‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 82 sur 168 · QUINAULT · texte numérisé non relu

QUINAULT

Qui me sont échus en partage.

Le ciel ne craindra plus que ses fiers ennemis Se relèvent jamais de leur chute mortelle ; Et du inonde ébranlé par leur fureur rebelle

Les fondements sont raffermis.

Je pois faire goûter une paix éternelle Aux peuples souterrains que le sort m'a soumis.

I Prvserpint .}

Méduse.

J'ai perdu la beauté qui me rendit si vaine :

Je n'ai plus ces cheveux si beaux

Dont autrefois le dieu des eaux Sentit lier son cœur d'une si douce chaîne.

Pallas , la barbare Pallas ,

Fut jalouse de mes appas, Et me rendit affreuse autant que j'étais belle ; Mais l'excès étonnant de la difformité

Dont me punit sa cruauté

Fera connaître , en dépit d'elle,

Quel fut l'excès de ma beauté.

Je ne puis trop montrer sa vengeance cruelle. Ma tête est fière encor d'avoir pour ornement

Des serpents dont le sifflement

Excite une frayeur mortelle.

Je porte l'épouvante et la mort en tous lieux ; Tout se change en rocher à mon aspect horrible. Les traits que Jupiter lance du haut des cieux

N'ont rien de si terrible

Qu'un regard de mes yeux.

les plus grands Dieux du ciel , de la terre et de Tonde , Du soin de se venger se reposent sur moi. S je perds la douceur d'être l'amour du monde , Taile plaisi r nouveau d'en devenir l'effroi.

( Pend*.) T, IL 7

Armide s'Irrite contre le destin %ai protège Renan*.

Les enfers ont prédit cent fois Que contre ce guerrier nos armes seront vaines ,

Et qu'il vaincra nos plus grands rois.

Ah ! qu'il me serait doux de l'accabler de chaînes ,

Et d'arrêter le cours de ses exploits !

Que je le hais; que son mépris m'outrage !

Qu'il sera fier d'éviter l'esclavage

Où je tiens tant d'autres héros !

Incessamment son importune image

Malgré moi trouble mon repos.

Un songe affreux m'inspire une fureur nouvelle

Contre ce funeste ennemi.

J'ai cru le voir, j'en ai frémi; J'ai cru qu'il me frappait d'une atteinte mortelle. Je suis tombée aux pieds de ce cruel vainqueur :

Rien ne fléchissait sa rigueur,

Et par un charme inconcevable , Je me sentais contrainte à le trouver aimable , Dans le fatal moment qu'il me perçait le cœur.

{Jrmidt.}

Armide trouve Renaud endormi et ne sent sefésondre à le tuer.

Enfin il est en ma puissance , Ce fatal ennemi, ce superbe vainqueur.

Le charme du sommeil le livre en ma vengeance ,

, Je vais percer son invincible cœur ! Par loi tous mes captifs sont sortis d'esclavage : Qu'il éprouve toute ma rage !

Quel trouble me saisit; qui me fait hésiter ? Qu'est-ce qu'en sa faveur la pitié me veut dire ?

QDINAULT. l/47

Frappons !. . . Ciel ! qui peut m'arrêter ? Achevons... je frémis! vengeons-nous... je soupire ! Est-ce ainsi que je dois me venger aujourd'hui ? Ma colère s'éteint qnand j'approche de lui : Plus je le vois , plus ma fauronr est vaine ; Mon bras tremblant se refuse à ma haine.

Foreurs d'Armlde abandonnée par Renaud*

Non, jamais de l'amour tu n'as senti le charme. Tn te plais à causer de funestes malheurs : Ta m'entends soupirer, tu vois couler mes pleurs , Sans me rendre un soupir, sans verser une larme. Par les nœuds les plus doux , je te conjure en vain ; Ta suis un fier devoir, tu veux qu'il nous sépare.

Non , non , ton cœur n'a rien d'humain ;

Le cœur d'un tigre est moins barbare, .le mourrai si tu pars , et tu n'en peux douter. . .

Ingrat I sans toi je ne puis vivre; Mais après mon trépas ne crois pas éviter

Mon ombre obstinée à te suivre :

Tu la verras s'armer contre ton cœur sans foi !

Tu la trouveras inflexible

Comme tu l'as été pour moi;

Et sa fureur, s'il est possible , Égalera l'amour dont j'ai brûlé pour toi...

[JtmUe.)

BOILEAU-DESPRÉAUX (Nicolas) naquit à Paris le !•* povembre 1036. Ses Satires, dont les sept premières parurent en 1666, frappèrent d'étonnement des lecteurs peu habitués à ce style rapide, ferme et élégant ; et la raison enjouée de l'auteur mit tous les rieurs de son côté. Les Épîtres que publia ensuite Boileau , son Art poétique et son Lutrin relevèrent au rang des plus grands écrivains du siècle de Louis XIV. Quelques critiques se sont montrés fort sévères à l'égard de ce poète. Ils n'ont pu, malgré leurs efforts, porter atteinte à sa réputation. L'accord constant chez cet homme remarquable de la pensée avec l'expression lui a fait donner depuis longtemps le nom le plus honorable qu'on pût trouver, celui de poète de la raison. Les ouvrages de Boileau sont des titres de gloire aussi légitimes que les chefs-d'œuvre de Racine.

Boileau fut reçu par l'Académie française le même jour que La Fontaine. Il mourut d'une bydropisie de poitrine le 16 mars 1711.

Bienfait de la poésie.

Avant que la raison , s'expliquant par la voix , Eût instruit les humains , eût enseigné des lois , Tous les hommes suivaient la grossière nature , Dispersés dans les bois, couraient à la pâture ; La force tenait lieu de droit et d'équité ; Le meurtre s'exerçait avec impunité.

Mais du discours, enfin, l'harmonieuse adresse De ces sauvages mœurs adoucit la rudesse , Rassembla les humains dans les forêts épars ; Enferma les cités de murs et de remparts ,

De l'aspect du supplice effraya l'insolence ,

Et sous l'appui des lois mit la faible innocence.

Cet ordre fut, dit-on, le fruit des premiers vers.

