Moeurs de la famille Poivre
Une rue très moderne, mais pas américaine. Non, italienne, plutôt. Une rue d'un faubourg de Milan ; à cause de sa pouillerie piquée de faux luxe, de point en point. Le nombril flamboyant du tram jaune laqué changeant en petites fontaines de fête les flaques d'eau entre les rails. A des coins de rue, le cabaret bas de la masure à un étage ; le cabaret rouge qu'éclaire un seul bec indigent et qui, pourtant, dispute une clientèle au bar de feu et de nickel, de musiques et de liqueurs, de céramique et de gazettes sportives, de cuivres et d'acajou brillant plus que les cuivres ; le bar rempli d'objets qui sont autant de miroirs
et de glaces qu'inclinent les vapeurs, et de gens qui se meuvent au long du fer à cheval de marbre et d'acajou à la façon des viveurs dans un promenoir. Le sifflet du percolateur est une invitation marine. Il y a de la sciure sur les dalles pompéiennes; une fille tourne, la tête abandonnée, avec la Salammbô de cire dressée au centre d'un parterre d'ampoules électriques. Les camelots, les marchands de presse, les bagotierss'entassent,enguenilleshumides, tout au fond, là où dans cette orgie de lumière on fait l'économie d'une lampe, autour d'une table de Cézanne : des verres presque carrés, un litre au goulot exagéré. Imaginez une fête foraine culbutée, avec les quais du port occidental, par un paquebot du Pacifique.
Après il n'y a plus rien que de pauvres maisons construites par des écoliers de l'école laïque. Quelques espiègles bien doués ont dessiné leurs parents à la fenêtre et plusieurs n'ont oublié ni le chien Trim,
ni le serin Fifi dans sa cage aux barreaux tracés à la règle.
Et puis c'est le crime du bienfaiteur, du philanthrope juif : la citadelle de briques aux balcons presque en fer forgé ; des balcons offerts par M. de Rothschild. On y fait sécher des tricots de débardeur, des dessous de cotonnade et des linges de nourrissons rachitiques pour empêcher M. de Rothschild de revenir jamais.
Le mobilier, les trésors de l'étagère se distribuent en primes à la Société laitière et à la Maconnaise.
Enfin c'est le Village nègre, qui attire avec les honnêtes gens et les petits marlous, les cuirassiers de la caserne voisine, monument renommé, et les bouchers de l'abattoir aux chevaux.
Le Village nègre doit son nom et tire son origine des féeries géographiques de 1900 et de 1889. Le Champ-de-Mars n'est pas loin.
Mais c'est un concert comme tous ceux
d'ailleurs. Il participe à la fois de la piscine municipale, de la gare de ceinture, de la pâtisserie élégante et du salon de ministère.
Ses artistes en valent bien d'autres.
Nous y fûmes un soir, Malfailly, qui écrit une Histoire du paysage français ; Daguestan, surnommé à la Rotonde de Montparnasse le Beardsley de Montélimar (c'est pour dater l'anecdote); Hourtabal, le sculpteur ; Tuffre, le pythagoricien ; Gaba, le peintre et moi-même, chef reconnu de l'Ecole totemaliste dont Caba était l'imagier.
Sur la scène du Village nègre, après un joli numéro de clown américain dontl'assistante, costumée en soubrette joufflue, figurait l'infinie tristesse d'une femme de poète égoïste, vint se trémousser et chanter de son mieux, c'est-à-dire fort mal, une petite femme de médiocre beauté mais plus désirable que tant de belles !
Son talentd'une qualité particulière l'eut
fait violemment expulser de la scène à coup de cacahuètes et plus directement, peutêtre, à coup de talons de bottes par l'intéressante jeunesse du quartier (je veux dire les marlous qui lorsqu'ils paient sont des sultans difficiles) encore que l'artiste eut quelques déterminés partisans, de l'orchestre au balcon, parmi les délégués de la zinguerie-plomberie, de l'enlèvement des ordures ménagères, de la corporation des toucheurs et tueurs, des rétameurs à façon, de la remonte des omnibus et de messieurs et mesdames les concierges.
Elle n'était tolérée par les seigneurs du lieu qu'à cause de sa jupe très courte, chefd'œuvre du passage Brady, aux paillettes éteintes, se balançant au-dessus des genoux sur les jambes nues, si l'on néglige de tenir compte des « chaussettes arachnéennes», selon la gracieuse expression du courriériste de Grenelle-chansons, l'organe le plus littéraire de la circonscription.
Or, les jambes nues, c'était une inno-
vation appréciée par ceux de la rue Gambronne et du boulevard Garibaldi. L'artiste audacieuse souriait, grisée par les acclamations variées dont il faut retenir :
— Va-z-y Marie!... A nous ! A nous!... Mon cœur et une gaufre !
Gardons-nous d'omettre ce refrain clamé par des familles entières, depuis l'ancêtre jusqu'aux morveux, tous louchant sur les tibias et les fémurs de l'artiste :
— Plus haut ! Plus haut !
Hourtabal, vautré dans sa barbe blonde,
fumait une pipe de tabac anglais, ce qui lui attirait cette réflexion du timoré Daguestan.
— Tu as tort de ne pas fumer du caporal comme tout le monde ; le populo renifle ton chairman, ça nous fait passer pour des aristos et je ne serais pas surpris qu'en conséquence on nous cassât la gueule à la sortie.
Mais Hourtabal ne daignait point répondre.
Cependant qu'il moréginait le sculpteur, le Beardsley de Montélimar se livrait à son industrie. A savoir que, penché sur un cahier de croquis, il crayonnait furieusement, demandant à la malheureuse étoile une inspiration erotique d'un rapport d'environ quinze francs la page en couleurs.
Pour moi, j'éprouvais une joie sournoise à passer, pour satisfaire le vice, les pastels de Daguestan à deux adorables gamines ébouriffées qui, gloussant d'aise, se maquillaient à l'aide des bâtonnets à colorier. Elles firent, en un instant, une affreuse consommation de noir, de bleu et d'ocre jaune pour les yeux, de rose pour les joues, et sucèrent comme une friandise le carmin, avant de se l'aplatir sur les lèvres.
A la demande générale l'étoile aux jambes nues entonna le Bilboquet d'Antoine :
Ah! c'qu'il est habile
Au jeu du bilboquet!
Il enfile sa bille
Le soir sous les bosquets ...
— C'est ma iiancéc! proclama soudain Hourtabal, en débourrant sa pipe britannique.
— Ta fiancée?
— Tout au moins fûmes-nous promis l'un à l'autre. Mais, rassurez-vous ; tout est rompu. C'est vieux de cinq ans cette histoire-là.
Le rideau-annonce tombant pour l'entr'acte, les dilettantes se répandirent dans les bars à quatre sous, et Hourtabal nous conta l'aventure.
— J'aime à croire que vous estimez fallacieux ce nom d'Orange Célyzette, qui figure sur les programmes. La demoiselle capable d'émouvoir physiquement, à un si haut degré, les rudes travailleurs du quinzième arrondissement, se nomme plus prosaïquement Marguerite Poivre.
Il y a cinq ans je marinais dans la saumure d'une dèche classique : l'Etat ne m'avait pas encore commandé, pour la
Mtftttft
gare du Pré-Saint-Gervais, le Monument aux Aiguilleurs victimes du devoir.
Mon marchand de plastiline, avec qui je faisais quelquefois la manille, me présenta à son vieil ami Raphaël Poivre, inspecteur d'assurances. Le père Poivre n'aimait pas particulièrement les artistes, mais il me confia qu'il faisait une exception en faveur des sculpteurs. Selon lui, la sculpture était un vrai métier, qui exigeait un rude effort manuel, lequel trouvait sa récompense, puisque la plus humble commune commandait à l'un des nôtres sa fontaine ou sa statue de grand homme.
Précisément, j'exécutais pour une bourgade du Nord le buste d'un vague sous- Taylor. M. Poivre visita mon atelier, examina mon ouvrage et déclara que ce qui devait être le plus difficile à imiter c'était les plis de la cravate.
Fort content de moi, il me pria à déjeuner pour le dimanche suivant à Clichyla-Garenne, et mon marchand de plastiline
ne me cacha pas que le père Poivre serait assez disposé à me céder sa fille.
« La dot n'est pas considérable, me dit cet homme de bien, cinq mille ; mais il y a de quoi vous loger à La Garenne ; la table n'est pas mauvaise chez les Poivre, et il y a, du côté de madame, une vieille tante qui a le sac. Je ne serais que de vous que j'épouserais. Ça peut toujours aider un artiste dans les commencements. Il sera toujours temps, quand vous serez connu et décoré, de faire dodo avec des femmes du monde. Croyez-moi, monsieur Hourtabal, les bourgeois ont du bon, même pour un artiste, quand il sait y faire ! Mais j'ai peur que vous ne trouviez les Poivre par trop bourgeois.»
Très en verve, Hourtabal demanda un supplément de bocks et poursuivit :
— Les bourgeois ! Nous les raillons, nous autres artistes, et nous ne savons rien d'eux. Ils nous apparaissent toujours à travers nos souvenirs des caricatures du
temps de Louis-Philippe; rien n'est plus faux.
Au dimanche convenu, je débarquais gaîment en gare de Clichy-la-Garenne. Je n'eus pas de peine à trouver la Villa des Camomilles, située entre l'usine à gaz et la voie ferrée. Une petite bonne assez gentille, parfaitement digne de la meilleure maison bien que trahissant, par un je ne sais quoi, le sentiment de n'y point servir, vint m'ouvrir la porte et, sans m'introduire dans la villa, me conduisit au jardin, sis de l'autre côté de la maisonnette.
Ah ! mes amis, quel spectacle ! Je me crus, je vous le jure, tombé dans un asile d'aliénés.
Un joyeux cri de : « Hallo 1 Hallo !» me fit tourner la tête et j'eus l'agréable surprise d'apercevoir le père Poivre enfermé dans son poulailler, occupé à ressemeler de très vieilles bottes de chasse. Il était en gilet de flanelle, un gilet rouge sang, d'où émergeaient ses gros bras velus ; son chef s'or-
nait d'une calotte de curé et ses jambes courtes boudinaient dans un ridicule pantalon cycliste à carreaux jaunes et noirs. L'inspecteur d'assurances hurla joyeusement : « Madame Poivre, je te présente le petit Hourtabal ! Faites connaissance mes enfants ; je vous rejoins Monsieur Hourtabal. » Et il se remit à taper sur ses semelles.
Cependant, Madame Poivre me souriait, hideuse en un peignoir de pilou groseille décoré de polichinelles blancs et noirs ; assise sur un pliant au centre de la pelouse, auprès d'un arrosoir vert qui mettait en valeur son peignoir groseille, Madame Poivre trempait ses pieds dans un trou gras d'une boue artificielle — la méthode Kneip chez soi! — en épluchant, dans son giron, les légumes du déjeuner.
A ce moment, une fenêtre de la villa s'ouvrit au premier étage.
Dans un cadre de roses blanches grimpantes, aux branches épineuses fixées à la
brique par des bandes de drap, apparut la jeune Marguerite Poivre — si fraîche que je la crus jolie ! — coiffée savamment, mais la poitrine, des plus estimables, encore à l'aise dans une chemise de surah mauve et tenant une paire de bas à la main. Si bien qu'elle s'attira de son vénéré père cette juste réprimande:
— Veux-tu bien rentrer, petite effrontée ! Est-ce qu'on se présente comme ça devant le monde?
Marguerite Poivre, docilement, referma sa fenêtre. Madame Poivre prit alors la parole : « Marguerite est une enfant. Par elle-même elle n'a pas de raison, mais, d'un autre côté, elle ne sait pas ce que c'est que le mal. Bien conseillée, elle fera, si on sait la tenir ferme, une épouse charmante. » Le père Poivre, tandis que Madame, son bain achevé, courait à la cuisine, sortit de son poulailler et me fit visiter le stand qu'il s'était construit. Passionné de politique, il avait remplacé les cibles par les
portraits de ses ennemis personnels : Philippe d'Orléans, le Prince Victor, Gustave Hervé, Guillaume II et Monseigneur Merry del Val !
« Pas plus tard qu'hier me dit cet homme charmant, j'ai mis six fois dans l'œil à Guillaume! C'est pas mal, pour un amateur? »
Marguerite vint annoncer que l'on était servi. Elle n'était pas jolie, mais fraîche et gentille à cette époque. Je tournai en son honneur un madrigal et la petite, alors, me serra la main, comme si je venais de la repêcher et, gardant cette main, s'oublia, rougissante, jusqu'à la caresser très doucement, très longuement...
