‹ Moeurs, coutumes & industries canadiennes-françaises [microforme]Chapitre 33 sur 119 · LA DONATION · texte numérisé non relu

LA DONATION

L'entretien sur l'affaire importante de la donation projetée ne tarda pas à se renouer entre les deux époux. Le mari fit valoir de nouveau les raisons

désa données et d'autres qu'il crit propres à tait gouter ce projet à sa femme. Celle-ci fit ses remarques, ses objections: le tout fut largement

discuté, tourné et examiné sur toutes les faces. et après müre délibération, définitivement agréé

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de part et d'autre. ils appelèrent alors leur fils, et lui firent part de la résolution qu’ils venaient de prendre. Comme on le pense bien, le fils ne pouvait en croire ses oreilles ; se voir tout d’un coup seul maître et possesseur de la terre paternelle, lui semblait presqu'un rêve : aussi, à la réitération des offres de son père et de sa mère, mit-il moins de temps à les accepter, qu’il n’en avait jallu à ceux-ci pour se décider à faire cette démarche. Il fut ensuite convenu que l’acte en serait passé le surlendemuin ; et tous trois employèrent le temps qui restait jusque-la à en débattre les conditions.

Le jour arrivé, le père, la mère et leur garçon se préparèrent à se rendre chez le notaire Comme c'était une affaire qui intéressait toute la famille, Marguerite fut invitée À les accompagner ; 9n invita même, suivant l’usage, quelques parents et quelques voisins, amis intimes de la famille ; et tous ensemble se dirigèrent vers la demeure du notaire. Au moment du départ, on fut indécis si l'on irait chez l’ancien ou le nouveau notaire ; mais les avis étant pris, la majorité décida que l’on donnerait la préférence au nouveau, parce qu'il S’était fait annoncer comme un bon notaire, et qu'il faisait les actes à meilleur marché que l’ancien. Un quart d'heure après, on arrivait chez le nouveau praticien. M. Dunoir était en ce moment à sa fenêtre, lorsqu'il vit plusieurs voitures s'arrêter devant sa porte et une dizaine de personnes en descendre :

{— Bon, dit-il, mes annonces font effet ; voilà déjà des pratiques.

Et allant lui-même ouvrir la porte, 1l introduisit les arrivants, leur offrit poliment des sièges, où tous prirent place, Chauvin, sa femme et leurs fils, près du notaire, le reste, en seconde ligne, un peu à l'écart.

> — Qu’y a-til pour votre service > der, le notaire.

— Nous sommes venus, répondit Ch:wvin,

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ou:

donner à notre garçon que voilà, et passer l'acte de donation.

— Ah! dit le notaire, en s’efforçant de faire l’agréable, et lorgnant Mari verite du coin de l'œil,

je croyais que c'était oui ie rontrat de mariage de mam'’selle. Marguerite baissa la ‘te en roug'ssant ; tous les

autres se mirent à rire.

» — Hé bien ! mam'selle, reprit ie notaire, quand vous serez prête, le serai à vos ordres, pour passer votre contrat de mariage ; en attendant faisons notre acte de donation.

Tout en parlant ainsi, le notaire avait pris une fruille de papier, et y avait imprimé du pouce ure large marge ; puis après avoir taillé sa plume, il la plongea dans l’encrier, et commença :

Par devant les Notaires Publics, etc., etc.

Farent présents, J. B. Chauvin, ancien cultivateur, etc., et Josephte le Roi son épouse, ete. ets:

Lesquels ont fait douation pure, simple, irrévocable et en la meilleure forme que donation puisse se faire et valoir, à J.-B. Chauvin, leur fils aîné, présent et acceptant, etc., d'une terre sise en la paroisse du Sault-au-Récollet, sur la rivière des Prairies, etc., bornée en front par le chemin du roi; derrière par le « tréquarrez» des terres de la côte Saint-Michel ; du côté nord-est à Alexis Lavigne et à l’ouest à Joseph Sicard ; avec une maison en pierre, grange, écurie et autres bâtisses susérigées, etc, etc. Cette donation ainsi faite pour les articles de rente et pension viagères qui en suivent, Savoir :

Le notaire s'arrêta un moment, et dit à Chauvin qu’il allait écrire les conditions à mesure qu’il les lui dicterait :

» — 600 livres en argent.

— 24 minots de blé froment, bon, sec, net, loyal et marchand.

— 24 minots d'avoine.

— 20 minots d'orge.

— 12 minots de pois.

— 200 bottes de foin.

15 cordes de bois d'érable, livrées à la porte du donateur, scies et fendues.

