‹ Modern French readingsChapitre 34 sur 72 · VALMAJOUR · texte numérisé non relu

VALMAJOUR

10 De la ville d'Aps au mont de Cordoue il ne faut guère plus de deux heures, surtout quand on a le vent arrière. Attelée de ses deux vieux camarguais, la berline allait toute seule, poussée par le mistral qui la secouait, l'enlevait, creusait le cuir de sa capote ou le gonflait à la manière d'une voile. Ici

15 il ne rugissait plus comme autour des remparts, sous les voûtes des poternes ; mais libre, sans obstacle, chassant devant lui l'immense plaine ondulée où quelques mas perdus, une ferme isolée toute grise dans un bouquet vert, semblaient l'éparpillé ment d'un village par la tempête, il passait en

20 fumée sur le ciel, en embruns rapides sur les blés hauts, sur les champs d'oliviers dont il faisait papilloter les feuilles d'argent, et avec de grands retours qui soulevaient en flots blonds la poussière craquant sous les roues, il abaissait les files de cyprès serrés, les roseaux d'Espagne aux longues

25 feuilles bruissantes, donnant l'illusion d'un ruisseau frais au bord de la route. Quand il se taisait une minute, comme à court de souffle, on sentait le poids de l'été, une chaleur africaine montant du. sol, que dissipait bien vite la saine et

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vivifiante bourrasque étendant son allégresse au plus loin de l'horizon, vers ces petites collines grisâtres, ternes, an fond de tout paysage provençal, mais que le couchant irise de teintes féeriques.

5 On ne rencontrait pas grand monde. De loin en loin un fardier venant des carrières avec un chargement d'énormes pierres taillées, aveuglantes sous le soleil, une vieille paysanne de la Yille-des-Baux courbée sous un grand couffin d'herbes aromatiques, la cagoule d'un moine mendiant, be-

10 sace au dos, rosaire aux cuisses, le crâne dur, suant et luisant comme un galet de Durance, ou bien un retour de pèlerinage, une charretée de femmes et de filles en toilette, beaux yeux noirs, chignons hardis, rubans flottants et clairs, arrivant de la Sainte-Baume ou de Notre-Dame-de-Lumière. Eh bien, le

15 mistral donnait à tout cela, au dur labeur, aux misères, aux superstitions de pays le même entrain de santé, de belle humeur, ramassant et secouant dans ses passes les " dia ! hue !" des charretiers, les grelots, les anneaux de verre bleu de ses bêtes, la psalmodie du moine, les cantiques aigus des

20 pèlerines, et le refrain populaire que Roumestan, mis en verve par l'air natal, entonnait à toute gorge avec de grands gestes lyriques débordant par les deux portières :

Beau soleil cle la Provence, Gai compère du mistral . . .

25 Puis s'interrompant. ' ' Hé ! Ménicle . . . Ménicle . . .

— Monsieur Numa ?

— Qu'est-ce que c'est que cette masure, là-bas, de l'autre main du Rhône ?

— Ça, monsieur Numa, c'est le Jonjon de la reine Jeanne . . .

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— Ah ! oui, c'est vrai ... Je me rappelle . . . Pauvre Jonjon 1 Son nom est aussi démantelé que lui.

Il faisait alors à Hortense l'historique du donjon royal ; car il savait à fond sa légende provençale . . . Cette tour ruinée

5 et roussie, là-haut, datait de l'invasion sarrasine, moins vieille encore que Tabbaj^e dont on apercevait, tout auprès, un pan de mur à moitié croulé, percé sur le bleu d'étroites fenêtres alignées et d'un large portail en ogive. Il lui montrait le sentier, visible au flanc de la côte rocailleuse, par où les

10 moines vers l'étang luisant comme une coupe de métal s'en venaient pêcher des carpes, des anguilles pour la table de l'abbé. Il remarquait, en passant, que dans les plus beaux sites la vie friande et recueillie des couvents s'était installée, planant, rêvant aux sommets, mais descendant lever la dîme

15 sur tous les biens de nature et les villages environnants . . . Ah ! le moyen âge de Provence, le beau temps des trouvères et des cours d'amour . . . Maintenant les ronces disjoignaient les dalles où les Stéphanette, les Azalais, avaient laissé traîner leurs robes plates ; les orfraies et les hiboux miau-

20 laient, la nuit, où chantaient les troubadours. Mais n'est-ce

pas qu'il restait encore sur tout ce clair paysage des Alpilles

un bouquet d'élégance coquette, de mièvrerie italienne, comme

un frisson de luth ou de viole flottant dans la pureté de l'air?

Et Numa s'exaltant, oubliant qu'il n'avait que sa belle-sœur

25 et la lévite bleue de Ménicle pour auditoire, s'échappait, après quelques redites de banquets régionaux ou de séances académiques, dans une de ces improvisations ingénieuses et brillantes, qui faisaient bien de lui le descendant des légers trouvères provençaux.