Exécrable festin ! Les meilleurs plats étant gâtés par le récit copieux que fit Madame Poivre de ses nombreuses maladies. Après le café, nous redescendîmes au jardin.
Marguerite vint s'asseoir à mes côtés et posa sur mes genoux un lourd album
de cartes postales dont je dus faire ma délectation. Il y avait de tout là-dedans ; des souvenirs de l'Exposition, des vues de Turin et de Chandernagor, une gare de l'Est en couleurs, avec un fronton doré, des colombes se bécotant, une revue à Tzarskoé-Selo, Sarah Bernhardt dans Y Aiglon, Marcelin Albert en triomphateur romain, Dominique Bonnaud à la porte de son cabaret, le premier voyage du dirigeable « Patrie », puis des séries formant autant de comédies sentimentales et un grand nombre de portraits d'actrices dévêtues, des couchers de la Parisienne en quantité et des déshabillés galants à profusion.
«Vous allez trouver que ça n'est pas très jeune fille, cette collection-là? soupira Marguerite, en me glissant, sans penser à mal, les bras autour du cou, mais comme papa ne gagne que quatre cents francs par mois, je suis jalouse de toutes ces traînées qui ont des bijoux et des den-
telles autant qu'elles veulent. Alors, je fais des collections de leurs portraits et, quand je suis trop jalouse, j'ouvre mon album et je leur dis leurs quatre vérités à ces sales bonnes femmes! Vous en connaissez beaucoup, des grues?»
Comme on se possède mal ! Le plus honnête est de croire, pour l'avouer, qu'à cet instant je dus baisser les yeux, oui mes enfants ! chastement, pudiquement, pour Marguerite qui me flambait la face avec le feu des siens puisque je sentis, doucement, si doucement, la main de cette jeune personne innocente et mal élevée — la véritable ingénue peut-être ! — glisser lentement, à plat, sur mes paupières brûlantes : quelque chose comme une houpette à poudre de riz sur une piqûre de guêpe.
Marguerite compliqua le supplice en établissant, toujours inconsciente, un contact mobile entre le sommet de ma mâchoire, là, près de la nuque, derrière l'oreille, et le retroussis de sa guiche fris-
sonnante. C'était seulement pour s'approcher de moi et me dire :
— Les hommes sont drôles... et pas francs, il n'y en a pas un qui confesserait volontiers qu'il en collectionne des cartes postales de femmes nues ou dans du linge chic!... Et pourtant, vrai, vous me diriez que votre plaisir c'est d'en acheter des douzaines et de les ranger dans un album je vous estimerais plus que de collectionner des timbres-poste ou des tickets de wagonslits comme notre voisin le capitaine Pajol qui vient diner le mardi.
Je les injurie, mais c'est par envie, je ne vous l'ai pas caché ; dans le fond je les trouve belles et plus que belles.
Marguerite prononçait «plusse quebelles»
et les points d'exclamations jaillissaient de son larynx comme des lys rouges au pistil de feu.
Dieu qu'elle était à l'aise dans ce parterre de mots scabreux desquels je n'aurais fichtre pas su composer un bouquet sans
éparpiller toutes mes fleurs, sans me déchirer gauchement les doigts à toutes les épines !
Marguerite n'avait pas terminé.
— Il n'y a qu'elles aujourd'hui qui sachent s'habiller et, nécessairement, se déshabiller. Dame, on a beau dire et la morale n'y pourra rien et bien que je ne sois qu'une jeune fdle je ne peux pas ne pas comprendre des choses aussi sensées (sic), l'amour c'est naturel à la femme, alors, c'est facile à saisir, quand on le fait par ambition autant que par goût et quand on s'y applique (sic ! sic ! sic !) comment voulez-vous que ça ne devienne pas tout à fait joli ? C'est des artistes, ces femmeslà ! J'ai vu Mistinguette, dans un sketch, se déshabiller sur la scène. Quand elle en arrivait à sa chemise — y'en avait bien trente centimètres — on faisait la nuit avec un fond rose lumineux et la petite liquette s'envolait en ombre chinoise. Ce que Mis faisait de mieux dans ce sketch, quelque
chose d'idiot à part ça, c'était la gentille scène du déshabillage, mais, par exemple, personne ne pourrait le faire aussi bien qu'elle.
Si j'étais riche j'aurais la folie du linge ! Je me ferais pincer au sang pour avoir du linge à mon idée ; vous savez ce linge cochon qu'on coud et qu'on brode dans les couvents ?
Mais vous êtes pareil à tous les hommes, ils sont tous honteux et font leurs coups en-dessous, quand ils ont le courage de les faire, ce qui n'arrive pas souvent. Vous ne me direz pas franchement si vous avez une belle collection de cartes postales ?
Marguerite disait juste. Je ne le lui aurais pas avoué volontiers.
Elle ajouta :
— Je sais bien que vous, artiste, vous avez les modèles et des cartons pleins d'académies. Ça n'est pas pareil ! Ça n'a rien à voir!
Et c'était encore vrai, bien que le nu ne
soit pas toujours chaste, heureusement!
en dépit de l'affirmation traditionnelle et saugrenue de nos vieux pompiers de maîtres de la Rue Bonaparte.
Non. Je n'avais pas le courage de la confession proposée par cette vraie jeune fille. Parfaitement ! J'eus celui d'être canaille et d'abuser de la situation. Ce qui prouve une fois de plus, messieurs, et malgré l'opinion universellement reçue, qu'il en coûte beaucoup moins de demander que d'offrir.
Je dis :
— Sans avoir pu vous contenter tout à fait, chère Marguerite, vous devez porter du linge bien suggestif, bien...
Je bafouillais à plaisir, parvenant cependant à articuler tant bien que mal, comme si je mâchais des prunes vertes:
— ...du linge digne d'une artiste, l'expression est de vous... hein ?
Tant d'efforts douloureux pour aboutir à cette goujaterie dont je n'étais pas fier,
croyez-moi. Marguerite m'épargna le pire châtiment en ne devinant pas ma gloutonnerie vulgaire, la bassesse de ma fringale. Elle crut, la chère petite, que ce n'était point le sale animal réveillé qui me gouvernait alors et je vous jure, mes amis, qu'il n'est au ciel nul concert d'anges qui jamais valut Marguerite me répondant :
— Oh! non... ne me demandez pas ça, nous ne serions plus amis... il est trop moche.
A quatre heures, Madame Poivre fit une rentrée triomphale en costume de gymnase. On eut dit un vieux turco. Le médecin, m'expliqua-t-elle, lui ordonnait une heure d'exercice. Hélas ! jusqu'à cinq heures, nous suâmes, Poivre, Marguerite, la petite bonne et moi, à hisser aux anneaux, puis à l'en descendre , la volumineuse Madame Poivre. Vint le tour de Poivre qui me confia : « Venez, on va rigoler à embêter mon voisin, un saligaud qui est pour les progressistes ! » et on rigola à diriger le
jet d'un tuyau d'arrosage, par-dessus le mur bas, sur la volière où s'ébattaient, ivres du souvenir des îles merveilleuses, des oiseaux d'or et de feu.
J'abrège. Nous soupions des restes du déjeuner quand, dans la nuit de la route, s'élevèrent jusqu'à nous des voix adolescentes: «Marguerite!... Ma chérie.. . miaou! miaou!... Viens-tu, Marguerite!»
Le père Poivre observa sagement: «Tu vois à quoi ça conduit de blaguer dans la rue avec le premier venu. Ne parle donc à personne quand tu sors seule, mon enfant ! »
Marguerite pourtant fut autorisée à me reconduire à la gare. Résolu que j'étais à ne jamais plus repasser le seuil de la Villa des Camomilles, je voulus ne pas avoir perdu ma journée de Clichy, ne pas quitter bredouille cette Garenne. Aussi, à la face du facteur enregistrant, écrasai-je mes lèvres sur les lèvres de Marguerite. Je pressai sa taille ; des caresses flattèrent
ses jeunes rondeurs et l'enfant me rendit mon baiser, passionnément.
Lorsque je rencontrai mon marchand de plastiline, celui-ci me dit : «Vous avez mal travaillé, c'est raté. Pourquoi aussi que vous avez choisi pour ce jour-là une cravate Lavallière ? Poivre m'a dit comme ça qu'il n'aimait pas le genre bohème ! »
Pauvre Marguerite! Comment devintelle Orange Célyzette ?
Hourtabal est un imbécile. Je m'en doutais depuis longtemps. Certes nous autres artistes, poètes, penseurs, nous ignorons à peu près tout du petit univers qui se reflète dans la boule de verre des jardinets banlieusards. Le mépris affiché du bourgeois est non seulement une lâcheté, mais encore une mauvaise affaire.
Hourtabal put, en un court dimanche, reconnaître que la Petite Epargne n'est pas inapte à la dépense de quelque fantaisie ; mais, abruti par le respect des frontières artistiques, Hourtabal n'avait-il donc jamais pris garde à ces folies vestimentaires, par exemple, des bonnes gens du tiers
dont le luxe dominical, en somme, laisse bien loin en arrière les hardiesses des jeunes Lettres et Arts, tous sexes confondus, et en grande tenue de vernissage ?
Hourtabal est un imbécile et un plus misérable petit épargniste que Monsieur Raphaël Poivre. Découvrant le pittoresque, c'est-à-dire sa propre tare, chez les bourgeois en qui ce pauvre hère aspirait à s'absorber, Hourtabal a pris peur et s'est enfui.
Hourtabal continuera d'ignorer toute sa vie les Poivre autant que les Hourtabal, et c'est assez pour nous donner à sourire de ceux qui croient encore à la réalité d'un peuple de bourgeois et d'une humanité d'esthètes, créatures de créateurs rivaux. Et surtout, cette brute n'aura pas connu M arguerite !
Même après notre soirée au Village nègre, le sculpteur, désormais protégé par ses revenus, sa notoriété, son nom que n'ignoraient plus les larbins, n'eut pas le goût
de retenir un instant la main d'Orange Célyzette entre ses doigts naguère pressés par ceux de Marguerite Poivre.
Prudent, abêti de respectabilité, bon comptable de son génie, le statuaire a toutes les lâches vulgarités d'un bon entrepreneur de maçonnerie.
Ce fut moi qui souhaitai confronter Orange Célyzette au fantôme de Marguerite Poivre.
Pourquoi le Village nègre renouvelait-il son affiche tous les vendredis quand nous avions savouré le Bilboquet d'Antoine un jeudi? Où la joindre?... Et puis... à quoi bon !
Je dus, moi aussi, m'effrayer de quelque chose, car seule la peur nous empêche d'entreprendre; tout ce dont nous nous privons, c'est la peur qui nous le vole.
Adieu donc Orange Célyzette ! A jamais !
Mais, l'été venu, une petite femme qui écrivait une lettre, au café de l'hôtel, à Rosbraz, fit prévoir à ma vanité un séjour
agréable. Aucun casino n'égayait la plage; pourtant la petite femme égarée là, c'était l'étoile du Village nègre. Mektoub! Le ciel qui m'aime pesa sur son bras demi-nu et le porte-plume alla rouler jusqu'à mes pieds.
— Oh ! monsieur, vous êtes trop aimable ! Je l'aurais bien ramassé toute seule, mon porte-plume.
— Oui, mais pour cela, il fallait vous baisser ; vos doigts sont trop jolis pour effleurer le sol douteux de cette auberge de campagne. Je ne pouvais le permettre.
— Vous êtes décidément bien aimable.
— J'aime à vous en persuader.
— Seulement, moi, j'ai pour principe de me méfier toujours un peu des personnes qui font trop de compliments.
— Et puis vous voudriez bien achever votre lettre.
— Oh! ce n'est pas tant la lettre!...
pour ce qu'elle dit !
— Vous êtes à Rosbraz, Mademoiselle ?
ftetùoAb
— Pas pour longtemps, par exemple !
Je repars demain.
— Vous voulez donc m'attrister ?
— Qu'est-ce que ça peut vous faire que je m'en aille ?
— Ça me fait...
— Vous êtes artiste ?
— J'attendais un modèle, et vous n'étiez pas là.
— C'est justement mon ancien métier.
— Heureux hasard ! Quant commençonsnous ?
— Quoi ?
— Les séances.
