CHAPELLE ET BACHAUMONT
pûmes; et voyant qu'il était impossible de rattraper, nous lui criâmes plusieurs fois :
« Eh ! monsieur le fleuve , arrêtez !
Ne vous en allez pas si vite !
Eh! de grâce, un mot! écoutez! »
Mais il se remit dans son gîte,
et rentra dans ces mômes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu'à cet endroit ; car le bonhomme était déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus
Qu'un murmure agréable et doux; Mais cet agréable murmure N'est entendu que des cailloux :
Il ne le put être de nous ; Et même , sans vous faire injure , Il ne l'eût pas été de vous.
ÏÏÊ EN 1620*
MOLIÈRE (Jean-Baptiste Poquelin) naquit à Paris le 15 janvier 1620 , aux piliers des Halles. Il s'associa fort jeune à quelques bourgeois qui avaient formé une troupe de comédiens sous le nom d'Illustre théâtre. Le public les ayant accueillis avec peu de faveur, ils se dispersèrent, et Molière forma une nouvelle troupe avec laquelle il parcourut quelque temps te province. Ce lut à Lyon qu'il donna pour la première fois, en 465$, Y Étourdi^ et à Béziers qu'il fit jouer, en 165/î, le Dépit amoureux. Ces deux ouvrages ne furent représentés à Paris qu'en 1658, époque où Molière y revint. Sa troupe , établie d'abord au Petit-Bourbon , et installée définitivement au Palais-Royal, prit, en 1665, le titre de Troupe du roi. Les Précieuses ridicules y jouées en 1659, eurent une vogue qui se soutint pendant quatre mois entiers. C'est la première pièce où Molière ait tiré son comique des caractères plus encore que de l'intrigue ou des incidents. Une fois dans cette bonne route , il s'y tint , et produisit une suite de chefs-d'œuvre supérieurs à tout ce qu'on a vu depuis.
Il mourut en 1673 , à l'âge de cinquante-trois ans. A la troisième représentation du Malade imaginaire , il fut saisi en prononçant le juro de convulsions violentes ; on se hâta de le transporter à son domicile, où il fut assisté quelques moments par des sœurs de charité qui logeaient chez lui. Il perdit la vie, étouffé par le sang qui lui sortait par la bouche. On sait que la France lui a, en 1844, érigé une statue à quelques pas de la chambre où il est mort.
La véritable et la fausse dévotion.
Et comme je ne vois nul genre de héros Qui soit plus à priser que les parfaits dévots , Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Que la sainte ferveur d'un véritable zèle ;
Aussi ne vois-je rien qni soit plus odieux
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux ;
Que ces francs charlatans , que ces dévots de place ,
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
Abuse impunément et se joue à leur gré
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré ' ;
Ces gens qui , par une âme à l'intérêt soumise ,
Font de dévotion métier et marchandise ,
Et veulent acheter crédit et dignités
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés;
Ces gens , dis-je , qu'on voit d'une ardeur non commune
Par le chemin du ciel courir à la fortune ;
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices ,
Sont prompts , vindicatifs, sans foi , pleins d'artifices;.
Et , pour perdre quelqu'un , couvrent insolemment
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère ,
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère ,
Et que leur passion , dont on leur sait bon gré,
Veut nous assassiner avec un fer sacré :
De ce faux caractère on en voit trop paraître.
Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître ;
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu ;
On ne voit pas en eux ce faste insupportable ,
Et leur dévotion est huinaine et traitable.
Ils ne censurent point toutes nos actions ;
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces confections ;
Et laissant la fierté des paroles aux autres ,
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres.
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui ,
Et leur âme estportée à juger bien d'autrui.