‹ Modèles de littérature française (volume 2)Chapitre 95 sur 168 · ARISTE · texte numérisé non relu

ARISTE

Non. La philosophie est sobre en ses discours,

Et croit que les meilleurs sont toujours les plus courts :

Que de la vérité l'on atteint l'excellence

Par la réflexion et le profond silence.

Le but d'un philosophe est de si bien agir ,

Que de ses actions il n'ait point à rougir.

Il ne tend qu'à pouvoir se maîtriser soi-même :

C'est là qu'il met sa gloire et son bonheur suprême.

Sans vouloir imposer par ses opinions,

H ne parle jamais que par ses actions.

Loin qu'en systèmes vains son esprit s'alambique,

Être vrai , juste , bon , c'est son système unique.

Humble dans le bonheur , grand dans l'adversité,

Dans la seule vertu trouvant la volupté ,

Faisant d'un doux loisir ses plus chères délices ,

Plaignant les vicieux , et détestant les vices :

Voilà le philosophe ; et, s'il n'est ainsi fait ,

fl usurpe un beau titre , et n'en a pas l'effet.

Le Glorieux.

ISABELLE

Vous traitez vos rivaux avec bien du mépris.

t. îr. 10

LE COMTE

Personne , selon moi , n'en doit être surpris. Je n'ai pas de fierté ; mais à parler sans feinte , Je suis choqué de voir qu'on m'oppose Philinte. Un rival comme lui n'est pas fait , que je croi , Pour traverser les vœux d'un homme tel que moi.

ISABELLE

D'un homme tel que moi ! Ce terme-là m'étonne. Il me paraît bien fort.

LE COMTE

C'est selon la personne.

Je conviens avec vous qu'il sied à peu de gens ; Mais je crois que l'on peut me le passer.

ISABELLE

J'entends.

Le ciel vous a fait naître avec tant d'avantage , Que tout le genre humain vous doit un humble hommage.

LE COMTE

Comment donc? D'un rival prenez-vous le parti?

ISABELLE

Non pas ; mais à présent que mon frère est sorti , Souffrez que je vous parle avec moins de contrainte , Et blâme vos hauteurs à l'égard de Philinte.

LE COMTE

J'en attendais de vous un plus juste retour, Et ma vivacité vous prouve mon amour.

ISABELLE

Dites votre amour-propre. Oui , tout me le fait croire. Vous avez moins d'amour que vous n'avez de gloire.

LE COMTE

L'un et l'autre m'anime , et la gloire que j'ai

Soutient les intérêts de l'amour outragé.

Elle n'a pu souffrir l'indigne préférence

Dont j'étais menacé même en votre présence.

Vous dites qu'elle est fière , et parle avec hauteur.

Mais qu'est-ce que ma gloire , après tout? C'est l'honneur.

Cet honneur , il est vrai, veut le respect , l'estime ; Mais il est généreux , sincère , magnanime ; Et pour dire en deux mots quelque chose de plus, 11 est et fut toujours la source des vertus.

ISABELLE

Des effets de l'honneur je suis persuadée ; Mais a-t-il de soi-même une si haute idée, Qu'il la laisse éclater en propos fastueux ? Le véritable honneur est moins présomptueux ; 11 ne se vante point; il attend qu'on le vante; Et c'est la vanité, qui, lasse de l'attente, Et qui , fière des droits qu'elle sait s'arroger , Croit obtenir l'estime en osant l'exiger. Mais loin d'y réussir , elle offense , elle irrite , Et ternit tout l'éclat du plus parfait mérite.

LE COMTE

De grâce , à quel propos cette distinction ?

ISABELLE

Je vous laisse le soin de l'application;

Et de la modestie embrassant la défense ,

Je soutiens que par elle on voit la différence

Du mérite apparent au mérite parfait.

L'un veut toujours briller, l'autre brille en effet,

Sans jamais y prétendre , et sans même le croire.