— Figure-toi que j'étais avec un drôle de bonhomme. Mais tu l'as peut-être connu, le père Vasselin, des Artistes Français, celui qui a exposé pendant trente ans la même vache dans le même pré, qui regarde passer le même train? Non, c'est pas ton genre ; toi, tu dois faire dans le moderne, tu ne frayes pas avec les Artistes Français.
Oh! clans le fond, tu as bien raison. Les arts, c'est comme la politique. Quand on n'a pas les mêmes idées, moi je dis que c'est pas la peine de se fréquenter pour finir par se dire fatalement des choses
désobligeantes.
Pour en revenir à Vasselin, faut que je t'explique.
C'est un vieux qui a été longtemps marié; et il paraît, à ce que disaient ses amis qui venaient faire la partie le dimanche, qu'elle n'était pas commode la mère Vasselin!
Faut que tu saches aussi que Vasselin aurait, peut-être, eu plus de talent s'il avait suivi son inspiration.
Le pauvre type ! il ne se sentait pas une vocation de paysagiste. Tu me demanderas pourquoi, dans ces conditions-là, il faisait du paysage ? C'est bien simple. Il en faisait, au lieu de faire du nu, qui avait été sa première idée, à cause de la mère Vasselin à qui les médecins recommandaient la campagne, en raison de sa santé, et qui
se méfiait du nu des autres, vu que le sien n'était pas comestible.
Comprends-tu une situation pareille ?
Tu diras ce que tu voudras de Vasselin et de son talent; des coups comme ça, et qui durent jusqu'à des trente ans, c'est cruel quand même pour un artiste î
Il y avait bien dix-huit mois que la mère Vasselin était morte quand, oh! tout à fait par hasard, et sans être avertie de rien, l'idée me vient de sonner à la porte de l'atelier que le veuf venait de louer rue Lepic.
Je sonne. C'est lui qui vient m'ouvrir. Un petit vieux à barbiche, coiffé d'un béret de velours, tout à fait le genre des peintres de l'ancienne manière.
Il me plaisait. Pas comme tu peux penser. Je veux plutôt dire qu'il m'inspirait confiance. Il n'y avait pas longtemps que j'avais quitté mes parents, de braves gens à qui j'ai fait de la peine, pour un sale type qui m'a tout de suite lâchée. L'idée m'était
venue de me débrouiller en posant, un jour que je repensais à un jeune homme qui voulait m'épouser, M. Hourtabal, un sculpteur ; est-ce qu'il est connu ? Oh ! je n'aurais jamais voulu aller lui demander des séances, à lui, oh! non... mais j'ai essayé, de Montmartre à Montparnasse . . . mais maintenant les modernes peignent des choses si compliquées qu'ils ont davantage besoin d'instruction que d'une belle fille à poil. Et puis, surtout, il y a tous ces farceurs venus de tous les coins de la terre et qui n'ont un atelier que pour y faire la noce à bon marché. C'est bien des idées de rasta ! Ma guigne c'était de tomber toujours sur des types comme ça. Crois-tu que c'est drôle ?
Vasselin , au moins, il avait tout du peintre. Je le revois encore. Il me sourit très gentiment; un bon sourire à la papa, comme pour s'excuser de me dire: «Je n'ai pas besoin de modèle, mon enfant.» Je n'insiste pas, mais c'est lui qui se ravise
et qui me dit: «Au fait, entrez toujours ; je verrai bien si je peux faire quelque chose avec vous. » Puis il ajoute : « Oh! certainement, vous êtes tout à fait le modèle qu'il me faut. »
Ses yeux brillaient que tu n'en as pas idée. A le voir emballé comme ça je me disais que c'était la bonne affaire et que j'avais trouvé au moins une semaine de séances.
Il va chercher une toile tournée contre le mur et il me dit : « Déshabille-toi ! » J'avais déjà commencé.
Il y avait bien une espèce de paravent dans le fond, mais j'étais tranquillement au milieu de l'atelier. Tout ça, à y regarder sérieusement, c'est des comédies ; ou bien c'est pour celles qui ont honte de leur linge. De deux choses l'une : on se met à poil ou bien on ne s'y met pas! Voilà ma façon de penser.
J'avais déjà enlevé mon corsage et ma jupe. Vasselin avait laissé sa pipe et il me
regardait avec des yeux tout ronds. De temps en temps, il gloussait quelque chose: «Oh! ce corset ! » ou encore: «Mais comment attachent-elles leurs bas, maintenant?» Aun moment, il médit: «Qu'est-ce que c'est que ça ? » — « Ça ? mais c'est mon falzar !» que je lui réponds. Sais-tu ce qu'il me dit? «Pas possible! c'est une culotte de curé!» Tu comprends, la mèreVasselin ne lavait pas tenu au courant de la mode de cette année-là. Le vieux riait d'un bon rire d'honnête homme. Ça faisait du bien de l'entendre.
Je n'avais plus grand'chose sur moi.
Vasselin continuait à s'épater : « Quelle époque! Quelle époque! De mon temps, pour être mise comme toi il aurait fallu une fortune ! »
Le voilà alors qui ramasse mes bas de soie, ou enfin qui friment la soie. Ce couplà m'inquiétait. Je me disais: « Méfiance ! voilà que ça tourne mal ; t'es tombée sur un maniaque, sur un homme à passions
vilaines. Attention, Marguerite. Ça allait trop bien, c'était trop de chance pour une pauvre fille comme toi !» Aussi, sans avoir l'air de rien, je fais mine de retaper mon chapeau que j'avais posé sur le divan ; histoire d'avoir mes épingles sous la main. Mais je jugeais mal mon Vasselin. C'est mon luxe qui l'épatait ; mon luxe des grandes occasions, quoi. Vasselin me fait, tout en tripotant mes bas : « Ça coûte cher ces belles choses-là?» Moi je lui réponds franchement: «Ça vaut 1 fr. 95 les jours d'exposition. » Ah ! si tu l'avais entendu rigoler! «Mais, qu'il me dit, c'est pas possible! Ça ne doit pas être solide! » Et il se met à tirer sur mes bas : « Faites donc attention ! que je lui crie, vous allez les déchirer!» Le malheur était déjà arrivé. Il me calme tout de suite en disant: « Ne te fâche pas. Je t'en paierai d'autres. Il faut y mettre au moins onze francs ; seulement, c'est de la folie! Ah ! aujourd'hui, on s'en fiche un peu de ce qui est solide ! C'est
comme leur peinture, nous verrons bien si ça tiendra encore dans vingt ans ! Quelle époque! » Et il me caressait, comme pour me rassurer, me consoler, si proprement, et si joliment pour un vieux. On peut bien le dire, le tremblement de sa vieille main me faisait du bien. C'est bête, j'en aurais presque pleuré.
Tu vois comme on peut se tromper sur un homme qui, d'abord, vous fait l'effet d'un cochon !
On est resté ensemble.
Mais ça n'a pas marché.
Je lui faisais des dîners à la flan ; rien qu'avec des comprimés, ça va plus vite. Pourquoi aussi qu'il n'aimait pas le restaurant? A cause de ça et de ma façon d'être chic avec pas grand'chose, il avait imaginé de m'appeler « Un-quatre-vingt-quinze » ! Il m'a tellement donné sur les nerfs que je l'ai plaqué.
Après ça, j'ai fait la connaissance d'un garçon très gentil qui m'a emmenée à Pont-
Aven. Je pensais pouvoir bien l'aimer. On menait une vie vraiment agréable; il avait des amis très intéressants, qui ne se disaient jamais de gros mots et pouvaient parler entre eux d'autre chose que de femmes et que d'amour ; et c'est si rare chez les jeunes gens ! Il était gai, doux, prévenant... Seulement voilà, c'était un artiste au chiqué !
Ma guigne qui revenait! Et ça, vois-tu, je ne pouvais pas. Modèle oui, et sa maîtresse avec plaisir, à la condition qu'il me choisisse à cause de son art, mais grue, simple grue, embauchée pour une saison, en locatis pour ainsi dire, je ne pouvais pas ! Dans le fond je sens que tu m'approuves ; à deux ou trois choses que je t'ai entendu dire, j'ai remarqué que tu ne te fichais pas tellement de la moralité.
J'ai eu du courage. Il valait mieux que ça casse tout de suite. Je lui ai laissé une lettre en partant. Je devais l'aimer ce petit, si je n'ai pas oublié les mots de la lettre.
Tiens, il y avait ce passage-là qui te fera saisir tout mon caractère:
«... Tu comprends que je ne peux pas rester avec toi si tu ne travailles jamais. De quoi est-ce que j'ai l'air, vis-à-vis de tes amis et de leurs amies ? Une femme d'artiste ou un modèle on la considère; mais personne ne croira ça de moi puisque tu ne veux pas peindre. Tu passes pour m'entretenir et pas autre chose. Je t'ai demandé de faire au moins un peu de peinture le matin, juste assez pour qu'on ne me prenne pas pour une putain ; tu n'as pas voulu. Il vautmieuxqueje m'en aille...»
De vraies larmes, deux, toutes petites, alanguissaient les yeux de Marguerite. Elle les laissa couler et me dit:
— Avec toi qui ne parais pas mauvais, ce serait bien la même chose. Seulement, maintenant, ça m'est égal ! . . . Tu peux bien n'être pas plus peintre que les autres, je ne te demanderai même pas d'offrir une aquarelle pour la Tombola qu'on tire à l'hôtel.
C'est moi qui suis artiste ! . .. C'est la seule raison qui m'a fait entrer au concert : avoir un état, pour qu'on me respecte, et puisqu'en France les artistes sont bien considérés, il n'y avait pas à hésiter.
Et toi-même, chéri, ça ne te flatte pas ? Ne me dis pas que tu as du goût pour les grues, je vois dans tes yeux que ça n'est pas vrai! Vois-tu quand on est né bourgeois, comme toi et moi, ça reste!
Tu m'as menti, petite rosse, avec ta peinture... eh bien, tu vois, si je n'étais pas artiste je n'aurais rien accepté de toi... et c'aurait été dommage, mon grand, mon joli grand...
Plus tard, beaucoup plus tard, elle murmura encore, comme en songe :
— La femme qui perd par sa faute le droit à être respectée, je dis que c'est pas grand'chose.
Maintenant, les petites servantes en coiffe nous dressaient le couvert sur une table éloignée de la table d'hôte, face à la mer.
Il y avait toujours des fleurs fraîches pour nous et, de loin, les pensionnaires nous souriaient. Marguerite était respectée.
Encore huit jours, et Orange Gélyzette irait, nos brèves vacances finies, prendre sa place parmi la troupe de l'Alcazar de Brest. Des papillons annonçaient sa venue. On se souvenait de ses succès de l'an passé et Marguerite pouvait compter sur ses doigts au moins six garnis d'enseignes ou de petites amies conservées dans les vapeurs du pavot, six petits temples de l'amitié galante et bourgeoise où elle était chérie et respectée.
— Tu vois que la conduite ça n'est pas ce que croient ceux qui en parlent à tort et à travers.
Orange Gélyzette — mais j'aime mieux l'appeler Marguerite Poivre — me revint de Brest en passant par Saint-Nazaire, La Rochelle, Toulouse, Montauban et Nevers.
Je ne l'avais pas oubliée et peut-être m'étais-je accommodé de son absence. Je la revis avec une grande satisfaction de l'esprit et des sens; quant au cœur, il est bien temps de crier que sa part en de telles affaires est très mince; c'est peut-être un manomètre, ce n'est certainement pas un moteur.
De jalousie rétrospective ? Aucune. Fi donc ! Marguerite est une artiste et moi aussi je suis un artiste. Marguerite avait
raison. J'eus été jaloux dune petite maîtresse quelconque, jaloux de la grue que ne voulait pas être Marguerite. Il m'était défendu d'être jaloux d'Orange Célyzette, artiste lyrique et chorégraphique, dont les gamins de Saint- Nazaire, La Rochelle, Toulouse, Montauban et Nevers, trop pauvres pour se payer le caf'conc', étaient les palpitants amants s'excitant sur ses mollets en papier, l'œil collé sur sa lithographie.
N'était-ce pas très satisfaisant cette promesse de les caresser librement ces jambes agréables qui ne se trémoussaient plus artistement selon un rythme appris, de la cheville étroite aux cuisses pleines, ici glacées et là brûlantes, ces belles jambes d'artiste, ces jambes publiques, connues en somme, et dont seul je savourerais la vraie harmonie et la vraie salacité puisque je les interpréterais. Ma satisfaction d'orgueil eut été plus grande, j'en conviens, si ces jambes connues eussent été des jambes
célèbres. Pourquoi ne les rendrais-je pas fameuses?