De là sont nés ces bruits reçus dans l'univers ,

Qu'aux accents dont Orphée remplit les monts de Thrace

Les tigres amollis dépouillaient leur audace ,

Qu'aux accords d'Amphion les pierres se mouvaient ,

Et sur les murs thébains en ordre s'élevaient

L'harmonie en naissant produisit ces miracles.

Depuis, le ciel en vers fit parler les oracles :

Du sein d'un prêtre, $mu d'une divine horreur ,

Apollon par des vers exhala sa fureur.

Bientôt , ressuscitant les héros des vieux âges ,

Homère aux grands exploits animales courages.

Hésiode, à son tour, par d'utiles leçons,

Des champs trop paresseux vint hâter les moissons.

En mille écrits fameux la sagesse tracée

Fut, à l'aide des vers , aux mortels annoncée;

Et partout , des esprits ces préceptes vainqueurs ,

Introduits par l'oreille , entrèrent dans les cœurs.

Pour tant d'heureux bienfaits les Muses révérées

Furent d'un juste encens dans la Grèce honorées ;

Et leur art , attirant le culte des mortels ,

A sa gloire en cent lieux vit dresser des autels.

[Art poétique.)

Rien n'est beau que le vrai.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable ;

Il doit régner partout , et même dans la fable :

De toute fiction l'adroite fausseté

Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité . . .

Vois-tu cet importun que tout le monde évite ;

Cet homme à toujours fuir , qui jamais ne vous quitte ?

II n'est pas sans esprit : mais , né triste et pesant ,

Il veut être folâtre , évaporé , plaisant ;

Il s'est fait de sa joie tme ta nécessaire.

Et ne déplaît enfin qu* pow vouloir trop plaire.

La simplicité pfeît , sans étude et saus art

Tout charme en un enfant, dont la langue san&ted,

A peine du filet encor débarrassée ,

Sait d'un air innocent bégayer sa pensée.

Le faux est toujours fade , enaïuy eux , languissant : ;

Mais la nature est vraie et d'abord on la sent;

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime.

Un esprit né chagrin plaît par son chagrin même.

Chacun pris dans son air est agréable ta* soi :

Ce n'est que l'air d'autrui qui peut déplaire en moi

Voulant se redresser , soi-même on s'estropie ,

Et d'un original on fait urne copie.

L'ignorance vaut mieux qu'un savoir affecté;

Rien n'est beau, je reviens , que par la vérités

C'est par elle qu'on plaît et qu'on peut long-temps plaire;

L'esprit lasse aisément, si le cœur n'est sincère ~ • .

Mais la seule vertu peut souffrir la clarté.

Le vice , toujours sombre , aime l'obscurité ;

Pour paraître au grand jour, il fout qu'il se déguise :

C'est lui qui de nos mœurs a banni la franchise.

Jadis l'homme vivait au travail occupé ,

Et, ne trompant jamais, n'était jamais trompé :

On ne connaissait point la ruse et l'imposture ;

Le Normand même alors ignorait le parjure :

Aucun rhéteur encore , arrangeant les discours ,

N'avait d'un art menteur enseigné les détours.

Mais sitôt qu'aux humains , faciles à séduire,

L'abondance eut donné le loisir de se nuire ,

La mollesse amena la fausse vanité.

Chacun chercha pour plaire un visage emprunté :

Pour éblouir les yeux , la fortune arrogante

Affecta d'étaler une pompe insolente;

L'or éclata partout sur les riches habits ;

On polit l'émeraude , on tailla le rubis ;

Et la laine et k soie en cent laçons, nouvelles ,

Apprirent à quitter leurs contours naturelles . . .

L'ardeur de s'enrichir chaas* la bonne foi :

Le courtisan n'eut plus de sentiments k soi

Tout ne fut plus que fard , qu'erreur , que tromperie ;

On vit partout régner la basse fiatterie.

ÇÉpitre*.)

Oui , Lainoignon , je fuis les chagrins de la ville , Et contre eux la campagne est mon unique asile. Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau ? C'est un petit village , ou plutôt un hameau , Bâti sur le penchant d'un long rang de collines , D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines, La Seine , au pied des monts que son flot vient laver , Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever , Qui, partageant son cours en diverses manières , D'une rivière seule y forment vingt rivières. Tous ses bords sont couverts de saules non plantés , Et de noyers souvent du passant insultés. Le village au-dessus forme un amphithéâtre : L'habitant ne connaît ni la chaux ni le plâtre ; Et dans le roc , qui cède et se coupe aisément , Chacun sût de sa main creuser son logement. La maison du Seigneur , seule un peu plus ornée , Se présente au-dehors de murs environnée. Le soleil en naissant la regarde d'abord , Et le mont la défend des outrages du nord. C'est là , cher Lamoi^on , que mon esprit tranquille Met à profit les jours que la Parque me file. Ici dans un vallon bornant tous mes désirs , J'achète à peu de frais de solides plaisirs. Tantôt , un livre en main , errant dans les prairies , J'occupe ma raison d'utiles rêveries :

Tantôt cherchant la fin d'un vers que je construi ,

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui ;

Quelquefois , aux appâts d'un hameçon perfide,

J'amorce en badinant le poisson trop avide ;

Ou d'un plomb qui suit l'œil et part avec l'éclair,

Je vais faire la guerre aux habitants de l'air.

Une table au retour, propre et non magnifique,

Nous présente un repas agréable et rustique :

Là, sans s'assujettir aux dogmes de Broussain ,

Tout ce qu'on boit est bon , tout ce qu'on mange est sain ;

La maison le fournit , la fermière l'ordonne,

Et mieux que Bergerat l'appétit l'assaisonne»

O fortuné séjour ! ô champs aimés des cieux l

Que , pour jamais foulant vos prés délicieux ,

Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde ,

Et connu de vous seuls oublier tout le monde l

La Discorde, tons les traits du vieux SIdrac, compagnons effrayes.