L'un est superbe et vain, l'autre n'a point de gloire ;

Le faux aime le bruit, le vrai craint d'éclater;

L'un aspire aux égards, l'autre à les mériter.

Je dirai plus. Les gens nés d'un sang respectable ,

Doivent se distinguer par un esprit affable ,

Liant, doux , prévenant; au lieu que la fierté

Est l'ordinaire effet d'un éclat emprunté.

La hauteur est partout odieuse , importune.

Avec la politesse, un homme de fortune

Est mille fois plus grand qu'un grand toujours gourmé ,

D'un limon précieux se présumant formé ,

Traitant avec dédain , et même avec rudesse ,

Tout ce qui lui paraît d'une moins noble espèce ; Croyant que Ton est tout quand on est de son sang, Et croyant qu'on n'est rien au-dessous de son rang.

LE COUTE

Ce discours est fort beau ; mais que voulez-vous dire ?

ISABELLE

Lisette , mieux que moi , saura vous en instruire. Je lui laisse le soin de vous interpréter Un discours qui paraît déjà vous irriter.

LE COMTE

Non, de grâce, avec vous souffrez que je m'explique. Cette fille, après tout, est votre domestique. Ne me commettez pas.

ISABELLE

Quand vous la connaîtrez , Des gens de son état vous la distinguerez : Et vous me ferez voir une preuve fidèle De vos égards pour moi , dans vos égards pour elle. Elle connaît à fond mon esprit , mon humeur ; Écoutez, profitez, et méritez mon cœur.

Adieu.

LE COMTE à Lisette.

Vous restez donc ?

LISETTE

Excusez mon audace , Et souffrez une fois que je me satisfasse. Il faut que je vous parle; on me l'ordonne; et moi , J'en meurs aussi d'envie ; et je ne sais pourquoi f.

LE COMTE

Votre ton familier m'importune et me blesse.

LISETTE

Vous n'êtes occupé que de votre noblesse ; Mais en interprétant ce que l'on vous a dit , Quand on fait trop le grand , on paraît bien petit

1. Dans la pièce de Destouches, heurs de famille l'ont obligée de Lisette est, sans le savoir, la sœur se mettre en condition auprès du comte de Tufières , et des mal- d'Isabelle.

DE3T0UCBES. 221

LE COMTE

Ouoi ! vous osez . . .

LISETTE

Oui , j'ose ; et votre erreur extrême Me force à vous prouver à quel point je vous aime. Vous vous perdez , monsieur.

LE COMTE

Comment donc, je me perds ?

LISETTE

Votre orgueil a percé. Vos hauteurs, vos grands airs

Vous décèlent d'abord , malgré la politesse

Dont vous les décprez. La gloire est bien traîtresse.

Le discours d'Isabelle était votre portrait ,

Et son discernement vous a peint trait pour trait.

Dût la gloire en souffrir , je ne saurais me taire.

Je ne vous dirai pas , changez de caractère ;

Car on n'en change point, je ne le sais que trop.

Chassez le naturel , il revient au galop ;

Mais du moins je vous dis, songez à vous contraindre,

Et devant Isabelle efforcez- vous de feindre ;

Paraissez quelque temps de l'humeur dont elle est,

Et faites que l'orgueil se prête à l'intérêt.

Car, après tout, monsieur, l'éclat de la richesse

Augmente encor celui de la haute noblesse.

Voilà mon sentiment. Profitez-en ou non ,

5Ion cœur seul m'a dicté cette utile leçon.

Votre gloire irritée en paraît mécontente ,

Je lui baise les mains , et je suis sa servante»

Le Dissipateur.

BÉLISE, ARSINOÉ/aRAMINTE, CARTON, FLORI-

MON, ET PLUSIEURS AUTRES CONVIVES; CLÉON. ARSINOÉ, à Bélise, en montrant Clépn.

A son mauvais destin il faut qu'il se résigne : 11 ne peut faire mieux.

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