Dans de telles dispositions, je me contentais des succès provinciaux et périphériques de ma maîtresse, et je jouissais pleinement de sa retraite momentanée, ses huit jours de repos bien gagnés, avant ses nouveaux débuts au concert des Trois mousquetaires, avenue du Maine.
Je recevais Marguerite dans mon trou d'artiste, ou bien nous faisions, avant l'amour, la dînette chez Marguerite installée, faubourg Poissonnière, dans l'appartement très bourgeois d'une copine que la faveur d'un imprésario appelait pour un an en Argentine. Ne vantez pas le luxe absurde des boudoirs à guichets, des alcôves à tourniquet, vous qui n'avez pas possédé Orange Célyzette, gommeuse excentrique des Concerts de Paris, dans un appartement où l'on eut sans surprise été reçu par quelque expert près le Tribunal de Commerce, un courtier en marchandises, voire par M.
Raphaël Poivre, inspecteur d'assurances et père d'Orange Gélyzette.
La seule note pittoresque était donnée par Nonore, la bonne, un souillon, un louchon de quinze ans, abandonnée avec les meubles par la copine partie en Argentine et qui se louait avec le reste.
Sa maîtresse du moment, c'est-à-dire la mienne, l'abrutissait d'ordres contradictoires, l'engueulait pour l'avoir laissée dormir trop longtemps, l'engueulait quand elle la réveillait, la pinçait et parfois la giflait, ainsi qu'avaient fait toutes ces dames avant elle. Ça, c'était des fantaisies d'artiste. Mais la fille de Madame Poivre comptait exactement avec sa bonne, ne se laissait empiler ni par la blanchisseuse, ni par le boucher et se faisait tenir par Nonore un journal très complet des potins et scandales de la maison, bourgeoisement habitée.
Personnellement, je garde un souvenir ému à Nonore qui préparait bien le riz-deveau aux croûtons et savait encore donner
aux chaussures usagées le brillant authentique de la vache neuve.
C'est dans ce cadre que Marguerite aimait à me parler des siens et de leur petite maison de Clichy-la-Garenne. Qu'elle devint une grande artiste, qu'elle passa du Concert desTrois mousquetaires aux Folies- Bergères avec son nom sur l'affiche dans un beau fromage blanc, comme GabyDeslis ou Mistinguette, qui sont de vraies artistes, alors peut-être son père « à cheval sur l'honneur» et convaincu enfin qu'elle n'était pas une simple putain, lui rouvrirait-il la porte du jardin carré où la vraie image du monde se peut contempler dans la boule de verre.
Des peintres, des littérateurs, des cabots gâtés par d'audacieuses lectures, avaient voulu apprendre à Marguerite le mépris de la boule de verre. Elle m'aima plus qu'au premier jour, par reconnaissance, par patriotisme banlieusard quand je lui eus avoué, d'un accent sincère, que je tenais
la houle de verre des jardinets bourgeois pour Tune des perfections de l'industrie des hommes.
Car je suis ainsi et tout prêt à soutenir devant une compagnie savante et raffinée que les plafonds en glaces du lupanar valent mieux pour moi qu'un ciel de Tiepolo, et que je tiens leur inventeur pour une âme infiniment délicate, et l'un des bienfaiteurs de l'humanité.
Ainsi bâti et planté par le destin près de la créature que vous commencez d'apercevoir, avais-je peu d'occasions — je n'en avais aucune — de la fatiguer de ce que les femmes haïssent le mieux au monde :
l'ironie.
Combien d'imbéciles châtiés de leur vaine intelligence ont, en ne m'imitant pas, gâché de belles amours, pour la pédante satisfaction — meurtrière, suicide — de faire hors de propos étalage d'une supériorité, si incertaine !
La cheminée, drapée de peluche mor-
dorée, à franges, faisait office de reposoir, avec de jolies fleurs artificielles arrachées aux vieux chapeaux de la copine absente, par Nonore, bonne à tout faire de la copine, et d'une collection de photographies des membres les plus intéressants de la famille Poivre.
Il y avait entre autres personnages un monsieur gras, à la bonne bille réjouie de Président des Amis des Retraites Militaires et dont l'œil droit, pourtant, trahissait une mortelle inquiétude. Quel drame ennoblissait l'existence de ce mufle devenu sympathique et qui n'eut été que mufle sans un peu de malheur ? Un malheur né de quelque affreuse gourmandise, pensai-je.
Gomme je tenais entre mes doigts l'icône bourgeoise, Marguerite me jetant lentement ses bras au cou me dit, avant de replacer pieusement limage au centre de la famille :
— C'est le cousin Patourel, celui qui est chez les Boches !
— Chez les Boches? Qu'est-ce qu'il y fait, chez les Boches?
Marguerite ne répondit pas tout de suite à ma question.
— Tiens... quand j'ai eu mal tourné avec ce jeune homme de Glichy... enfin... vaut mieux, n'est-ce pas, que nous parlions d'autre chose (Dame ! elle n'était pas encore artiste!), c'est lui qui m'a donné l'idée du concert, au moment qu'il a fallu que je me débrouille.
Pas lui directement, du fait qu'il avait disparu depuis longtemps, mais je l'avais tellement entendu parler du concert ! Ah ! le concert et les femmes de concert ! Pour lui, il n'y avait que ça au monde. 11 n'y a que papa et moi qui connaissions son secret. Il a tout écrit d'Allemagne à mon père, et papa qui m'aimait tant me l'a raconté. Tu seras le premier à connaître l'histoire
Je la retrace aujourd'hui , selon Marguerite.
M. Patourel n'était pas heureux.
Oh ! du côté des affaires il n'avait pas à se plaindre. M. Patourel plaçait avec succès, par toute la France, les produits de son associé, M. Hirschlerbaum, de Cologne. M. Hirschlerbaum venait trois fois par an en France et c'était, chaque fois, l'occasion d'un festin soigné. Après on allait voir des petites femmes à Montmartre et, au retour, à cette heure louche où le ciel prend, un peu avant l'aube rieuse, des teintes honteuses de vieux papier peint de chambre d'hôtel, quand les passants sont heurtés par le balai rudement manié qui pousse à la voirie d'innommables détritus, M. Patourel entreprenait son associé, M. Hirschlerbaum, de Cologne, et lui disait tout net son sentiment sur la politique extérieure.
— A votre place, mon cher Hirschlerbaum, je dirais au Kaiser..,
M. Patourel était un homme paisible qui tenait beaucoup à la réalité du rapprochement franco-allemand.
M. Ilirschlerbaum s'en foutait.
Exactement. L'Alsace et la Lorraine étant des articles ne ressortissant pas à son commerce, Patourel pouvait bien les placer en rêve à qui il voulait.
Seulement, s'il lui arrivait de pousser un : Zo ! ou un Ach ! un Kolossal ! ou un Toureifelich ! émerveillé, car la science politique de son associé le confondait, il lui arrivait aussi de rire de certaines propositions trop ingénues, par exemple lorsque M. Patourel disait :
— Voilà, vous devriez vous mettre à la tête de la chose, eu égard à votre situation commerciale dans les deux pays ; vous formeriez un comité, et pour demander audience à l'Empereur vous écririez sur le papier à entête de la maison Hirschlerbaum, Patourel et Cie.
M. Hirschlerbaum ne se doutait guère qu'il venait plus de trois fois en France. Cependant, mais à son insu, ses voyages d'affaires devenaient de plus en plus fréquents.
Faut-il croire qu'à l'exemple de son honorable compatriote, le Procureur Hallers, M. Hirschlerbaum souffrait d'un dédoublement de la personnalité ?
La vérité est plus simple et le vaudevilliste qui sommeille au cœur de tout Français a dû vous instruire déjà de la vérité.
Chaque fois que M. Patourel commençait à se lasser des agréments de l'existence que lui faisait Madame Patourel, un petit télégraphiste se présentait, comme par hasard. Il apportait un bleu. Lentement, feignant beaucoup d'étonnement, murmurant : «Qui peut bien me télégraphier?...» Patourel riait: ce C'est Hirschlerbaum qui méfait savoir qu'il arrive demain à Paris!» ou « C'est ce sacré Hirschlerbaum qui sera demain à Dijon !» voire « Mais qu'estce qu'il peut bien ficher à Nancy ce bougre d'Hirschlerbaum ? »
Combien de ces petits bleus canailles furent expédiés par le bon cousin Poivre, «à cheval sur l'honneur» mais tout de même
indulgent aux petites faiblesses humaines. Et puis il détestait sa cousine.
Ça lui semblait si farce qu'il n'avait pas longtemps balancé à mettre dans la confidence sa Marguerite, une fille intelligente, et c'est elle qui, plus d'une fois, alla porter la dépêche au guichet.
M . Patourel bouclait sa valise et détalait.
Comme il était dans le caractère de Madame Patourel de filer ou faire filer son mari, celui-ci ne manquait jamais à partir réellement pour la ville choisie par le double d'Hirschlerbaum.
Au reste, s'étant promené durant vingtcinq ans par toute la France avec sa boîte d'échantillons de produits pharmaceutiques, M. Patourel était honorablement connu dans toutes les brasseries départementales et il avait des maîtresses dans toutes les Variétés, dans tous les Alcazars, dans toutes les Folies-Nouvelles et dans tous les Casinos, de Lille à Bordeaux et de Brest à Marseille.
Un jour vint que MM. Hirschlerbaum et Patourel liquidèrent. M. Patourel avait désormais de quoi vivre. Il cacha ce détail à Madame Patourel et jamais il ne reçut un plus grand nombre de télégrammes le mandant d'urgence à Bressuire ou à Forcalquier.
Toutefois, M. Patourel n'était pas plus heureux. En vieillissant, Madame Patourel touchait à la folie furieuse. Elle mordit si cruellement à la joue l'infortuné commerçant, tandis qu'il dormait, sous prétexte qu'il ronflait exprès pour l'empêcher de dormir, elle, Madame Patourel, qu'on avait toujours traitée comme la bonne, plus mal que la bonne, puisque M. Patourel couchait parfois avec la bonne, tandis qu'avec elle !... Madame Patourel mit le feu au logis, jeta par la fenêtre le bain de pieds de M. Patourel. Le bain de pieds tomba sur la tête d'un sergent de ville, si bien que M. Patourel connut, à cinquante-huit ans, après une vie d'honneur, la honte de s'entendre condamner en simple police.
Aussi, un soir qu'il avait reçu à la face une soupière lourde de tapioca brûlant, M. Patourel, sous prétexte daller acheter huit sous d'acide picrique, se rua-t-il au téléphone, réclamant la communication avec Brive-la-Gaillarde.
— Allô ! ... Le Café des Fleurs ... le patron. Allô!... c'est vous Leménessier?... Oui, pas mal et vous?.. Allons tant mieux... Dites-moi, Leménessier. . . Hirschlerbaum . . . Parfaitement... vous aviez deviné?... non, dans deux jours seulement... pour ne pas avoir l'air... Merci... Est-ce que Truffât joue toujours aussi mal à la manille?... Si vous voyez Franceschini, dites-lui de consigner lepetit margis. . .vous comprenez, pour deux jours que j'ai à passer auprès de Fernande... A bientôt, vieux; merci!
Maintenant il faut revenir et retrouver MadamePatourel.MadamePatourelàtable,
au lit, partout. Quelle épouvante ! M. Patourel n'a pu se résigner à regagner directement Paris. Il s'est arrêté à V — un trou. Il boit un mazagran, sombre comme son àme, au Café de la Gare. Gomment, par quel prodige échapper à Madame Patourel ?
Soudain la porte s'ouvre, un homme, ruisselant de pluie, entre dans l'établissement et vocifère :
— Nom de Dieu ! Le rapide de huit heures vient d'écraser l'omnibus 23 comme une noix. Le feu ravage tout, il y a au moins cent victimes, on manque de tout, et de bras et de seaux pour faire la chaîne. A nous, s'il vous plaît !
En un instant, tout le monde est sur le seuil. On aperçoit, bien au-delà de la gare, une lueur sinistre ; le tocsin bat à Saint- Ignace ; le clairon de garde à la porte du quartier d'infanterie sonne le rappel au gymnase.
Derrière un homme qui porte une lanterne à feux verts et rouges, toute la ville,
augmentée de M. Patourel, s'achemine, clapotant dans les flaques d'eau . On s'écarte pour laisser passer un officier de gendarmerie éperonnant son alezan lancé au galop.