Lâches , où fuyez-vous? quelle peur vous abat? Aux cris d'un vil oiseau vous cédez sans combat ? Où sont ces beaux discours jadis si pleins d'audace? Craignez-vôus d'un hibou l'impuissante menace ? Que feriez-vous, hélas ! si quelque exploit nouveau, Chaque jour, comme moi , vous traînait au barreau ; S'il fallait, sans amis, briguant une audience, D'un magistrat glacé soutenir la présence, Ou , d'un nouveau procès hardi solliciteur, Aborder, sans argent , un clerc de rapporteur ? Croyez-moi r mes enfants , je vous parle à bon titre : J'ai, moi seul, autrefois, plaidé tout un chapitre ; Et le barreau n'a point de monstres si hagards Dont mon œil n'ait cent fois soutenu les regards. Tous les jours sans trembler j'assiégeais leurs passages*

L'Église était alors fertile en grands courages : Le moindre d'entre nous , sans argent , sans appui , Eût plaidé le prélat et le chantre avec lui. Le monde , de qui l'âge avance les ruines , Ne peut plus enfanter de ces âmes divines : Mais que vos cœurs du moins , imitant leurs vertus, De l'aspect d'un hibou ne soient pas abattus. Songez quel déshonneur va souiller votre gloire , Quand le chantre demain entendra sa victoire. Vous verrez tous les jours le chanoine insolent , Au seul nom de hibou , vous sourire en parlant. Votre âme , à ce penser, de colère murmure ; Allez donc de ce pas en prévenir l'injure; Méritez les lauriers qui vous sont réservés, Et ressouvenez-vous quel prélat vous servez. Mais déjà la fureur dans vos yeux étincelle : Marchez , courez, volez où l'honneur vous appelle. Que le prélat , surpris d'un changement si prompt , Apprenne la vengeance aussitôt que l'affront

(Le Lutrin.}

Pyrrhus et Clnéas.

« Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage , Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ? Disait au roi Pyrrhus un sage confident, Conseiller très sensé d'un roi très imprudent.

— Je vais, lui dit ce prince , à Rome où l'on m'appelle.

— Quoi faire? — L'assiéger. — L'entreprise est fort belle, Et digne seulement d'Alexandre ou de vous;

Mais Rome prise enfin, seigneur, où courons-nous?

— Du reste des Latins la conquête est facile.

— Sans doute on peut les vaincre ; est-ce tout ? — La Sicile De là nous tend les bras , et bientôt sans effort ,

Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.

Bornez-vous là vos pas? — Dès que nous l'aurons prise, Il ne faut qu'un bon vent, et Carthage est conquise, Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter?

— Je vous entends , seigneur, nous allons tout dompter ; Nous allons traverser les sables de Libye ,

Asservir, en passant , l'Egypte , F Arabie ; Courir de là le Gange en de nouveaux pays, Faire trembler le Scythe au bord du Tanaïs , Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère. Mais de retour enfin , que prétendez-vous faire ?

— Alors, cher Cinéas , victorieux , contents ,

Nous pourrons rire à Taise et prendre du bon temps»

— Eh ! seigneur, dès ce jour, sans sortir de l'Épire , Du matin jusqu'au soir qui vous défend de rire ? » Le conseil était sage et facile à goûter.

Pyrrhus vivait heureux s'il eût pu l'écouter ; Mais à l'ambition d'opposer la prudence , C'est aux prélats de cour prêcher la résidence.

{Épiin$.)

Le véritable et le feux Honneur.

Sous le bon roi Saturne , ami de la douceur, L'Honneur, cher Valincourt, et l'Équité sa sœur, De leurs sages conseils éclairant tout le monde , Régnaient , chéris du ciel , dans une paix profonde. Tout vivait en commua sous ce couple adoré : Aucun n'avait d'enclos ni de champ séparé ; La vtrtu n'était point sujette à l'ostracisme; Ni ne s'appelait point alors un jansénisme. L'honneur, beau par soi-même, et sans vains ornement»» N'étalait point aux yeux l'or ni les diamants ; Et , jamais ne sortant de ses devoirs austères , Maintenait de sa sœur les règle* salutaires; Mais une fois au ciel par les dieux appelé , Il demeura longtemps au séjour étoile.

Un fourbe cependant, assez haut de corsage , Et qui lui ressemblait de geste et de visage , Prend son temps , et partout ce hardi suborneur S'en va chez les humains crier qu'il est l'Honneur, Qu'il arrive du ciel , et que , voulant lui-même Seul porter désormais le faix du diadème , De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi. A ces discours trompeurs le monde ajoute foi ; L'innocente Équité , honteusement bannie , Trouve à peine uu désert où foir l'ignominie. Aussitôt sur u« trône éclatant de rubis L'imposteur monte , orné de superbes habits. La Hauteur, le Dédain, l'Audace, l'environnent, Et le Luxe et l'Orgueil de leurs mains le couronnent Tout fier, il montre alors un front plus sourcilleux ; Et le Mien et le Tien, deux frères pointilleux , Par son ordre amenant les procès et la guerre , En tous lieux de ce pas vont partager la terre; En tous lieux , sous les noms de bon droit et de twt> Vont chez elle établir le seul droit du plus fort Le nouveau roi triomphe , et sur ce droit unique Bâtit de vaines lois un eode fantastique; Avant tout aux mortels prescrk de se venger, L'un l'autre au moindre affront les forée à s'égevger ; Et dans leur âme , en vain de remords combattue , Trace en lettres de sang ces deux mots « Meurs ou Tue. » Alors , ce fut alors , sous ce vrai Jupiter, Qu'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer : Le frère, au même instant, s'arma centre le frère ; Le fils trempa ses mains dans le sang de son père; La soif de commander enfanta les tyrans , Du Tanaïs au Nil porta les conquérants : L'ambition passa pour la vertu sublime , Le crime heureux fut justQ, et cessa d'être crime : On ne vit plus que haine et que division , Qu'envie , effroi , tumuhe , horreur, confasion.

Le véritable Honneur sur la voûte céleste Est enfin averti de ce trouble funeste. Il part sans différer, et, descendu des deux , Va partout se montrer dans les terrestres lieux : Mais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode; On n'y peut plus souffrir ses vertus hors démode ; Et lui-même, traité de fourbe et d'imposteur, Est contraint de ramper aux pieds du séducteur. Enfin , las d'essuyer outrage sur outrage , Il livre les humains à leur triste esclavage , S'en va trouver sa sœur, et , dès ce même jour, Avec elle s'envole au céleste séjour.

(Satirtt )

La Chicane.