30 "Voilà Valmajour ! dit tout à coup le cocher de tante

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Portal, se penchant pour leur montrer la hauteur du bout de son fouet.

Ils avaient quitté le grand chemin et suivaient une montée en lacets aux flancs du mont de Cordoue, chemin étroit,

5 glissant, à cause des toufles de lavande dont chaque tour de roue dégageait au passage le parfum brûlé. Sur un plateau, à mi-côte, au pied d'une tour ébréchée et noire, s'étageaient les toits de la ferme. C'est là que les Yalmajour habitaient, de père en fils, depuis des années et des

10 années, sur l'emplacement du vieux château dont le nom leur était resté. Et qui sait? Peut-être ces paysans descendaient-ils des princes de Yalmajour, alliés aux comtes de Provence et à la maison des Baux. Cette supposition imprudemment émise par Roumestan fut tout à fait du goût

15 d'Hortense, qui s'expliquait ainsi les façons vraiment nobles du tambourinaire.

Comme ils en causaient dans la voiture, Ménicle sur son siège les écoutait plein de stupéfaction. Ce nom de Yalmajour était très-répandu dans la contrée ; il y avait les Yalma-

20 jour du haut et les Yalmajour du bas, selon qu'ils habitaient le vallon ou la montame. " Ca serait donc tous des o-rands seigneurs ! . . ." Mais le futé Provençal garda sa remarque l^our lui. Et tandis qu'ils avançaient avec lenteur dans ce paysage dénudé et grandiose, la jeune fille, que la conver-

25 sation animée de Roumestan avait jetée en plein roman historique, dans le rêve coloré du passé, apercevant là-haut une pa3'sanne assise sur un contrefort au pied des ruines, à demi tournée, la main au-dessus des 3^eux pour regarder les arrivants, s'imaginait voir quelque princesse coiffée du hen-

30 nin, au sommet de sa tour, dans une pose de vignette.

L'illusion cessa à peine, lorsque les voyageurs descendant de voiture se trouvèrent en face de la sœur du tambourinaire occupée à tresser des claies en osier pour les vers à soie. Elle ne se leva pas, quoique Ménicle lui eût crié de loin :

5 " Vé ! Audiberte, voilà des personnes pour ton frère." Sa figure fine, régulière, allongée et verte comme une olive à l'arbre, ne marqua ni joie ni surprise, garda l'expression concentrée qui rapprochait ses épais sourcils noirs, les nouait tout droit, au-dessous du front entêté, comme d'un lien très-

10 dur. Roumestan, un peu saisi de cette réserve, se nomma : " Numa Roumestan ... le député . . .

— Oil ! je vous connais bien ..." dit-elle gravement, et, laissant son ouvrage en tas à côté d'elle: ''Entrez un moment . . . mon frère va venir."

15 Debout, la châtelaine perdait de son prestige. Trèspetite, toute en buste, elle marchait avec un dandinement mal gracieux qui faisait tort à sa jolie tête finement relevée du petit bonnet d'Arles et du large fichu de mousseline à plis bleuâtres. On entra. Ce logis de paj^sans avait grand

20 air, appuyé à une tour en ruines, gardant des armes dans la pierre au-dessus de sa porte qu'abritaient un auvent de roseaux craquant au soleil et une grande toile à carreaux tendue en portière à cause des moustiques. La salle des gardes, aux murs blancs, au plafond creusé de voussures,

25 à la haute cheminée antique, ne recevait de lumière que de ses carreaux verdis et du treillis de toile de l'entrée.

Dans cette pénombre on distinguait le pétrin de bois noir, en forme de sarcophage, sculpté d'épis et de fleurs, et surmonté de sa panière à claire-voie, à clochetons mauresques,

30 où le pain se tient au frais dans toutes les fermes proven-

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cales. Deux ou trois images de piété, les sainte Marie, Marthe et la Tarasque, le cuivre rouge d'une petite lampe de forme ancienne accrochée à une belle moque de bois blanc sculptée par un berger, de chaque côté de la cheminée la

5 salière et la farinière, complétaient Tornement de la vaste pièce avec une conque piarine, pour rappeler les bêtes, et dont la nacre étincelait sur le manteau du fo^^er. La table longue s'étalait dans le sens de la salle, flanquée de bancs et d'escabeaux. Au plafond, des chapelets d'oignons pendaient,

10 tout noirs de mouches qui bourdonnaient chaque fois qu'on soulevait la portière de l'entrée.

*' Remettez- vous, monsieur, madame . . . vous allez faire le grand-boire avec nous."

Le Grand-boire^ c'est le goûter des paysans provençaux.