Ici, c'est l'épouvante. Des cris jamais entendus font frissonner les plus insensibles. On ne sait ce qui se passe. Où eston? On ne sait pas, on ne sait plus.
Voici M. Patourel sur le quai de la gare. Il a froid et ne sent pas le froid. Devant lui on dépose sur des civières des cadavres et, parfois, de simples restes humains...
Ceci fut un homme... on ne voit rien qu'un bloc de charbon sali d'une boue suspecte.
— Celui-là!...
Est-ce M. Patourel qui a parlé?
— Celui-là... ça pourrait être... moi !
Il s'écarte, se rapproche du lieu d'horreur et, se glissant comme un pilleur d'épaves, l'œil au guet, attentif à n'être pas vu des gendarmes, il se glisse bravement, ma foi,
entre deux wagons ardents et jette son sac qu'il portait en bandoulière, son portefeuille, après en avoir retiré la plus grosse liasse de billets, son pardessus et, maintenant, il file dans la campagne pour rentrer en ville par une autre porte. Demain il sera loin. Madame Patourel sera veuve... C'est bien fait... Qu'elle se débrouille avec son assurance de douze mille francs !
— C'est bien assez bon pour elle, la vieille rosse !
Et il songe:
— Quelle bonne idée j'ai eu de placer ma galette en Allemagne! Demain matin, je file sur Nancy et je télégraphie à Fernande ; la brave petite gosse, sera-t-elle contente!
Et il chante:
Et on s'en fout...
— Salaud! lui crie une ombre, chanter qu'on s'en fout, un soir pareil! Ça mériterait...
— Monsieur! Ah! Monsieur, si vous pouviez savoir...
Feu Patourel se justifie en vain. L'ombre s'est évanouie dans les ténèbres.
Marguerite ajouta:
— Gomme je t'ai dit, le cousin Patourel vit chez les Boches. Ils ont de belles poules dans leurs concerts, un peu fortes, mais le cousin les aimait bien comme ça. Tant que ma cousine vivra, jamais il n'osera revenir et toute la famille a porté son deuil. Oh ! je ne dis pas, on peut vivre chez les Boches comme ailleurs. J'ai chanté à Dusseldorf ; il n'y a pas à dire, c'est coquet et les boulevards sont comme de vrais jardins. Et puis je voudrais que tu voies les flics, s'ils savent y faire pour dresser les chauffeurs ! Tout de même, c'est pas régulier, et songe, mon chéri, au malheur du cousin si jamais on avait la guerre !
Si Marguerite avait été engagée par l'appétit du cousin Patourel à choisir entre les arts ceux de la danse et du chant conjugués, qui sait si l'exemple de Clara Poivre, la nièce de Madame Poivre, mère de Marguerite, ne l'avait pas incitée à mal tourner quand sa chair l'en sollicitait ?
L'exemple de Clara Poivre enseignait, hélas ! qu'on pouvait mal tourner sans en recevoir du ciel un châtiment trop apparent. Bien mieux, Clara Poivre, au seuil de la fortune, ne voyait pas se sécher en son âme la petite fleur du sentiment.
Son mérite n'était pas mince, si l'on considère combien Clara Poivre, la cousine
pauvre, avait durement peiné en son adolescence sans aurore, en son printemps sans roses. Marguerite me fit de l'aventure de Clara Poivre un récit si joli, si frais, si parfait de ton et d'intention que je le lui redemandai, comme on lui redemandait naguère Le Bilboquet d' Antoine . J'en ai tiré une troisième relation, espérant n'y avoir trop trahi Marguerite, non plus que Clara Poivre, la Cendrillon de Belleville, devenue la belle fille entretenue que vous rencontrez à Dauville, à Dinard, à Biarritz, à Naples, à Menton où les journaux mondains insèrent l'arrivée de Madame Clarys de Neige.
Clara Poivre, blanchisseuse de fin s'approchait bien plus des lavandières de nos vieilles chansons que de ses compagnes du vingtième arrondissement, descendant les jours de grève, drapeau rouge en tête du cortège, la rue de Belleville, aux accents de l1 Internationale .
Clara Poivre toute jeune avait une his-
toire et les divers sobriquets que lui imposèrent la verve faubourienne suffisaient à résumer son roman.
C'avait été d'abord Six-sous-de-marc, car, par le vœu d'un père veuf et zingueur, à l'achat répété de trente centimes d'alcool pseudo bourguignon se bornaient les emplettes de la petite ménagère ; l'on riait à l'entendre zézayer, si gentiment: «Six sous d'marc s'iouplaît! » Plus tard, à l'âge que les filles se mêlent aux jeux violents des garçons, Six-sous-de-marc devenait Clara Bolivar, la troupe des chenapans qu'elle gouvernait évoluant en un terrain pelé de la vaste voie dédiée, par une municipalité idolâtre, au libérateur de l'Amérique méridionale. A quatorze ans, Clara Bolivar s'évanouissait devant la Rose-des-Buttes se transformant enfin en Rien-à-Faire. Ce nom seul enseigne assez que Clara, au bord du gouffre, s'était su ressaisir et ménageait, instruite par l'expérience, et à des fins évidemment louables, ce que certains
théologiens définissent: le vrai trésor de la femme.
La grande prudence de Clara lui valait beaucoup de considération. Ses anciens sujets de la rue Bolivar, devenus déjeunes hommes séduisants, et les adorateurs de la Rose-des-Buttes regrettaient de ne rien connaître de l'épanouissement des charmes secrets dont, naguère, leur lyrisme naïf avait célébré la naissance. Mais tous admiraient une sagesse qui, pour eux, ne pouvait que bien servir les plus profonds desseins de la jeune fille.
— Ça sera une perte pour le quartier, soupirait, en hochant la tête, Milo-le-Balancé, à qui Ton accordait quelque autorité dans les bars de la rue Secrétan. Rien-à- Faire ne compte plus pour le Vingtième. Y'en a des fois d'aussi bien fichues qu'elle, mais ce qui les gâte c'est d'être trop bonnes filles. Elles n'ont pas la raison de Rien-à- Faire qui fera ce qu'elle voudra dans les quartiers aisés. Vous la blaguez parce
qu'avec sa jeunesse et sa beauté elle porte du linge chez le monde? Bougez pas, elle en aura plus que nos mômes, du linge ! J'ai tout essayé avec elle, rien à faire! On la tuerait plutôt. A la fin, tant d'obstination ça m'en a imposé, je la laisse en repos et malheur à celui de vous qui la touchera ! Moi je suis de ceux qui trouvent naturel que la fortune aille aux plus intelligents.
En effet, sous la protection occulte de Milo-le-Balancé, Clara suivait son destin, vaquant à ses occupations, du lavoir à la boutique, de la boutique aux appartements bourgeois, sans plus rien craindre des entreprises de la jeunesse oisive.
Ses compagnes l'admiraient, dévotes de sa beauté et conquises aux raisonnements du Balancé.
Or, au dernier carême, laveuses et repasseuses, ouvrières et patronnes, proclamèrent unanimement Clara digne de poser sa candidature au trône carnavalesque.
Rien-à-Faire ne fut pas élue Reine des Reines; mais on lui accorda l'emploi désirable de demoiselle d'honneur. Tout Belleville en ressentit un orgueil immense; Milo-le-Balancé adressa des vers de sa façon à la belle blanchisseuse :
Sans être somnambule, sorcière ou prophétesse,
Je dis c'est pas pour rien qu'on ta nommez
princesse.
Et songe sur ton char à côté de ton paje
Que t'en ora deumain des plus beaux écuipages.
M. Castapont, propriétaire du Lavoir des Patriotes, à l'occasion des succès de Clara, donna un grand bal dans son ancien séchoir richement décoré. Mais, s'il en fut parlé, on parla plus longtemps d'une fête plus belle, à quoi n'assistaient ni M. Castapont, ni le Balancé ; une grande fête à l'Hôtel Continental et dont Rien-à-Faire fut l'héroïne, éclipsant la Reine des Reines elle-même, une grande bringue de Vaugirard.
Après une allocution charmante, un député-académicien flatta de ses lèvres harmonieuses les joues augustes ou princières et la popularité de Rien-à-Faire, dès lors, s'accrut du fait de cette grâce nouvelle.
— Ecoute voir, mon vieux Serpent, dit un soir, en la tiédeur du Bar des Omnibus, Milo-le-Balancé au Boa-du-Père-Lachaise, écoute voir : Je donne pas six semaines pour que Rien-à-Faire soit plus ici. Elle change, c'est à remarquer ; ses idées de toujours la travaillent davantage. On va voir du nouveau. Je ne plains pas le bourgeois qui va s'encombrer d'elle.
— C'est peut-être pas un bourgeois.
— Si c'est un de nous, malheur à lui!
Mais le Balancé ne s'était pas trompé.
Un après-midi, Clara, son panier au bras, sonna à la porte d'un sexagénaire décent, inquiet d'élégance à l'occasion et propriétaire de beaux immeubles rue des Cou-
ronnes. Le vieillard vint ouvrir en personne. Preste comme un jeune homme, il débarrassa Clara de son panier, la poussa chez lui en la cueillant par la taille et ferma bien vite la porte.
— Clara ! Clara 1
Clara souriait, en étalant soigneusement le linge sur un divan.
— Clara! répondez-moi, je meurs d'impatience, avez-vous réfléchi ?
— J'ai réfléchi.
— Alors...
— C'est oui.
— Clara !
Le propriétaire pleurait de bonheur, baisant les genoux de la petite dont la menotte caressait complaisamment les cheveux rares , mais bien partagés , du bonhomme.
— Clara, dit-il enfin, j'espérais ta bonne réponse. Vois, j'ai tout préparé ; il y a pour toi un bon goûter avec des gâteaux, des
fruits, du Champagne et du caviar, dont tu n'as jamais mangé ; la table est dressée dans ma chambre. Puis, ce n'est pas tout, petite ; nous partons ce soir en Italie. Je veux t'aimer là-bas, comme dans les romances; les malles sont prêtes, j'avais une telle confiance! Oh! rassure-toi, nous aurons assez de temps pour aller prendre dans les magasins tout le nécessaire, en attendant qu'on fasse de belles robes exprès pour toi. Mignonne, nous n'avons pas un instant à perdre, si nous voulons prendre le rapide de huit heures.
— Et mon panier?
— Ton panier, ton panier! ma vieille bonne Marie le rapportera à ta patronne.
— C'est pas possible.
— Pourquoi ?
— Ne m'en voulez pas, mais faut absolument que j'aille chez une cliente.
— Je te le défends ! Je ne veux plus te voir porter ce lourd panier.
— Si, laissez-moi. Même, c'est un peu
loin, et je ne crois pas qu'on puisse partir ce soir. C'est à peine si j'aurai le temps de goûter avec vous !
— Clara! que signifie cela? Est-ce une cliente ou un client ?
— Oh! vous pouvez nie croire; tenez, voyez ce qui reste clans mon panier: une paire de bas, une chemise de jour de femme, un pantalon, un cache-corset, un jupon de dessous. Ainsi !
Elle se tut, puis reprit câline:
— On partira demain, faut pas nierapêcher daller là-bas, chéri, ça me porterait malheur et ça serait vilain. Figure -toi, c'est une pauvre gosse pas riche, elle turbine toute la journée dans un magasin.
C'est ce soir qu'arrive son béguin qui est chanteur, en province. Elle va le chercher à la gare. Alors, elle est venue à l'atelier et elle m'a dit: «J'ai rien d'autre de coquet à me mettre et Adrien (c'est son chanteur) ne m'aimerait pas sans un peu de luxe ; je compte sur vous pour mercredi, Clara,
surtout ne me manquez pas ! » Tu comprends, dis, chéri? On a tout le temps, nous autres, pour aller rigoler en Italie! Elle, est-ce qu'on sait? ce soir ça sera peut-être son meilleur soir!
Le jour vint des débuts de Marguerite au concert des Trois Mousquetaires. C'est en cet établissement, qui vaut d'être décrit, que je connus Fernandus, dit leMayol miniature. Et la joliesse canaille, la grâce crapuleuse de ce voyou lyrique et son pouvoir sur le cœur des mômes encore honnêtes me fit mieux comprendre le dévouement de Clara Poivre, en lui donnant tout son prix.