Entre ces vieux appuis dont l'affreuse grand'salle Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale, Est un pilier fameux des plaideurs respecté , Et toujours des Normands à midi fréquenté. Là , sur des tas poudreux de sacs et de pratique , Huile tous les matins une sibylle étique : On l'appelle Chicane , et ce monstre odieux Jamais pour l'équité n'eut d'oreilles ni d'yeux. La Disette au teint blême , et la triste Famine, Les Chagrins dévorants, et l'infâme Ruine , Enfants infortunés de ses raffinements, Troublent l'air d'alentour de longs gémissements. Sans cesse feuilletant les lois et la coutume , Pour consumer autrui le monstre se consume; Et, dévorant maisons , palais, châteaux entiers, Rend pour des monceaux d'or de vains tas de papiers. Sous le coupable effort de sa noire insolence , Thémis a vu cent fois chanceler sa balance. Incessamment il va de détour en détour ; Comme un hibou souvent il se dérobe au jour :

Tantôt, les yeux en feu , c'est un bon. superbe: Tantôt , humble serpent, il se glisse sous l'herbe. En vain, pour le dompter, le plus juste des rois Fit régler le chaos des ténébreuses lois. Ses griffes, vainement par Pussort accourcies , Se rallongent déjà, toujours d'encre noircies; Et ses ruses, perçant et digues et remparts , Par cent brèches déjà rentrent de toutes parts.

(Le Lutrin.)

Les Poètes satirique».

L'ardeur de se montrer et non pas de médire ,

Arma la vérité du vers de la satire.

Lucile le premier osa la faire voir,

Aux vices des Romains présenta le miroir,

Vengea l'humble vertu de la richesse altière,

Et l'honnête homme à pied du faquin en litière.

Horace à cette aigreur mêla son enjoûment

On ne fut plus ni fat ni sot impunément :

Et malheur à tout nom qui, propre à la censure ,

Put entrer dans un vers sans rompre la mesure !

Perse , en ses vers obscurs, mais serrés et pressants ,

Affecta d'enfermer moins de mots que de sens.

Juvénal , élevé dans les cris de l'école -,

Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole.

Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités,

Étincellent pourtant de sublimes beautés :

Soit que , sur un écrit arrivé de Gaprée ,

Il brise de Séjan la statue adbrée ;

Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs,

D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs ;

Ou que , poussant à bout la luxure latine,

Aux porte-faix de Rome il vende Messaline ;

Ses écrits pleins de feu partout brillent aux yeux.

De ces maîtres savants disciple ingénieux, Régnier, seul parmi nous, formé sur leurs modèles* Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles : Heureux si ses discours, crainte du chaste lecteur, Ne se sentaient des lieux où fréquentait l'auteur ; Et si, du son hardi de ses rimes cyniques, Il n'alarmait souvent les oreilles pudiques ! Le latin dans les mots brave l'honnêteté ; Mais le lecteur français veut être respecté : Du moindre sens impur la liberté l'outrage, Si la pudeur des mots n'en adoucit l'image. Je veux dans la satire un esprit de candeur, Et fuis un effronté qui prêche la pudeur.

[Art poiliqw.)

Stances à Molière sur la comédie de l'École des Femmes.

En vain mille jaloux esprits, Molière , osent avec mépris Censurer ton plus bel ouvrage :

Sa charmante naïveté S'en va pour jamais, d'âge en âge, Divertir la postérité.

Que feu ris agréablement !

Que tu badines savamment!

Celui qui sut vaincre Numaaoe , Qui mit Carthage sous sa toi, Jadis sous le nom de Térenee, Sut-il mieux badiner que toi * ?

Tu muse avec utilité Dit plaisamment la vérité;

1. On a prétendu que le» co- le poète africain n'était que leur médies de Térenee avaient été prête-nom, Boileau admet ici cette faites par Scipion et Lélius, et que tradition.

Chacun profite à ton école :

Tout en est beau, tout en est bon ; Et ta plus burlesque parole Est souvent un docte sermon.

Laisse gronder tes envieux :

Os ont beau crier en tous lieux Qu'en vain tu charmes le vulgaire, Que tes vers n'ont rien de plaisant.

Si tu savais un peu moins plaire, Tu ne leur déplairais pas tant.

RACINE (Jean) naquit à La Ferté-Milon le 21 décembre 1639. 11 fit une partie de ses études à Port-Royal ; et le savant Lancelot, professeur de grec, l'initia à toutes les beautés de la plus riche des littératures anciennes. C'est Molière qui lui fournit le sujet de sa première tragédie, les Frères ennemis , ou la Tkébaïde, représentée en 1664 ; Tannée suivante, il donna Alexandre, et en 1667 Andromaque, à laquelle succédèrent des chefs-d'œuvre qui resteront l'objet de l'admiration de tous les hommes de goût i. Racine, dégoûté dp théâtre, le quitta à l'âge de trente-huit ans, et ne sortit de son repos que douze ans après, à la prière de madame deMaintenon qui lui avait demandé des pièces pour les faire jouer aux élèves de Saint-Cyr. 11 lui donna d'abord Esther, qui fut jouée par ces jeunes filles, aux applaudissements de toute la cour, et ensuite Atkalie, regardée comme le chef-d'œuvre de l'auteur, et peut-être de la scène française, qui n'eut aucun succès. Boileau fut le seul qui en reconnut tout le mérite, et qui annonça à son ami que le public y reviendrait Mais Racine n'eut pas le bonheur de voir cette prédiction s'accomplir : il mourut en 1699 , âgé seulement de soixante ans , et désespéré d'avoir perdu les bonnes grâces de Louis XIV.

Mlthridate vaincu déclare a ses fils son projet de marcher sur Rome.

Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue. A mes nobles projets je vois tout conspirer; Une me reste plus qu'à vous les déclarer. Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie; Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie ,

1. Voyez l'édition qu'en a don- 1847, in-12, chez L. Hachette née dernièrement M. Géruzez, et compagnie.

Pour croire que longtemps, soigneux de me cacher, J'attende en ces déserts qu'on me Tienne chercher. La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois , retournant sur mes traces , Tandis que l'ennemi , par ma fuite trompé , Tenait après son char un vain peuple occupé; Et, gravant en airain ses frêles avantages , De mes États conquis enchaînait les images , Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts, Ramener la terreur au fond de ses marais ; Et , chassant les Romains de l'Asie étonnée , Renverser en un jour l'ouvrage d'une année. D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains que la guerre enrichît de nos pertes. Des biens des nations ravisseurs altérés, Le bruit de nos trésors les a tous attirés : Us y courent en foule , et , jaloux l'un de l'autre , Désertent leur pays pour inonder le nôtre. Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis. Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête, Le grand nom de Pompée assure sa conquête : C'est l'effroi de l'Asie ; et loin de l'y chercher, C'est à Rome , mes fils , que je prétends marcher. Ce dessein vous surprend , et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître. J'excuse votre erreur; et, pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés, Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée. Je sais tous les chemins par où je dois passer ; Et, si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole , Je vous rends dans trois mois au pied du Capitule.

Doutez-vous que 1-Euxin ne me porte endeux jours Aux lieux où te Danube y vient finir son cours ; Que du Scythe avec moi l'alliance jurée , De l'Europe en ces lieux ne me livre rentrée ? Recueilli dans leurs ports , accru de Leurs soldats , Nous verrons notre camp grossir à chaque pas : Daces , Pannoniens , la fière Germanie , Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois, Contre ces mêmes murs qu'ils on! pris autrefois Exciter ma vengeance , et , jusque dans la Grèce-, Par des ambassadeurs accuser ma paresse ; Ils savent que , sur eux prêt à se déborder, Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder; Et vous les verrez tous , prévenant son ravage , Guider dans l'Italie et suivre mon passage.

C'est là qu'en arrivant , plus qu'en tout le chemin, Vous trouverez partout l'horreur du nom romain , Et la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante. Non , princes , ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers ; Et , de près inspirant les haines les plus fortes , Tes plus grands ennemis , Rome , sont à tes pertes. Ah ! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacis, un esclave , un vil gladiateur; S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent, De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux , Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux ? Que dis-je? en quel état croyez-vous la surprendre? Vide de légions qui la puissent défendre? Tandis que tout s'occupe à me persécuter, Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'fcrrêter ? Marchons, et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre.

J. BAOINE. 1«£

Attaquons dans leurs murs ces conquérant» si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers. Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme : Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu ; Brûlons ce Gapitole où j'étais attehdu ; Détruisons ces honneurs, et faisons «hsparaîdre La honte de cent rois, et» la mienne peut-être; Et la flamme à k main, effaçons tous ces noms Que Rome y consacrait à d'éternels afironts. Voilà l'ambètioa dont mon âme est saisie. Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie , J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs : Je sais où je lui dois trouver des défenseurs. Je veux que , d'ennemis partout enveloppée, Rome rappelle en vain le secours de Pompée. Le Parthe, des Itenatns comme moi h terreur, Consent de succéder à ma juste fureur : Près d'unir avec moi sa haine et sa famille, H me demande un fils pour époux à sa fille. Cet honneur vous regarde , et j'ai fait choix dn vous, Pharnace ; allez ♦ soyez ce bienheureux époux. Demain , sans différer, je prétends que l'aurore Découvre mes vaisseau* déjà loin du Bosphore. Vous que rien n'y retient , partez dès ce moment, Et méritez mon choix par votre empressement Achevez cet hymen , et , repassant l'Euphrate , Faites voir à l'Asie un autre Mithridate. Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi, Et que le brute , à Rome, en vienne jusqu'à moi

[U'akridau.)

Ulysse emploie fout son art pour déterminer Agamemnoii à sacrifier sa fille à la Grèce.

... De ce soupir que faut-il que j'augure ?

Du sang qui se révolte est-ce quelque murmure?

Croirai-je qu'une nuit a pu vous ébranler? Est-ce donc votre cœur qui vient de nous parler ? Songez-y , vous devez votre fille à la Grèce : Vous nous l'avez promise ; et , sur cette promesse y Calchas , par tous les Grecs consulté chaque jour , Leur a prédit des vents l'infaillible retour. A ses prédictions si l'effet est contraire , Pensez-vous que Calchas continue à se taire ; Que ses plaintes, qu'en vain vous voudrez apaiser , Laissent mentir les dieux sans vous en accuser ? Et qui sait ce qu'aux Grecs , frustrés de leur victime , Peut permettre un courroux qu'ils croiront légitime ? Gardez-vous de réduire un peuple furieux , Seigneur, à prononcer entre vous et les Dieux. N'est-cç pas vous enfin de qui la voix pressante Nous a tous appelés aux campagnes du Xanthe , Et qui de ville en ville attestiez les serments Que d'Hélène autrefois firent tous les amants, Quand presque tous les Grecs , rivaux de votre frère , La demandaient en foule à Tyndare son père ? De quelque heureux époux que l'on dût faire choix , Nous jurâmes dès lors de défendre ses droits ; Et , si quelque insolent lui volait sa conquête , Nos mains du ravisseur lui promirent la tête. Mais sans vous , ce serment que l'amour a dicté , Libres de cet amour, l'aurions-nous respecté ? Vous seul , nous arrachant à de nouvelles flammes , Nous avez fait laisser nos enfants et nos femmes ; Et , quand de toutes parts assemblés en ces lieux , L'honneur de vous venger brille seul à nos yeux ; Quand la Grèce déjà , vous donnant son suffrage f Vous reconnaît l'auteur de ce fameux ouvrage; Que ses rois, qui pouvaient vous disputer ce rang, Sont prêts , pour vous servir , de verser tout leur sang ; Le seul Agamemnon , refusant la victoire , N'ose d'un peu de sang acheter tant de gloire ,

Et , dès le premier pas , se laissant effrayer , Ne commande les Grées que pour les renvoyer ! . . . Je suis père , Seigneur , et faible comme un autre. Mon cœur se met sans peine en la place du vôtre ; Et , frémissant du coup qui vous fait soupirer , Loin de blâmer vos pleurs , je suis près de pleurer. Mais votre amour n'a plus d'excuse légitime. Les Dieux ont à Calchas amené leur victime : Il le sait , il l'attend ; et , s'il la voit tarder , Lui-même à haute voix viendra la demander. Nous sommes seuls encor : hâtez-vous de répandre Des pleurs que vous arrache un intérêt si tendre ; Pleurez ce sang , pleurez ; ou plutôt , sans pâlir , Considérez l'honneur qui doit en rejaillir : Voyez tout l'Hellespont blanchissant sous nos rames , Et la perfide Troie abandonnée aux flammes , Ses peuples dans vos fers , Priam à vos genoux , Hélène par vos soins rendue à son époux ; Voyez de vos vaisseaux les poupes couronnées Dans cette même Aulide avec vous retournées ; Et ce triomphe heureux qui s'en va devenir L'éternel entretien des siècles à venir.