15 II se sert en pleins champs, au lieu même du travail, sous un arbre quand on en trouve, dans l'ombre d'une meule, au creux d'un fossé. Mais Valmajour et son père travaillant tout près, ^ur leur bien, venaient le faire à la maison. Et déjà la table les attendait, deux ou trois petites assiettes creuses en

20 terre jaune, des olives confites et une salade de romaine toute luisante d'huile. Dans la coque en osier où se placent la bouteille et les verres, Roumestan crut voir du vin.

"Yous avez donc encore de la vigne par ici?" demandat-il d'un air aimable, essayant d'apprivoiser l'étrange petite

25 sauvagesse ; mais, à ce mot de vigne, elle bondit, un vrai saut de chèvre piquée par un aspic, et sa voix fut tout de suite à un diapason de fureur. De la vigne ! Ah ! oui, joliment ! . . . Il leur en restait, de la vigne ! . . . Sur cinq, ils n'avaient pu en sauver qu'une, la plus petite, et encore il

30 fallait la tenir sous l'eau six mois de l'an. De l'eau de la

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roubine^ qui leur coûtait les yeux de la tête. Et tout ça, la faute de qui? La faute des rouges, de ces porcs, de ces monstres de rouges et de leur république sans religion qui avait déchaîné sur le pays toutes les abominations de

5 l'enfer.

A mesure qu'elle parlait avec cette passion, ses yeux devenaient plus noirs, d'un noir assassin, tout son joli visage convulsé et grimaçant, la bouche tordue, le nœud des sourcils serré jusqu'à faire un gros pli au milieu du

10 front. Le plus drôle, c'est qu'elle continuait à s'activer dans sa colère, préparait le feu, le café de ses hommes, se levait, se baissait, a3^ant en mains le soufflet, la cafetière, ou des sarments tout enflammés qu'elle brandissait comme une torche de Furie. Puis, brusquement, elle se radoucit :

15 ' ' Yoilà mon frère ..."

Le store rustique s'écartant laissa passer dans un flot de lumière blanche la haute taille de Yalmajour suivi d'un petit vieux à face rase, calciné, contourné et noir comme un pied de vigne malade. Le père ni le fils ne s'émurent plus qu'Au-

20 dlberte des visiteurs qu'ils recevaient, et sitôt la première reconnaissance, prirent place autour du grand-boire renforcé de toutes les victuailles tirées de la berline, devant lesquelles les yeux de Valmajour l'ancien s'allumaient de petites flammes égrillardes. Eoumestan, qui n'en revenait pas du peu

25 d'impression qu'il produisait sur ces paysans, parla tout de suite du grand succès de dimanche aux Arènes. C'est cela qui avait dû faire plaisir au vieux père ! . . .

'' Sûrement, sûrement, bougonna le vieux, en piquant ses olives avec son couteau . . . Mais moi aussi, de mon temps,

30 j'en ai eu des prix de tambourin." Et dans son mauvais

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sourire se reconnaissait le même tournement de bouche qu'avait la colère de sa fille tout à l'heure. Très-calme en ce moment, la paysanne était assise presque à terre sur la pierre du foyer, son assiette aux genoux ; car, bien que

5 maîtresse au logis et maîtresse absolue, elle suivait l'usage provençal qui ne permet pas aux femmes de prendre place à table avec les hommes. Mais de cette position humiliée elle suivait attentivement tout ce qu'on disait, remuait la tête en entendant parler de la fête aux Arènes. Elle n'aimait pas

10 le tambourin, elle. Ah ! nani ... Sa mère en était morte, du mauvais sang qu'elle s'était fait avec la musique du papa . . . Tout ça, voyez- vous, des métiers de ribotteurs qui dérangeaient du travail, coûtaient plus d'argent qu'ils n'en rapportaient.

15 — ' Eh bien ! qu'il vienne à Paris, dit Roumestan ... Je vous

réponds que son tambourin lui en fera gagner, de l'argent . . .

Devant l'incrédulité de cette innocente, il tâcha de lui

expliquer ce que c'était que les caprices de Paris et combien

il les payait cher. Il raconta les anciens succès du père

20 Mathurin, le joueur de biniou, dans la Closerie des genêts. Et quelle différence entre le biniou breton, grossier, criard, fait pour mener des rondes d'Esquimaux au bord de la Mer Sauvage, et le tambourin de Provence, si svelte, si élégant ! C'est-à-dire que toutes* les Parisiennes en perdraient la tête,

25 voudraient danser la farandole . . . Hortense se montait aussi, disait son mot, pendant que le tambourinaire souriait vaguement et lissait sa moustache brune d'un geste vainqueur de beau Nicolas.

— Mais enfin, qu'est-ce que vous pensez qu'il pourrait

30 gagner tout au juste avec sa musique? demanda la paysanne.

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Roumestan chercha un peu ... Il ne pouvait pas dire bien exactement . . . Dans les cent cinquante à deux cents francs . . .