Il ne faudrait pas croire que le peuple de la rue de la Gaîté s'est, pour avoir vu jouer le Malade imaginaire par de faux Dranem, fait la proie d'une dévotion classique au point de mépriser sa nourriture
Drivera BIBIIOTHÊCÀ
spirituelle de la veille. La vente des ouvrages de Pierre Lasserre est à peu près nulle rue de la Gaîté, et le marchand de chansons, tenant boutique au coin de l'avenue du Maine, fait toujours de brillantes affaires. Mais, peut-être, ignorez-vous la rue de la Gaîté et son peuple.
La rue de la Gaîté n'a point d'égale. C'est une voie ferrée bordée de bastringues.
Tout y concourt aux joies de l'esprit et des sens, et chacun à l'envi participe à ces hautes joies. Admirable public! Boutiquiers, ouvriers, marlous impérieux, gigolos inoffensifs et nonchalants, voleurs adroits et tueurs d'agents, artistes exotiques: russes, Scandinaves, américains, anglais, espagnols, peintres et sculpteurs, et des poètes allemands — jadis ! — tondus comme des conscrits ; honnêtes ménagères et filles arrogantes ; soulardes, vieilles de trente ans et pucelles audacieuses, nobles dames étrangères aussi. On peut, entre tous, faire un choix magnifique de monstres.
Nos boulevards ne sont que des fosses ténébreuses. C'est rue de la Gaîté que flamboient les appels de la réclame dont rêva Villiers de l'Isle Adam. En capitales de flammes, ardent les noms aimés des romanciers à voix et des militaires excentriques. Des bars de cuivre et d'acajou s'alignent, ainsi que des bateaux de plaisance dans un port illuminé. Voici des pâtisseries pour les fines bouches ; des cinémas achevant la ruine des universités populaires ; des théâtres ; des concerts ; et des garnis discrets, havres de ceux que réduisirent trop de sensations subies en un même soir, trop de sensations qui se résorbent en un unique et despotique désir.
Comme des yeux de vieille garce, clignotent dans la nuit les lanternes rouges des hôtels de la rue de l'Ouest ou de la rue Vandame, aboutissant à la rue de la Gaîté en une perspective guignolesque.
Les tentatives orgueilleuses des gens de Bobino ont donné beaucoup à écrire sur la
rue de la Gaîté; mais nul n'a dit, puisqu'il l'ignorait, que son peuple la nomme; «la rue d'IaJoie»; ce qui vous a singulièrement plus d'allure !
Chariot, dit Rambon, du nom d'un comique célèbre à Montparnasse et qu'il imitait magistralement, Chariot savait l'art de dire, au point d'émouvoir, ces simples mots : « rue d'ia Joie ! » Chariot eût pu faire un soldat désobéissant, il n'eut point osé nier devant moi l'idée de patrie. Il savait trop que je l'aurais moqué, pour l'avoir entendu dire, et de quel ton ! « rue dla Joie ! »
Chariot est à Cayenne. Pour quarante sous ! Pas davantage ! Quarante sous que sa petite amie lui glissa dans la main, au seuil des Iles Sandwich, un mannezingue trop voisin du poste de police. Les chantet-il encore, aux heures de récréation, à ses copains de chaîne, les gouales de la rue d'ia Joie?
Or, au concert des Trois mousquetaires,
se produisait cet artiste de seize ans dont la ressemblance avec Chariot gâta d'une pointe de mélancolie le plaisir que je pris à l'écouter. Ses affiches — des placards verts et roses composés, à l'antique mode chinoise, avec des pochoirs d'emballeur — le faisaient connaître sous ce nom enjolivé de : « Fernandus, le Mayol miniature des Concerts Parisiens ».
Le concert des Trois mousquetaires fut, longtemps, un simple bar; limage même de l'Assommoir du père Colombe et de Zola. Trois automates richement vêtus, Porthos, Athos, Aramis, sonnaient bellement de la trompette :
Au voleur d'étiquettes
Il les vend quatre sous
Le filou !...
voire :
L'maréchal des logis
N'est pas bien dégourdi...
Le peintre Rousseau, le génial ingénu, le glorieux méconnu, celui qu'on nomma
Le Douanier, venait là se régaler d'un petit mousseux, le dimanche matin ; il y trouva le modèle, obstinément cherché, d'un Ange Gabriel qu'il n'acheva pas. C'était un plongeur, un modeste plongeur aux joues trop roses, à la toison ovine, et qui jouait tous ses pourboires aux courses.
Maintenant, l'assommoir possède sa scène, ses artistes lyriques, son pianiste à mine de percepteur révoqué ; on joue même, parfois, des sketchs ingénieusement spirituels, et le prix des consommations n'a pas été augmenté.
— Avec la limonade, observe une négociante du quartier, ils donnent la musique, toutes les nouveautés des concerts ; c'est à se demander comment qu'ils s'y prennent pour payer leurs artistes !
En effet. Pourtant ce problème trouble assez peu la direction.
Après Ballot, comic-typic, après Keryvonne, la belle Paimpolaise, il parait le joli Fernandus, le Mayol miniature. De son
comptoir, le patron donne le signal des applaudissements. Le patron a son idée et n'en fait point mystère :
— Il se barrera de chez moi s'il a du succès? Parbleu. Je m'en fous. Plus tard, quand il sera connu, ça sera mon plaisir qu'on dise qu'il a débuté chez moi. C'est un bon petit gars, courageux autant qu'il a du talent. Il était louchébem ; tout le quartier le connaissait bien de l'entendre chanter en portant ses côtelettes. A treize ans, sa voix était posée ; il y a longtemps qu'il aurait pu débuter, si ça n'était pas si calé de se procurer un habit, un plastron, cravate blanche et manchettes. C'est un bon petit gars. Toute le monde le gobe ici. Il n'y a qu'à voir les yeux des femmes quand il les regarde !
Fernandus chante avec agrément ; son aplomb lui donne déjà l'abatage d'un vieux cabot ; mais il a des maladresses charmantes dans l'imitation difficile du Bathylle de la rue de l'Echiquier, ce maître
de la chansonnette alliant les grâces du tenorino aux incantations muettes de la danseuse javanaise, mêlant des gentillesses de petite fille à des audaces brutales de vieille Macarona.
Fernandus chante et se trémousse. Cinq doigts, très fins pour des doigts de boucher, s'étalent, ainsi que les pétales d'une marguerite qu'on effeuille, devant la face palote, relevée de rose vif, très haut, sous les yeux malicieux. L'indispensable toupet vénitien tremblote au sommet du crâne.
D'un sursaut de croupe, Fernandus fait sauter les basques de son habit douteux et, dressé, sur une pointe, un doigt aux lèvres charmantes, suspend sa chanson, vrai modèle du genre: Un myosotis dans une porcelaine intime.
Fernandus vend sa carte-postale-souvenir ; on donne ce qu'on veut. Le grand Georges du Lion de Belfort et sa poule, Mélie du Champ d'Asile, le retiennent un instant. Si le grand Georges n'était pas si
jaloux, Mélie ferait comprendre, d'un seul regard, bien des choses à Fernandus. Le grand Georges soupire:
— Quel beau petit marie ça ferait, s'il était seulement un peu plus à la redresse !
Sur une carte de Fernandus, le grand Georges et Mélie adressent un mot d'amitié au soldat Alcide Maréchal, alias la Taupede-Plaisance, qui « passe », dans quinze jours, devant le conseil de guerre d'Oran, pour, a-t-il écrit, « unegourderie qu'a mal tourné ».
Mes deux voisines ont-elles trente ans à elles deux? Jolies? Je conçois qu'on les désire. Elles portent des robes sans couleur, des bottines avachies, de hideux paletots-sacs agrémentés de soutaches. L'aînée glisse à l'autre deux sous et dit :
— Donne-z-y toi-même, Berthe.
Avec les deux sous de Berthe cela fait quatre sous. Fernandus leur rend un beau sourire, c'est sa monnaie, et les récom-
pense, en outre, d'un: « Merci, les mômes» plein de condescendance.
Le lendemain , Berthe revient seule.
Après son tour de chant, Fernandus fait sa quête. Des peintres de Chicago lui offrent un punch. La gorge de Berthe se serre. Fernandus ne la voit pas; ou, s'il la voit, il dédaigne son obole, flatté de boire avec des étrangers très bien, et dont on ne peut contester « qu'ils l'ont un peu, le genre américain ! »
Berthe osera. Tant pis si ses voisins la voient et raillent.
— Fernandus !
— Ecoute voir.
— J'ai pensé à toi. Ton numéro c'est bien ; t'as la vraie allure et on voit que tu as appris à chanter comme lui, avec ses gestes et sa manière, et tout. Le monde te trouve gentil, moi la première; seulement, vois-tu, un Mayol sans muguet à la
boutonnière ça la fout mal 1 ... Alors, j'en ai chipé une branche pour toi à l'atelier. Prends-là !
Les tendres yeux de Berthe implorent.
Les fleurs factices tremblent dans sa menotte piquée. Fernandus rougit de plaisir, Il saisit la branche de muguet, la plante à sa boutonnière, murmure ; « Merci, la môme», salue, d'une brève agitation de la main, et s'en va boire son punch à la table des Américains. Berthe fuit dans la nuit de la rue de Vanves ; heureuse et triste, satisfaite mais sans espoir; courant, pressée d'en finir au plus vite avec les reproches maternels et de s'étendre, enfin, dans son lit de fer, giflée, mais libre, et seule, avec son rêve.
— Et celle-ci, Marguerite ?
Marguerite me rejoignait à peine, peu
vêtue, délicieuse ainsi. Elle me vit tenant en main le portrait d'une fillette assez laide. Jamais je n'avais surpris chez mon amie aucune violence, ni d'esprit, ni de geste. Elle m'enleva l'image avec une dureté qui me surprit, pour la replacer ensuite avec une étrange piété.
— Oh! celle-là!... celle-là!... c'est une sainte ! ... Ne ris pas surtout ! ... si tu savais !. .. seulement, je ne peux pas te dire !
Je ne demandais qu'à croire à la sainteté du laideron, à l'adorer, à l'asseoir à la droite du Dieu Tout-Puissant du seul uni-
vers dont je m'inquiète, celui des monstres intéressants ; si je riais c'était, assez bassement d'ailleurs, parce que, dominé, j'en conviens, par un préjugé bourgeois, l'élan mystique de Marguerite me semblait s'accommoder mal de son costume sommaire, un bout de chemise qui ne tenait pas aux épaules et un tout petit chiffon de pantalon.
— Qu'est-ce que tu ne peux pas me dire, Marguerite? Il y a donc quelque chose que tu peux ne pas me dire?
— Bien sûr, tu n'es pas comme les autres... et pourtant... ça m'a déplu de te voir rire... et puis c'est un tel secret de famille... si on savait!
— Sans doute... mais à moi, Marguerite!
— Je ne te dis pas... tout de même te rapporter les crimes d'une belle-sœur de mon père !
Je la pressai tant qu'elle céda, peu à peu; j'y gagnai de satisfaire ma curiosité en ranimant tout ce qui, hors l'esprit, m'atta-
chait à Marguerite et dont nous avions ce jour-là fait une si splendide dépense.
La religion de Marguerite n'était point absurde et c'était une sainte digne qu'on s'en inquiète à Rome que le pauvre laideron sublime.
Marguerite possédait un don évident de narration et c'était une artiste très supérieure à Orange Gélyzette, gommeuse excentrique, quand elle imitait Madame Poivre, sage-femme de ire classe, la bellesœur de son père.
Même, pressant sur mes genoux Marguerite dévêtue, mon plaisir fut un peu gâté à cette sotte et pourtant judicieuse pensée qu'Orange Gélyzette deviendrait une vraie et très grande artiste, alors qu'elle aurait atteint l'âge des duègnes du répertoire. Mais, hélas! M. Raphaël Poivre ne serait plus là pour pardonner à son enfant prodigue et lui ouvrir toute grande la porte du jardin carré où le monde se reflète dans la perfection de la boule de verre !
— C'est à croire que sa communion ça y a tourné la tête, disait Mme Poivre la sage -femme, en offrant le cassis à ses amies. Pour moi, on a dû trop y dire qu'elle était gentille dans sa robe blanche et sous ses voiles, et toute pareille qu'un ange. Maintenant, pour faire sortir Augustine de l'église, c'est le diable et son train ; elle y passerait la nuit si je la laissais faire. Quand le curé lui a dit qu'il voulait bien d'elle comme enfant de Marie, elle a pleuré de bonheur et on n'a rien pu faire pour l'empêcher de pleurer. Aussi ça a été plus fort que moi : « Ben, vous en faites de belles, monsieur le curé », que j'y ai dit au curé. Dans la rue, elle continuait de pleurer, si bien que les passants se figuraient que j'avais giflé Augustine, et je les entendais dire sur notre passage : « C'est malheureux tout de même ! une grande fille comme ça. » C'est à la maison seulement qu'elle a fini par la recevoir, sa gifle, parce que j'étais hors de moi de la voir pleurer comme
une Madeleine et sans raison, autant dire, puisqu'elle n'avait que du contentement.