(Iphigénie.)

Reproches de Clytemncstre à 1

Vous ne démentez point une race funeste ; Oui , vous êtes le sang d' Atrée et de Thyeste : Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin. Barbare ! c'est donc là cet heureux sacrifice Que vos soins préparaient avec tant d'artifice ! Quoi! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain N'a pas, en le traçant, arrêté votre main ! Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ? Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse ?

Où sont-ils ces combats que vous avez rendus?

Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus,

Quel débris parle ici de votre résistance,

Quel champ couvert de morts me condamne an silence t

Voilà par quels témoins il fallait me prouver,

Cruel , que votre amour a voulu la sauver.

Un oracle fatal ordonne qu'elle expire !

Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire?

Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré,

Du sang de l'innocence est-il donc altéré ?

Si du crime d'Hélène on punit sa famille,

Faites chercher à Sparte Hermione sa fîBe.

Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix

Sa coupable moitié dont il est trop épris.

Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime?

Pourquoi vous imposer la peine de son crime?

Pourquoi, moi-môme enfin me déchirant le flanc,

Payer sa folle amour du plus pur de mon sang ?

Que dis-je ! cet objet de tant de jalousie,

Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie,

Vous semble-t-elte un prix digne de vos exploits?

Combien nos fronts pour elle ont^iterougi de Mb !

Avant qu'un nœud fatal l'unît à votre frère,

Thésée avait osé l'enlever à son père ;

Vous savez, etCalôhasTniUe fois. vous Fa dit,

Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit,

Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse

Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.

Mais non ; l'amour d'un frère et son honneur blessé

Sont les moindres des soins dont vous êtes pressé.

Cette soif de régner que rien ne peut éteindre,

L'orgueil de voir vingt rois vous servir et vous craindre ,

Tous les droits de l'empire en vos mains codifiés,

Cruel, c'est à ces dieux que vous sacrifiez;

Et , loin de repousser le coup qu'on vous prépare,

Vous voulez vous en faire un mérite barbare.

Trop jaloux d'un pouvoir qu'on peut tous envier, De votre propre sang vous courez le payer, Et voulez, par ce prix , épouvanter l'audace De quiconque vous peut disputer votre place. Est-ce donc être père ? Ah ! toute ma raison Cède à la cruauté de cette trahison.

Un prêtre environné d'une foule cruelle , Portera sur ma fille une main criminelle , Déchirera son sein , et, d'un œil curieux , Dans son cœur palpitant consultera les dieux ! Et moi qui l'amenai triomphante , adorée , Je m'en retournerai seule et désespérée ! Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés ! Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher : De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher. Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Venez , si vous l'osez , la ravir à sa mère ? Et vous , rentrez , ma fille, et du moins à mes lois Obéissez encor pour la dernière fois.

[IphigémU.)

Agrlpplne reproche A Néron son Ingratitude.

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse : J'ignore de quel crime on a pu me noircir ; De tous ceux que j'ai faits je vais vous éclaircir. Vous régnez : vous savez combien votre naissance Entre l'empire et vous avait mis de distance. Les droits de mes aïeux, que Rome a consacrés , Étaient même sans moi d'inutiles degrés. Quand de Britannicus la mère condamnée , Laissa de Claudius disputer l'hyménée ,

Parmi tant de beautés qui briguèrent sou choix ,

Qui de ses affranchis mendièrent les voix ,

Je souhaitai son lit, dans la seule pensée

De vous laisser au trône où je serais placée.

Je fléchis mon orgueil ; j'allai prier Pallas.

Son maître , chaque jour caressé dans mes bras ,

Prit insensiblement dans les yeux de sa nièce

L'amour où je voulais amener sa tendresse ;

Mais ce lien du sang qui nous joignait tous deux

Écartait Glaudius d'un lit incestueux ;

Il n'osait épouser la fille de son frère.

Le sénat fut séduit : une loi moins sévère

Mit Claude dans mon lit et Rome à mes genoux.

C'était beaucoup pour moi , ce n'était rien pour vous.

Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille ;

Je vous nommai son gendre , et vous donnai sa fille.

Silanus , qui l'aimait , s'en vit abandonné ,

Et marqua de son sang ce jour infortuné.

Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre

Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre ?

De ce même Pallas j'implorai le secours :

Claude vous adopta, vaincu par ses discours ,

Vous appela Néron , et du pouvoir suprême

Voulut , avant le temps , vous faire part lui-même.

C'est alors que chacun , rappelant le passé ,

Découvrit mon dessein , déjà trop avancé ;

Que de Britannicus la disgrâce future

Des amis de son père excita le murmure.

Mes promesses aux uns éblouirent les yeux ;

L'exil me délivra des plus séditieux ;

Claude même , lassé de ma plainte éternelle ,

Éloigna de son fils tous ceux de qui le zèle ,

Engagé dès long-temps à suivre son destin , v

Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin.

Je fis plus : je choisis moi-même dans ma suite

Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite.

J'eus soin de tous nommer , par un contraire choix , Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix ; Je fus sourde à la brigue , et crus la renommée. J'appelai de l'exil , je tirai de l'armée , Et ce même Sénèque , et ce même Burrhus , Qui depuis . . . Bfome alors estimait leurs vertus. De Claude en même temps épuisant les richesses , Ma main sous votre nom répandait ses largesses. Les spectacles , les dons , invincibles appâts , Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats , Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première , Favorisaient en vous Germanicus mon père.

