaires et les confondait par le flux de ses conseils. Ils recevaient ces conseils avec autant d’indifférence que de politesse. Elle ne fut point la dupe de ce flegme, mais la leçon $ qu’elle en reçut lamena à des conclusions inattendues.

« Quel ascendant la femme pourrait-elle exercer,

quelque aimable qu’elle fût, au milieu des élections ( & populaires, de l’éloquence du parlement et de l'in flexibilité de la loi? » C'était avouer que ni dans la è monarchie de 1791, ni dans la république de l'an ES = ni dans tout autre gouvernement représentatif, c’est- ë à-dire dans aucun de ses gouvernements de prédilection, il n’y avait plus de place pour son salon, son influence, c'est-à-dire pour son idéal politique. Elle

allait bientôt en faire, en France même, l'épreuve. Elle songea, un temps encore, à Bernadotte; puis, à mesure qu'elle se familiarisait avec la politique

de l'Europe, elle revint aux Bourbons. La force des

choses l'y ramenait ; ‘elle s'y résigna, mais ne s’y convertit point. Ses illusions sur la coalition tombaient avec chacune des victoires des coalisés. Quand elle vitles étrangers franchir cette barrière « solennelle » du Rhin qu’elle estimait imposée à l'Eu- rope par la nature et qu’elle croyait gratuitement £ consacrée par le consentement unanime des mo- narchies, elle frémit de la tête aux pieds, comme : g si le sol où elle avait marché jusque-là s’écroulait. Les voiles tombèrent. Elle reconnut qu’il n’y avait de « vraie France » que là où l’on portait le drapeau français. Elle s’en prend encore, dans son indignation, à Bonaparte. Elle rétorque contre lui la fameuse apostrophe de l'an vit : « Qu’ont-ils fait de cette | terre de France que je leur ai laissée si brillante? D ignorant qu'à cette heure même, Napoléon se jus- tifiait par ce même argument de son éternel refus à l’éternelle équivoque de la paix fallacieuse des . alliés: « Quoi! vous voulez que je laisse la France x plus petite que je ne l’ai reçue? » Ce n’est point la seule rencontre que le désastre de la patrie amène, à son insu, entre elle et son tyran. « Est-ce le moment de parler.des abus, quand 200 000 Cosaques - franchissent nos frontières? » disait Napoléon au Corps législatif. Benjamin, toujours en quête du bonheur et du pouvoir, mais glissant toujours sur , ne réalités, travaillait pour Bernadotte. Il avait écrit ; un panégyrique de la coalition : De l'Esprit de conquête et d'usurpation. Il l'envoya à Mme de Staël ec une lettre passionnée. Elle répondit à la lettre:

YrPVRT SR

à pas un jour où Je n’aie souffert par vous. Que je vous ai aimé! » c'était dire qu'elle n’aimait plus. Elle répondit aû pamphlet : « Ce n’est pas le moment de calomnier les Français quand les Russes sont à

= Langres. Dieu m'exile à jamais de la France, plutôt

-que je doive mon retour aux étrangers! »

Elle les trouva cependant installés en France

* lorsqu’ellé y rentra, au mois de mai. « Allemands, Russes, Cosaques, Baskirs », elle les vit conqué- rants, rapaces, brutaux, pillards, arrogants et vindi-. catifs. Elle. ne put s'empêcher d'admirer Wellington; ‘mais Alexandre lui parut descendu de son piédestal et dépouillé de l’auréole de Pétersbourg. Il régnait à Paris en vainqueur, et il y exerçait, avec pompe, sur la France abattue à ses pieds une clémence très diplomatique. Tout étonnait et déroutait Mme de Staël en cette révolution tant souhaitée. Elle ne reconnaissait pas l'Europe; elle ne se reconnaissait plus elle-même. L'esprit de 89, toujours vivant en elle; sa haine de Napoléon, sätisfaite jusqu’à la satiété; ses illusions déçues sur la croisade des alliés; ses espérances trompées dans la liberté des peuples : « Tout était trouble en moi ». « J’esti- mais les étrangers d'avoir secoué le joug. Je les admirais sans restriction à cette époque; mais voir

Paris occupé par eux, les Tuileries, le Louvre

l'Asie, à qui notre lingue, notre histoire, nos grands hommes, tout était moins connu que le dérnier khan