Eh bien, vous me croirez si vous voulez, c'est pendant trois jours qu'elle a encore pleuré. Au boutde ces trois jours : «Maman, qu'elle me dit, je veux me faire religieuse. » Je lui ai simplement répondu qu'on en recauserait. Mais c'est elle qui m'en recause, et plus souvent que je voudrais. J'ai de la religion autant qu'une autre : je ne suis pas pour ceux qui crient contre les curés et je sais bien ce que c'est qu'une vocation. Ainsi, moi, c'est à neuf ans que j'ai ressenti la mienne. Mon plaisir c'était de jouer à l'accouchement, avec une gosse quelconque qui faisait la petite mère, et Albert, le fils du concierge, celui qui est maintenant établi ébéniste rue des Lions-Saint-Paul. Pour Augustine, c'est pas la même chose, à mon idée du moins ; je crois plutôt qu'elle est faible d'esprit. Ah ! vous pouvez dire que c'est bien cruel pour une mère. Un peu de cassis, ma bonne Phrasie ? et vous, mère
Camus, vous en voulez plus ? Prenez donc, c'est tonique.
Je voulais, pour me reposer un jour, apprendre mon état à ma fille. C'est de tradition dans notre métier. Vous pensez bien que ça ne sera pas possible. Il faut de l'intelligence et du caractère. Ça n'est pas en haut qu'il faut regarder, et surtout, il s'agit de ne pas chialer tout le temps, pour un oui ou pour un non, quand on a du malheur comme quand on a du plaisir. Ah ! oui, c'est bien pénible pour une mère. Buvez donc votre cassis, Camus.
Augustine n'exprima plus à sa mère son désir d'entrer au couvent ; mais elle multiplia les exercices dune minutieuse piété, usant ses nuits en prières et trouvant dans l'âpre jeûne des satisfactions gourmandes.
Augustine avait aussi la passion des fleurs, d'humbles fleurs étouffant en des pots trop étroits dont elle prolongeait la vie par des soins incessants.
— Puisque tu aimes tant les fleurs, lui
dit un jour Mme Poivre, je ne comprends pas que tu t'amuses à les trimballer de pièce en pièce. Laisse-les donc tranquilles si tu ne veux pas les faire crever. Je ne vois pas de mal à ce que tu t'amuses avec des fleurs ; il faut bien que tu aimes quelque chose, puisque tu n'as pas d'amies et que tu n'aimes pas ta mère. Oh! si tu aimais vraiment ta mère, tu ne parlerais pas de la quitter. Mais laisse-les tranquilles, tes sacrées fleurs, tu les feras crever, que je te dis. Gomme si elles ne seraient pas mieux dans ta chambre que dans le salon ! Pourquoi que tu les apportes toujours dans le salon pour les remporter après ? Tu verras que la salamandre ne leur vaudra rien. C'est supportable pour les personnes, mais cet air-là, je t'assure qu'il n'y a rien de plus traître pour les plantes.
— Allons, bon, voilà que tu y as aussi amené ton Jésus et ta Sainte-Vierge, dans le salon. Tu es folle?...
Mrae Poivre, s'arrêta court, parce qu'il lui
parut alors que, vraiment, Augustine était folle.
Ses yeux luisaient de feux durs et fixes ; elle se tenait immobile au milieu du salon, serrant contre son cœur les deux dévots simulacres quelle venait de ramasser précipitamment.
— Eh bien, Augustine, je te parle ! dit encore Mme Poivre.
Sans répondre, Augustine s'enfuit en courant jusqu'à sa chambre où elle s'enferma, laissant sa mère crier à la porte :
— Augustine, ouvre-moi! Il faut. que je te parle ! Augustine, je te défends de me désobéir ! Augustine, ma petite fdle, es-tu malade ?
Les jours suivants, la jeune fille fut plus calme. Mme Poivre cessa de rien redouter d'immédiat et se consola en s'épanchant dans le sein de ses amies, à l'heure du cassis.
— C'est une enfant qui n'est pas solide de la tête. Je n'y comprends rien. Feu son
père ne buvait pas plus qu'un autre et, quant à moi, on ne peut pas dire que je manque de caractère !
— C'est l'âge qui fait tout, répliquait Mme Cointe, la mercière. A cet âge-là on craignait pour ma raison ; je sautais comme une chèvre, je faisais la grimace malgré moi et je ne pouvais pas me retenir de finir les bouteilles de médicaments. Là-dessus je rencontre M. Cointe qui n'était pas homme à s'effrayer de ces choses-là, vu qu'il ne croyait ni à Dieu ni à Diable et qu'il trouvait moyen de faire des jeux de mots avec tout. J'épouse Cointe et ma maladie disparaît. C'est de M. Cointe que j'avais besoin, de lui ou d'un autre. Le hasard a voulu que ce soit lui. Toutes les jeunes filles sont pareilles. Il faut s'incliner devant la nature.
— C'est comme Gabrielle, la fille des épiciers, renchérissait la Camus, Gabrielle qu'on trouvait jusqu'à des trois fois par semaine, soûle dans la cave avec un garçon !
Est-ce que ça l'a empêchée de devenir une personne sérieuse en se mariant ? C'est elle qui tient la maison maintenant, et essayez donc de la refaire de deux sous. Je vous assure que la tête est bonne.
— Vous me faites du bien ! soupirait Mme Poivre en reversant du cassis à la ronde.
Or, un après-midi, Mme Poivre s'attarda auprès d'une cliente. Elle rentra tard et Augustine ne l'entendit pas. Mme Poivre ouvrit la porte de la chambre d' Augustine et ne vit point sa fille. 11 n'y avait plus une seule plante au balcon ou sur la cheminée sans feu.
— Quel mic-mac fait-elle avec ses fleurs ? se demanda Mme Poivre.
La sage-femme ouvrit la porte du salon et poussa un cri d'effroi.
Augustine, habillée de sa belle robe blanche de communiante, qu'elle pouvait mettre encore, ayant si peu grandi, priait devant la salamandre transformée en autel.
Toutes les fleurs mariaient leurs couleurs autour du foyer rougeoyant sourdement.
A la place de la bouilloire, sur la tablette de fonte, se dressaient les images polychromées de Jésus et de sa Mère.
La salamandre était un tombeau, une fosse commune, le four crématoire des innocents et Augustine le savait ! La sagefemme s'enfuit en hurlant ; Augustine ne releva pas même la tête.
Le lendemain, Augustine refusa de se lever. Elle demeurait dans son lit, toute blanche, étendue, les yeux fixes, muette. Les supplications de la sage-femme ne la tirèrent pas de son mutisme.
— Muette ou non, songea Mme Poivre, Augustine ne me vendra pas. Elle me méprise, mais elle ne dénoncera pas sa mère. Il faut que j'aille chercher le médecin.
Lorsqu'elle revint, suivie du docteur, la mère trouva le lit abandonné. Secouée d'effroi, elle courut au salon.
Augustine se tenait au milieu de la laide pièce d'apparat, si frêle en sa longue chemise blanche.
Dans chacune de ses pauvres menottes, flambait et fumait un boulet rouge, et à la fumée du charbon se mêlait, affreux encens, la fumée de la chair grésillante ! Mais Augustine, belle et heureuse ainsi que les martyres, ne sentait pas la douleur, et elle chantait, souriant aux charbons embrasés qui la dévoraient :
Fais dodo
Colas, mon petit frère...
cependant que, du foyer resté ouvert, croulaient à ses pieds les boulets rouges, allumant les rideaux pour faire à la sainte un décor d'apothéose.
— C'est un jour qu'elle n'en pouvait plus de porter son secret, que la belle-sœur de mon père a tout dit à maman. Pauvre femme ! bien qu'elle soit criminelle, elle est à
plaindre... d'autant plus que si elle a fait le mal, celles qui la suppliaient de mal faire croyaient peut-être quelle leur faisait du bien ! Car c'est comme ça que ça se passe, tu sais. Les sages-femmes, il ne faut pas croire qu'elles sont toutes des mères Coule-le- Monde, des faiseuses d'anges comme on dit qui font ce travail-là autant qu'un autre. Ça c'est pas vrai ; faut les prier, faut insister des fois, souvent même.. . oui, on supplie pour se faire charcuter, tellement la peur de la souffrance physique, la peur même de la mort, ça n'est rien auprès de la peur du monde.
— Le monde est méchant, Marguerite !
— Oui, il est méchant... Quant à tontine Poivre, comme on l'appelait, je ne peux pas croire qu'elle ait été une méchante femme.
— Et la petite... et Sainte-Augustine Poivre aux mains brûlées... morte ?
— Non... c'est pire... enfermée!... elle chante toujours sa même chanson, c'est
terrible!... Elle exagérait!... mais qu'est-ce que je dis, si elle est une sainte comme tu penses, les saints et les saintes, n'est-ce pas, il faut qu'ils exagèrent pour nous dépasser !
Agenouillé sur le tapis et tenant à pleines mains les fines pattes de la bête impatiente, je demandais à l'œil du chat si Marguerite, sa maîtresse, et la mienne, n'eut pas pu réussir au cirque mieux qu'au music-hall.
Orange-Marguerite au cirque, droite et fine et grasse, comme une fleur à la riche pulpe, au centre de la piste ainsi qu'un glaïeul bleu ou rose ou vert tendre ou violet, ou de ces rouges ardents que décompose l'électricité, un glaïeul poussé au centre d'un désert de sable. C'eut été beau !
Le chat? Un magnifique animal, souple et gras et allongé, comme elle, une bête
précieuse et qu'on appelait Chat-Bleu, tout simplement.
Et l'œil du chat répondait à ma question :
— Pas avec moi, en tout cas ! Moi, je n'ai rien d'un chat savant et je ne veux rien savoir! Chat savant? Ah! sans blague!... Je suis chat fainéant, comme un roi et c'est pourquoi Chat-Bleu est quelquefois aussi, et justement, appelé Chat-Roi, et par toi-même.
Le timbre de l'entrée vibra. Il annonçait la seconde grande joie promise à Marguerite pour ce beau jour.
Le première joie : ses débuts, inattendus, coup nonchalant du hasard, au Concert Parisien, aujourd'hui transformé par Mayol. Comme il n'y avait hormis Marguerite rien que des étoiles sur l'affiche, comment Paris, le candide, le jobard Paris, n'allait-il pas croire Orange Célyzette une étoile, elle aussi ? Mieux, pourquoi Marguerite-Orange n'allait-elle pas devenir une étoile pour tout de bon ?
Sans regret autant qu'exempte d'aucune espérance particulière, ma petite amie s'était rendue, un après-midi, chez le père Bodruelle, l'ancien marchand de programmes devenu agent lyrique et dont tous les cabots et toutes les cabotines, clients du Café du Globe, et tant de faiseurs de chansons, et tant de poètes honteux, gravirent l'escalier du faubourg Saint- Martin. Cet escalier tragique, ce puits d'angoisse d'une si parfaite infamie qu'aujourd'hui que le cinéma l'emporte sur tout autre spectacle, le père Bodruelle tire des revenus en le louant aux producteurs s'il faut tourner une poursuite de bandits jusqu'à leur nid, leur ignoble repaire.
Le père Bodruelle en écoutant Marguerite compulsait d'un doigt d'assassin son fichier crasseux. La fiche Célyzette ne s'y trouvait pas. Ce fut toute la raison pourquoi le négrier, qui avait depuis longtemps passé l'âge des bêtises et des gourmandises, ordonna à Marguerite.
— Tes jambes !
Naguère, la petite formalité de la retroussette n'avait pas plus d'importance pour la fille de Raphaël Poivre que l'acceptation du contrat léonin, sa haute signature en belle anglaise vraiment distinguée jouxte le parafe gras, maladroit et prétentieux d'un frère Lambercierra ou d'une dame Casimiri. Vrai, est-ce que ça en avait beaucoup plus ?