Cependant Claudius penchait vers son déclin : Ses yeux long-temps fermés s'ouvrirent à la fin ; Il connut son erreur ; occupé de sa crainte , 11 laissa pour son fils échapper quelque plainte , Et voulut , mais trop tard , assembler ses amis. Ses gardes , son palais , son lit , m'étaient soumis. Je lui laissai sans fruit consumer sa tendresse ; De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse. Mes soins, en apparence , épargnant ses douleurs , De son fils en mourant lui cachèrent les pleurs ; Il mourut Mille bruits en courent à ma honte. J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte ; Et, tandis que Burrhus allait secrètement De l'armée en vos mains exiger le serment , Que vous marchiez au camp, conduit sous mes auspices , Dans Rome les autels fumaient de sacrifices : Par mes ordres trompeurs , tout le peuple excité Du prince déjà mort demandait la santé. Enfin , des légions l'entière obéissance Ayant de votre empire affermi la puissance , On vit Claude ; et le peuple , étonné de son sort , Apprit en même temps votre règne et sa mort. C'est le sincère aveu que je voulais vous faire : Voilà tous mes forfaits ; en voici le salaire.

Du fruit de tant de soins à peine jouissant , En avez-vous six mois paru reconnaissant , Que , lassé d'un respect qui vous pesait peut-être, Vous avez affecté de ne me plus connaître. J'ai vu Burrhus , Sénèquç , aigrissant vos soupçons , De l'infidélité vous tracer les leçons , Ravis d'être vaincus dans leur propre science. J'ai vus favorisés de votre confiance Othon , Sénécion , jeunes voluptueux , Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux ; Et lorsque , vos mépris excitant mes murmures, Je vous ai demandé raison de tant d'injures , ( Seul fecours d'un ingrat qui se voit confondu ), Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu. Aujourd'hui je promets Junie à votre frère; Ils se flattent tous deux du choix de votre mère : Que faites-vous? Junie , enlevée à la cour, Devient en une nuit l'objet de votre amour. Je vois de votre cœur Octavie effacée, Prête à sortir du lit où je l'avais placée. Je vois Pallas banni, votre frère arrêté ; Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté ; Burrhus ose sur moi porter ses mains hardies; Et lorsque , convaincu de tant de perfidies, Vous deviez ne me voir que pour les expier, C'est vous qui m'ordonnez de me justifier.

.Britamurw.)

La mort d'Hipp«lyte.

A peine nous sortions des portes de Trézène ; Il était sur son char : ses gardes affligés Imitaient son silence , autour de lui rangés. Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes ; Sa main sur les chevaux laissait flotter les rênes. Ses superbes coursiers, qu'on voyait autrefois,

Pleins d'une ardeur si noble, obéir à sa voix ,

L'air morne maintenant, et la tête baissée,

Semblaient se conformer à sa triste pensée.

Un effroyable cri, sorti du sein des flots,

Des airs, en ce moment, a troublé le repos,

Et du sein de la terre une voix formidable

Répond, en gémissant, à ce cri redoutable.

Jusqu'au fond de nos cœurs notre sang s'est glacé ;

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

Cependant, sur le dos de la plaine liquide

S'élève à gros bouillons une montagne humide.

L'onde approche, se brise et vomit à nos yeux,

Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.

Son front large est armé de cornes menaçantes.

Tout son corps est couvert d'écaillés jaunissantes.

Indomptable taureau, dragon impétueux,

Sa croupe se recourbe en replis tortueux ;

Ses longs mugissements font trembler le rivage.

Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage ;

La terre s'en émeut , l'air en est infecté ;

Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

Tout fuit, et, sans s'armer d'un courage inutile,

Dans le temple voisin chacun cherche un asile.

Hippolyte lui seul, digne fils d'un héros,

Arrête ses coursiers, saisit ses javelot»,

Pousse au monstre; et, d'un dard lancé d'une maki sûre,

Il lui fait dans le flanc une large blessure.

De rage et de douleur le monstre bondissant

Vient aux pieds des chevaux tomber en mugissant,

Se roule, et leur présente une gueule enflammée

Qui les couvre de feu, de sang et de fumée.

La frayeur les emporte ; et, sourds à cette fois,

Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix ;

En efforts impuissants leur maître se consume.

Ils rougissent le mors d'une sanglante écume.

On dit qu'on a vu même, en ce désordre affreux ,

Un dieu qui d'aiguillons pressait leurs flancs poudreux.

A travers les rochers la peur les précipite.

L'essieu crie et se rompt. L'intrépide Hippolyte

Voit voler en éclats tout son char fracassé.

Dans les rênes lui-même il tombe embarrassé.

Excusez ma douleur. Cette image cruelle

Sera pour moi de pleurs une source éternelle.

J'ai vu, seigneur, j'ai vu votre malheureux fils

Traîné par les chevaux que sa main a nourris.

Il veut les rappeler, et sa voix les effraie.

Ils courent. Tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.

De nos cris douloureux la plaine retentit

Leur fougue impétueuse enfin se ralentit.

Ils s'arrêtent non loin de ces tombeaux antiques

Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.

J'y cours en soupirant, et sa garde me suit ;

De son généreux sang la trace nous conduit;

Les rochers en sont teints; les ronces dégouttantes

Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.

J'arrive , je l'appelle ; et, me tendant la main,

Il ouvre un œil mourant qu'il referme soudain.

« Le ciel, dit-il, m'arrache une innocente vie :

Prends soin, après ma mort, de la triste Aricie.

Cher ami, si mon père, un jour désabusé,

Plaint le malheur d'un fils faussement accusé,

Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,

Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive ,

Qu'il lui rende. . . » A ce mot , ce héros expiré

N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré ,

Triste objet où des dieux triomphe la colère ,

Et que méconnaîtrait l'œil même de son père.

(Phhdre.)

Esttaer raconte son élévation •

Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De Faîtière Vasthi dont j'occupe la place,

Lorsque le roi , contre elle enflammé de dépit ,

La chassa de son trône ainsi que son lit.

Mais il ne put sitôt en bannir la pensée ;

Vastbi régna longtemps dans son âme offensée.

Dans ses nombreux États il fallut donc chercher

Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.

De l'Inde à l'Hellespont ses esclaves coururent ;

Les filles de l'Egypte à Suse comparurent ;

Celles même du Parthe et du Scythe indompté

Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.