— Le donataire fournira aux donateurs 4 mères moutonnes et Je bélier. lesquels seront aux frais du donataire.

— 12 douzaines d'œufs,

- 12 livres de bon tabac canadien en torquette,

Une vache laitière.

Deux...

— Pardon, monsieur, interrompit le père Chauvin: vous dites seulement : une vache laitière : MaIs Je VOUS ai dit qu'en cas de mort, nous sommes convenus, mon fils et moi, qu’il la remplacerait par une autre.

— C'est juste, dit le notaire, nous allons ajouter cela:

— Une vache laiticre qui ne meurt point,

— Bon, c'est cela, dirent les assistants...

— Deux voltes de rhum.

— Trois gallons de bon vin blanc.

[ci le notaire passa la langue à plusieurs reprises sur les lèvres,

> — Un cochon gras, PES At au moins 200 Ibs.

min dt

— Mais. papa. interrompit le farçÇon, voyez donc, la rente est déjà si forte ! mettez donc un cochon maigre : il ne vous er COÛtCTa pas beaucoup à vous pour l'engraisser.

tonsurés

— Non, non, dit le pére, nous sommes convenus d’un cochon STAS, TCNONS-nOUS en à nos conventions.

Là-dessus, longue discussion entre eux, à laquelle tous les assistants prirent part. A Ja fin. le notaire Paiut Comme illuminé d’une idée subite :

» — Tenez, s’écria-t.il. je m'en vais vous mettre d'accord : vous, pêre Chauvin, vous exIgez un cochon gras : vous, le fils, vous trouvez que c'est trop fort : hé bien, mettons :

— Un cochon raisonnable.

— C'est cela, c'est cela, dirent ensemble tous les assistants,

En méme temps, un éclat de rire, mais étoufté

presque aussitôt, fit tourner tous les yeux du côté de Marguerite qui, depuis longtemps, faisait tous les efforts pour se contenir.

Le notaire la regarda, en fronçant légèrement les sourcils :

» — Mam’selle, dit-il, pourrais-je savoir le sujet de?

— Chut! Marguerite, dit le père...

Viennent ensuite les clauses importantes de l’incompatibilité d'humeur, du pot et ordinaire, du cheval et de la voiture en santé et en maladie, et puis, à la fin, l'enterrement des donateurs quand il plairait à Dieu de les rappeler de ce monde.

Nous ferons grâce à nos lecteurs du reste des charges, clauses ct conditions de ce contrat, lesquelles furent de nouveau longuement débattues, et qui en prolongèrent la durée bien avant dans l'après-midi. Aussi ce ne fut pas sans une satisfaction générale, que le notaire annonça qu'il allait en faire la lecture. La lecture finie, le père, la mère et leur garçon touchèrent la plume en même temps que le notaire en traçait trois croix entre leurs noms et prénoms, lesquels devaient compter comme leurs signatures ; puis le notaire signa lui-même son nom, en l’enlaçant d’un tournovant paraphe, et procéda tout de suite à l'opération importante de mentionner les renvois et compter les mots ravés.

> — Un... deux. trois. quatre. Seize renvois en marge bons.

— Un. deux. trois. quatre Quarante-deux mots ravés et huit barbeaux sont nuls.

— Là, dit le notaire, voilà qui est fini. I n’y a que mam'selle qui ne signe pas ; mais je l’attends à son contrat de mariage ; on verra si elle rira alors autant qu'elle le fait maintenant ».

\près avoir tiré sa bourse et payé le coût de l'acte selon le nouveau tarif publié à la porte de l’église, le père Chauvin et tous les invités gagnèrent leurs voitures et se mirent en route.

La Terre Paternelle. PATRICE LACOMBE

Patrice Lacombe, notaire, mort à Montréal, le 6 juillet

1863, était né en 1807. Il aurait pu être un de nos écrivains les plus goûtés et les plus lus, tant il avait un excellent esprit d'observation, malheureusement ses Occupations absorbantes l'ont empêché de nous léguer une œuvre forte et considérable. Néanmoins là jolie ESQUiSSe : a ferrée paternelle est à lire en entier. On y trouve la peinture exacte de scènes de MŒurs qui ne sont pas encore entièrement disparues. Dans le tableau que nous reproduisons, M. Chauvin, un brave cultivateur et sa divne épouse, tous deux sur le retour de l'âge, ont décidé de se « donner » À leur fils aîné, atin de l'empêcher de partir pour le Nord-Ouest, où les Compagnies de traite attiraient, autrefois, les jeunes gens, sur la foi de belles promesses Pas toujours réalisées

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