Mais j'étais venu et mes caresses délicates avaient donné de l'orgueil aux jambes de Marguerite. Sur la scène!... excelsior, parbleu!... Ça, c'était l'art!... Hors de la scène, plus même un éclair de soie illuminée de chair pour personne, pas même pour la dame Casimiri. L'âme de Marguerite qui ne s'était jamais embarrassée de ce point casuistique décrétait cela sur le champ, sans effort et ça donnait un prix nouveau à notre amour.
La vertu n'est rien, la juste estimation de soi-même est tout ; ce noble sentiment
devait trouver son immédiate récompense.
— Tes jambes, petit, fais vite.
— Mes j . . . vous n'y pensez pas ! . . . Je ne suis pas une marcheuse... je ne les montre plus... elles sont assez connues à Paris et en province, même en Belgique et en Allemagne, et puis j'ai une litho.
Quelques secondes, Bodruelle la considéra à travers les vitres embuées de son binocle, puis :
— Bon... bon... c'est différent... veux-tu chanter au Parisien ?
Marguerite se sentit forte.
— Voulez-vous ne pas me tutoyer M. Bodruelle, s'il vous plaît.
— Ah! Ah!... elle est épatante !... Tu voudrais... vous savez moi, je m'en fous! Alors, le Parisien... quinze jours renouvelables, trois matinées, dix francs... vos costumes sont frais ?
Marguerite n'omit pas un détail ; c'est ainsi qu'elle fit préciser la hauteur de ses
lettres sur l'affiche. Orange Célyzette avançait de cinq ans les bénéfices de sa carrière sans payer au triomphe le tribut de sa jeunesse. Elle le devait à nos amours. Hourtabal l'eut laissée croupir au Village nègre. Les sculpteurs sont tous des brutes et je hais les basses mœurs d'atelier.
J'ai dit que le timbre vibra pour annoncer, comme Chat -Bleu Chat -Roi m'échappait, la seconde joie de cette heureuse journée.
Grand-papa Poivre rendait visite à sa petite-fille.
Grand-papa Poivre était un beau vieillard longtemps célèbre à Paris , du moins sur le boulevard Beaumarchais dont il était un des notables, pour sa ressemblance déconcertante avec Amilcare Cipriani. Combien de journalistes lui devaient combien d'apéritifs, grand-papa Poivre leur ayant, d'année en année, fourni le même écho, dont les lecteurs ne se lassaient jamais ! C'était quand, à l'issue du
pèlerinage au Mur des Fédérés, à l'instant que les brigades centrales font une petite démonstration sportive sur les républicains immodérés, grand-papa Poivre coiffé d'un feutre aux larges ailes, caressant une de ces belles barbes dont l'air des prisons assure l'épanouissement, ou bien drapant d'un geste souverain sa cape doublée de pourpre, apparaissait dans l'allée centrale, sosie accompli du Pur des Purs, du pieux Amilcare aux côtés de l'authentique citoyen Cipriani.
Car grand-papa Poivre avait des opinions. Elles furent longtemps les mêmes.
Il n'en changea qu'à son déclin, quand, ancien expéditionnaire à la mairie du XIe arrondissement, il alla finir ses jours à la Maison de Retraite Abel Leréférant, fondée en une pensée expiatoire par Mrae Vve Abel Leréférant que déchirait le remords d'avoir trompé cet ex-président du Conseil Municipal avec tout le bureau de la maison commune, plusieurs attachés à la Préfec-
ture et les mieux tournés, les plus allants d'entre messieurs les officiers de l'escadron de la Garde Républicaine.
Grand-papa Poivre n'était pas reclus. Il sortait chaque après-midi et soupait chez sa petite-fille une fois la semaine, ne lui ayant jamais tenu rigueur de ses faiblesses. C'est Marguerite qui l'approvisionnait de tabac pour sa pipe et Marguerite feignait gentiment de croire qu'il fallait au vieux une pièce de quarante sous toute neuve pour payer sa place du retour, dans l'omnibus de Saint-Fargeau.
Donc, un jeudi, c'était son grand jour de sortie, qu'il se rendait dîner chez fifille, grand-papa Poivre ayant siroté son absinthe au Café de l'Ambigu allait risquer le passage difficile de la place de la République lorsqu'un brigadier des Gardiens de la Paix l'empoigna au vol par un pan de sa cape, prétendant, sans raison apparente, l'empêcher de traverser la voie publique qui est à tout le monde. Le lui inter-
dire, à lui ! Un vieux républicain ! Lui, le double d'Amilcare Gipriani !
— Blanc-bec ! cria grand-papa Poivre au brigadier dont les longues bacantes d'ébène assuraient la popularité.
Et il passa outre. Il n'alla pas loin. Une chose humaine et mécanique, qui était un agent cycliste, décrivit auprès de lui un demi-cercle rapide ; la chose humaine et mécanique cria :
— Pochetée !
Puis ce fut ce choc terrible qui arracha au peuple assemblé un cri si splendidement unique. Une riche limousine avait écrasé grand-papa Poivre.
— Bon Dieu ! fit un ouvrier, c'est le citoyen Cipriani !
Ce fut ce jour-là que grand-papa Poivre changea d'opinions politiques.
J'aimais beaucoup l'aïeul de Marguerite et le vieillard me rendait bien cette amitié.
— Ça me fait tranquille de vous savoir
près délie ! C'est plus moral, plus régulier ; c'est une liaison bien conséquente.
Il ne sortait pas de là.
Marguerite fit fête à grand-papa. Elle l'embrassa, le cajola, lui tira tendrement sa belle barbe et fut s'asseoir sur ses genoux comme lorsqu'elle était un bébé.
Quelle figure faisais-je dans mon coin ? Celle d'un nigaud ? Bah ! un tel parfum de douceur familiale nous enveloppait !
— Crois-tu, grand-père, que le Parisien leur paraîtra assez sérieux ?
— C'est conséquent... mais c'est ta mère qui monte la tête à Raphaël... il crève d'envie de te revoir... j'arrangerai cela, petite, j'arrangerai cela...
Débarrassé de sa cape, grand-papa Poivre conservait son chapeau sur la tête et un joli ruban d'azur et de neige ornait sa boutonnière flapie. Le parfum du dîner commençait d'arriver jusqu'à nous. Nonore chantait un refrain morvandiau en préparant son riz-de-veau. Dans l'ombre
envahissante, le mobilier bouffon de la copine partie en Amérique acquérait un style distingué. Le vieillard redisait, à la façon d'une complainte d'antan — voyez l'tableau ! — son unique et éternelle histoire. — J'étais inerte sous les roues du puissant véhicule. Des mains charitables m'en dégagent à grand'peine. Par miracle je n'avais rien ! Miracle plus grand encore, je me tenais sur mes deux jambes que j'avais cru brisées. Toutefois l'émotion, bien naturelle, mettez-vous à ma place, jeune homme, me retirait l'usage de mes membres. A ce moment, un adolescent élégant, en pardessus noir à revers de soie, coiffé d'un chapeau gibus, ganté de blanc, souriant, montrant toutes ses dents entre des lèvres proéminentes que recouvrait un soupçon de moustache, sauta à bas du véhicule et vint à moi. Un officier étranger le suivait, mais avec moins de grâce, moins de célérité, embarrassé qu'il était de son grand sabre ; un colonel j'imagine,
avec un pantalon rouge comme les nôtres, mais coiffé d'un képi blanc brodé d'or.
Tout le monde se découvre. Les agents rectifient la position et toute la foule poussant un formidable : Vive le roi ! m'empêche d'entendre les bonnes paroles que m'adresse le jeune homme. C'était Alphonse XIII, mes enfants! Alphonse XIII faisant à Paris son premier voyage. Le calme se rétablit, mais point dans mes esprits. Le brigadier me souffle : « Découvrez-vous, bon sang! » J'en étais bien incapable. Alors le roi, souriant avec bonté, se tourne vers son aide de camp, et lui dit, me désignant : « Eh ! mais, Don Alonzo, le voilà-t-il pas Grand d'Espagne ! » Le colonel prit mon nom et mon adresse et fut, le lendemain, s'informer de mon état. Il parut très content que je ne me découvrisse pas à sa venue. Comme je refusai l'argent, il me remit au nom de son souverain le ruban que voici et dont je suis fier, j'ose le dire.
— Depuis, dit à son tour Marguerite, grand-papa n'a plus jamais quitté son feutre.
— Naturellement, puisque le roi m'a fait Grand d'Espagne !
— C'est égal, grand-papa, il faudra que je t'en paye un autre ; il devient gras.
— Impossible!... je n'en changerai jamais, fifille ; les Grands d'Espagne ne changent jamais de chapeau.
Dans la nuit luisaient les yeux d'or de Chat-Bleu.
— Nonore !... sers-nous, petite gourde.
L'heure vint enfin des éclatants débuts
de Marguerite.
Nous la conduisîmes, son grand-père et moi, jusqu'à l'étroit boyau, assez pareil à un égoût, dit « Entrée des Artistes ». Grandpapa l'assura que ça marcherait très bien ; moi, je l'électrisai d'un baiser perfide, dans le cou, dont j'avais le secret.
On nous plaça convenablement. L'incident inévitable survint : Chapeau ! Cha-
peau !... mais le Grand d'Espagne tint bon, sans rien daigner expliquer ; nos voisins s'accommodèrent de leur disgrâce. Au Village nègre les choses se furent passées de sorte moins heureuse.
Et puis, Monsieur Dédé, le chef d'orchestre mulâtre qui régnait alors sur la fosse du Concert parisien leva les bras avec, me sembla-t-il, une solennité plus particulière. A son pupitre, il venait de tourner la première page du second livre de la vie de Marguerite.
Le tambour funèbre, le tambour des carnages africains répondit d'abord à l'appel du chef en habit noir ; les flûtes pépièrent, les cuivres emplirent le vaisseau d'ondes lourdes comme des draperies et la fanfare de joie, de violence heureuse éclata comme une Marseillaise du Plaisir, l'hymne de la Liberté goûtée dans la satisfaction du bonheur animal.
La science s'en mêla. Un pâle rayon projeté sur la scène se décomposa bientôt en
ondes colorées, inattendues et dans cette harmonie physique, sur ce tremplin de cendre lumineuse en vibration dans l'espace vint bondir Orange Gélyzette.
Un instant, tu fus une grande artiste, Marguerite, laideron chéri aux jambes incomparables : Ton bond, ton cri furent une seule et même chose et le pont de lumière oscilla sous ce bond et dans ce cri. Et tu chantas, les chairs libres sous les étoffes brûlantes, les bras ouverts, heureuse et crucifiée, figure principale d'un absurde vitrail.
Et tu dansas, éclaboussée du vol changeant de tes jupes que le rythme ardent emportait sans que tes mains eussent à les soulever ; tes talons frappaient les planches d'où jaillissait une vile poussière que la lumière dorait et rosissait et qui s'enroulait en fumée distinguée autour de tes mollets nus d'Eve ou de sauvagesse, et de tes cuisses, libres sous le soupçon de linge, ironique rappel d'une vaine civilisation.
Les paillettes métalliques de ta jupe courte et de ton corsage bas, plus bas que la gorge, tourbillonnaient et fulguraient autour de toi, au devant de toi, en auréole autour de tes crins blonds; elles vibraient, vibrillonnaient dans la poussière soulevée, pour se coller au plafond et danser aussi dans nos yeux. Et tes dents qu'aiguisait ta langue prompte mordaient toute ta chair montrée dans tes déhanchements mathématiques ; et quand, ton petit ventre en avant, le torse rejeté, tout ton museau sombré sous le plan du menton à l'envers achevant sans brisure la gorge ronde, tu te tapais joyeusement sur les fesses, une jambe verticalement pointée vers nous autres, tu commandais l'hommage barbare de nos applaudissements, comme si tous, à notre tour, troupeau dominé, nous nous tapions joyeusement sur les fesses !
Mais chavirés, bousculés, renversés, nous les assis, sous le théâtre coulant à pic, devant toi, idéalement droite, droite
comme une vérité, ma belle acrobate à l'envers !
Et grand-papa Poivre bramait de joie !
C'était le pilote fou obstiné à conduire son navire en perdition. A pleines mains, il étreignait sa jumelle d'antique modèle pointée sur ta gorge et ton menton confondus, sur ton ventre balancé, tes fesses devinées, tes cuisses, tes mollets nus tatoués de poussières et de paillettes électriques et il criait plus haut que tous, et quand tu t'envolas dans une culbute :
— Cette fois-ci, Monsieur, son père ne peut pas faire autrement que de la revoir !