RES : i ee 2 nee ne . = ’ « Vous avez consumé ma vie. Depuis dix ans il ny

gardés par des troupes venues des confins de

o tai +

Le

ee pr

LE

prétend recouvrer toutes ses prérogatives dans le

À Le | Es

vi RÉ P ee ss | LA PREN ee RESTAURATION. 156 00

e Tartirie, c'était une douleur insupportablè. » Elle … se sentait atteinte êt très profondément : l'usure des agitations, le contre-coup des épreuves, le poids de la vie. Ses amis la trouvèrent « pâle et maigre, changée du tout au tout ». ;

Elle passa l’été de 1814 à Coppet et revint à Paris avec l'automne. Le monde la rechercha. Son salon

se repeupla d'amis; mais les contrariétés renais-

3 5 x NE CE saient pour elle de son succès même. On la voit, dans la société de la Restauration, aux prises avec les mêmes difficultés qu’en l’an 111 dans la société

républicaine. La réaction l'indigne et la révolte; et

elle ne s’en cache point. La faction des émigrés lui donne le même spectacle d’intolérance que jadis

« l'aristocratie des régicides ». Les royalistes ralliés

à Bonaparte rachètent leur servilité idolâtre de la veille par un zèle furieux d'orthodoxie. Bonaparte s'était couché dans le lit de Louis XIV; Louis XVIII s'endort dans le lit de Bonaparte. Les ministres du. roi tournent contre la liberté, chancelante dans les lois, tous les artifices du despotisme impérial. Ils

ménagent les révolutionnaires FEUEUe et les con-. servent dans les emplois, mais c’est afin d’ anéantir

plus sûrement les lois de la Révolution. La Charte n’est qu'un Édit de Nantes dont les ultra-royalistes poursuivent perfidement l’abrogation. L'Église ré-

clame le monopole de l'éducation du peuple,

ee gouvernement de la pensée. L'armée se remplit

ai 'intrus, officiers d’antichambre, qui, s'ils ont fait”

campagne, ne l'ont fait que contre les Fnançais. A ce spectacle, Mme de Staël se réveille patriote, et se réchamant de cette gloire qu'elle réprouvait hier : « Est-ce ainsi, s’écrie-t-elle, que l'on doit traiter vingt-cinq millions de Français qui naguère ont vaincu l'Europe? » Enfin, et pour suprême amertume, les salons ne sont plus que des cohues dont le bruit sourd ne donne point d’écho : « Les courtisans voulaient qu'il fût de bon ton de ne pas parler politique, de ne traiter aucun sujet sérieux ». ;

Le retour de l'île d'Elbe ne la surprend pas. Elle juge, du premier coup, cet événement funeste « C’en est fait de la liberté si Bonaparte triomphe, et de l'indépendance nationale s’il est battu ». Elle quitte en hâte Paris où Benjamin, avec sa myopie de sceptique, toujours désorienté dans les crises, se fait la dupe de ce qu’elle nomme « la niaiserie » de l’Acte additionnel. Elle le lui fait savoir et rudement. Mais, en même temps, elle prêche la paix aux étrangers. Elle adresse à un ami anglais une lettre qui est la seconde édition, revue et appropriée aux circonstances, de ses Réflexions à Pit, de 1795. Après Waterloo, elle écrit au duc de Richelieu : « Le problème consiste dans l'intégrité de la France, le départ des étrangers et la constitution anglaise franchement et sincèrement établie ». C’est tout ce qu'elle attend désormais. Elle est réduite à l’attendre de loin.

La santé, très altérée, de Rocca l’oblige à passer

A RE l'hiver en Italie. Elle y trouve la caricature du ? machriavélisme; la tyrannie lâche et artificieuse des | monarques dévots. Elle voit les peuples destinés, £ par ces despotes infirmes, à l’abêtissement et à la À geôle: Elle s’emporte à entendre autour d’elle, dans le beau monde, avilir Napoléon et les Français « C’est par trop rabaisser la France et l’Europe que de prétendre qu’elles aient obéi quinze ans à un

poltron ». Elle prend le parti de la nation italienne contre la Sainte-Alliance, comme elle avait pris le LE __ parti de la nation allemande contre la conquête

* napoléonienne. Tout ce qui se relève des ruines ES de l’ancien régime la froisse en Italie comme en France. Mais elle peut détourner les yeux : elle ve y

trouve le bonheur à ses côtés.

Page 1