— Par mois? fit le père, enthousiasmé.

— Hé non, par jour!

5 Les trois paysans tressaillirent, puis se regardèrent. D'un autre que de "Moussu Numa," député, membre du Conseil général, ils auraient cru à une farce, à une galéjade^ allons ! Mais avec celui-là, Taffaire devenait sérieuse . . . Deux cents francs par jour ! . . . Le musicien était tout prêt, lui.

10 La sœur, plus prudente, aurait voulu que Roumestan leur signât un papier ; et, posément, les yeux baissés, de peur que leur éclat de lucre la trahît, elle discutait d'une voix hypocrite. C'est que Valmajour était bien nécessaire à la maison, Pécairé. Il menait le bien, labourait, taillait la vigne, le

15 père n'ayant plus la force. Comment faire s'il partait? . . . Lui-même, tout seul à Paris, il se languirait pour sûr. Et son argent, ses deux cents francs par jour, qu'est-ce qu'il en ferait dans cette grande villasse ? . . . Sa voix devenait dure en parlant de cet argent dont elle n'aurait pas la garde,

20 qu'elle ne pourrait pas enfermer au plus profond de ses tiroirs.

— Eh bien î alors, dit Roumestan, venez à Paris avec lui.

— Et la maison ?

— Louez-la, vendez-la . . . Vou^ en rachèterez une plus 25 belle en revenant.

Il s'arrêta sur un regard inquiet d'Hortense, et, comme

pris d'un remords de troubler le repos de ces braves gens :

" Après tout, il n'y a pas que l'argent dans la vie . . .

Vous êtes heureux comme vous êtes ..."

30 Audiberte l'interrompit vivement: ''Oh! heureux . . .

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L'existence est bien pénible, allez ! ce n'est plus comme dans les temps." Elle recommençait à geindre sur les vignes, la garance, le vermillon, les vers à soie, toutes les richesses du pays disparues. Il fallait trimer au soleil, 5 travailler comme des sat^^res ... Ils avaient bien dans l'avenir l'héritage du cousin Puyfourcat, colon en Algérie depuis trente ans, mais c'est si loin cette Algérie d'Afrique ... Et tout à coup l'astucieuse petite personne, pour rallumer Moussu Numa qu'elle se reprochait d'avoir un peu

10 trop refroidi, dit à son frère félinement avec son intonation câline et chantante :

— Qué^ Yalmajour, si tu nous touchais un petit air pour faire plaisir à cette belle demoiselle?

Ah ! fine mouche, elle ne s'était pas trompée. Au

15 premier coup de baguette, au premier trille emperlé, Roumestan fut repris et délira. Le garçon jouait devant le mas, appuyé à la margelle d'un vieux puits dont la ferrure en arc, enroulée d'un figuier sauvage, encadrait merveilleusement sa taille élégante et son teint de bistre. Les bras

20 nus, la poitrine ouverte, dans ses poudreuses bardes de travail, il avait quelque chose de plus fier et de plus noble encore qu'aux Arènes, où sa grâce s'endimanchait, malgré tout, d'un vernis théâtral. Et les vieux airs de l'instrument rustique, poétisés du silence et de la solitude d'un beau

25 paysage, éveillant les ruines dorées de leur songe de pierre, volaient comme des alouettes sur ces pentes majestueuses, toutes grises de lavandes ou coupées de blé, de vigne morte, de mûriers aux larges feuilles dont l'ombre commençait à s'allonger en devenant plus claire. Le vent était tombé.

30 Le soleil au déclin flambait sur la ligne violette des Alpilles,

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jetait au creux des roches un vrai mirage d'étangs de porphyre liquide, d'or en fusion, et sur tout l'horizon une vibration lumineuse, les cordes tendues d'une lyre ardente, dont le chant continu des cigales et les battements du tambourin

5 semblaient la sonorité.

Muette et ravie, Hortense, assise sur le parapet de l'ancien donjon, accoudée à un tronçon de colonnette abritant un grenadier rabougri, écoutait et admirait, laissait voyager sa petite tête romanesque toute pleine des légendes

10 recueillies pendant le chemin. Elle voyait le vieux castel monter de ses décombres, dresser ses tours, arrondir ses poternes, ses arceaux de cloître peuplés de belles au long corsage, au teint mat que la grande chaleur ne colorait pas. Elle-même était princesse des Baux, avec un joli nom de

15 missel ; et le musicien qui lui donnait l'aubade, un prince aussi, le dernier des Valmajour, sous des habits de paysan. " Adonc, la chanson finie," comme il est dit dans les chroniques des cours d'amour, elle cassait au-dessus de sa tête un brin de grenadier oti pendait la fleur trop lourde de

20 pourpre vive, et le tendait pour prix de son aubade au beau musicien qui, galamment, l'accrochait aux cordelettes de son tambour.

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