On m'élevait alors , solitaire et cachée,

Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

To sais combien je dois à ses heureux secours.

La mort m'avait ravi les auteurs de jpes jours ;

Mais lui , voyant en moi la fille de son frère ,

Me tint lieu , chère Élise , et de père et de mère.

Du triste état des Juifs jour et nuit agité ,

Il me tira du sein de mon obscurité ;

Et sur mes faibles mains fondant leur délivrance ,

D me fit d'un empire accepter l'espérance.

A ses desseins secrets , tremblante , j'obéis.

Je vins ; mais je cachai ma race et mon pays.

Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales

Que formait en ces lieux ce peuple de rivales,

Qui toutes, disputant un si grand intérêt,

Des yeux d' Assuérus attendaient leur arrêt !

Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages :

L'une d'un sang fameux vantait les avantages;

L'autre, pour se parer de superbes atours,

Des plus adroites mains empruntait le secours;

Et moi , pour toute brigue et pour tout artifice ,

De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice.

Enfin , l'on m'annonça l'ordre d' Assuérus;

Devant ce fier monarque , Élise , je parus.

Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes ;

Il fait que tout prospère aux âmes innocentes,

11 U iztss.

Tandis qu'en ses projet» i'ongueiUeux est trompé.

De mes faibles attraits le roi parut frappé :

Il m'observa longtemps dan» un morne silence ;

Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance ,

Dans ce temps-là sans doute agissait sur son cœur.

Enfin avec des yeux où régnait la douceur :

« Soyez reine , » dit-il , et dès ce moment même

De sa main sur mon front posa son diadème.

Pour mieux faire éclater sa joie et son amour ,

Il combla de présents tous tes grands de sa cour;

Et même ses bienfaits , dans toutes ses provinces*

Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes.

Hélas ! durant ces jours de joie et de festins ,

Quelle était en secret ma honte et mes chagrins!

« Esther, disais-je , Esther dans la pourpre est assise ,

La moitié de la terre à son sceptre est soumise,

Et de Jérusalem l'herbe cache les murs!

Sion , repaire affreux de reptiles impurs ,

Voit de son temple saint les pierres dispersées ,

Et du Dieu d'Israël les fêtes 6ont cessées ! »

(Offert)

Sente d'AJtiaMe.

Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?) Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge : Je l'évite partout : partout il me poursuit C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit ; Ma mère Jésabel devant moi s'est montrée Gomme au jour de sa mort pompeusement parée; Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage Pour réparer des ans l'irréparable outrage : « Tremble, m'a-t-elle dit , fffle digne de moi, Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.

J. RÀCFNE. 175

Je te plains de tomber dans ses maies redoutables, Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser , Et inoi je lui tendais les mains pour l'embrasser ; Mai je n'ai pins trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris et traînés dans la fange , Des lambeaux pleins de sang, et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. .... Dans ce désordre à mes yeux se présente Un jeune enfant couvert d'une robe éclatante, Tel qu'on voit des Hébreux les prêtres revêtus. Sa vue a ranimé mes esprits abattus ; Mais lorsque , revenant de mon trouble funeste , J'admirais sa douceur , son air noble et modeste» J'ai senti tout-à-coup un homicide acier, Que le traître en mon sein a plongé tout entier. De tant d'objets divers le bizarre assemblage Peut-être du hasard vous paraît un ouvrage ; Moi-même quelque temps , honteuse de ma peur » Je l'ai pris pour l'effet d'une sombre vapeur; Mais de ce souvenir mon âme possédée A. deux fois en dormant , revu la même idée ; Deux fois mes tristes yeux se sont vu retracer Ce même enfant toujours tout prêt à me percer. Lasse enfin des horreurs dont j'étais poursuivie , J'allais prier Baal de veiller sur ma vie , Et chercher du repos au pied de ses autels ; Que ne peut la frayeur sur l'esprit des mortels ! Dans le temple des Juifs un instinct m'a poussée, Et d'apaiser leur Dieu j'ai conçu la pensée : J'ai cru que des présents calmeraient son courroux , Que ce Dieu , quel qu'il soit , en deviendrait plus doux* Pontife de Baal, excusez ma faiblesse.

J'entre : le peuple fuit ; le sacrifice cesse. | Le grand-prêtre vers moi s'élance avec fureur ; Pendant qu'il me parlait , Ô surprise ! ô terreur !

176 VEKS.

J'ai vu ce même enfant dont je suis menacée , Tel qu'un songe effrayant l'a peint à ma pensée ; Je l'ai vu : son même air, son inême habit de lin , Sa démarche , ses yeux , et tous ses traits enfin. C'est lui-même : il marchait à côté du grand-prêtre. Mais bientôt à ma vue on l'a fait disparaître.

(JtkolU.)

Prophétie de Joad.

Mais d'où vient que mon cœur frémit d'un saint effroi ?

Est-ce l'Esprit divin qui s'empare de moi ?

C'est lui-même. Il m'échauffe ; il parle ; mes yeux s'ouvrent»*

Et les siècles obscurs devant moi se découvrent

Lévites , de vos sons prêtez-moi les accords ,

Et de ses mouvements secondez les transports.

Cieux, écoutez ma voix; terre, prête l'oreille :

Ne dis plus, ô Jacob, que ton Seigneur sommeille.

Pécheurs,. disparaissez ; le Seigneur se réveille :

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ! ?

Quel est dans le lieu saint ce pontife égorgé 2 ?

Pleure, Jérusalem; pleure, cité perfide,

Des prophètes divins malheureuse homicide ;

De son amour pour toi ton Dieu s'est dépouillé ;

Ton encens, à ses yeux, est un encens souillé.

Où menez-vous ces enfants et ces femmes 3 ? Le Seigneur a détruit la reine des cités. Ses prêtres sont captifs, ses rois sont rejetés; Dieu ne veut plus qu'on vienne à ses solennités. Temple, renverse-toi ! cèdres, jetez des flammes!

Jérusalem, objet de ma douleur, Quelle main, en un jour, t'a ravi tous tes charmes ? Qui changera mes yeux en deux sources de larmes,

1. Il s'agit de Joas , qui tomba par ordre de Joas pour l'avoir redans l'idolâtrie en 850 avant J.-C. pris de son idolâtrie.

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