LE PARISIEN
Pas plus que les autres hommes, le Parisien n'est parfait; la civilisation et les passions aidant, Paris est la cloaca maxima du monde ; c'est une sorte de rendez-vous universel, et ceux qui ont le plus proûté de la facilité de nos mœurs, sont ceux qui nous ont le plus calomniés. C'a été la mode, parmi les nations étrangères, après les désastres de 1871 , de crier à la corruption de la
a Babylone moderne » et de voir un châtiment dans nos défaites. Rhétorique et lieux communs, qui n'ont même pas le mérite de la nouveauté; car, en 1815, le duc de Wellington se vantait de venir nous apprendre « la monarchie » .
Le Parisien n'ignore pas les médisances dont il est l'objet; il en lève un peu les épaules : comme il sait aussi que les plaisirs attirent les étrangers, et que les étrangers lui apportent de l'argent, il en prend son parti, multiplie les lieux d'amusement, s'enrichit, et, semblable au chien qui mange le dîner de son maître, il prend la part du gâteau ; il s'amuse lui-n>ême tant qu'il peut, avec la frivolité de son caractère naturel. Les événements les plus douloureux, ceux dont les conséquences prolongées peuvent avoir une influence directe sur ses destinées, ne le détournent pas de cette recherche du plaisir.
Toutes les fois qu'il y a quelque part des uniformes à voir, des toilettes à regarder, le Parisien y court ; il ne manque pas une revue, et il va aux courses, quoiqu'il n'y comprenne rien : les chevaux ne l'intéressent guère, mais il s'y rend pour faire comme « tout Paiîs »;. il lâche môme de s'approprier quelques termes du jargon dont il est de bon ton de parler en ces endroits, car il paraît que la langue française, si riche, si simple, si précise, ne suffit pas pour exprimer les rapports de l'homme et du cheval. Les plaisirs sérieux, ceux qui s'adressent directement à l'esprit, le laissent absolument froid ; les conférences, les lectures, qui ont tant de succès et rendent de réels services en Angleterre et en Allemagne, n'ont jamais pu s'acclimater chez nous ; tous les efforts que l'on a tentés pour les faire adopter par la population parisienne ont échoué, ou peu s'en faut.
C'est en cela, pour qui l'a impartialement étudié, que consiste la démoralisation du Parisien, (lest bruyant, extérieur, empressé dans ses plaisirs, mais les mœurs de Paris ne sont ni pires ni meilleures que celles des au 1res grandes agglomérations humaines ; il n'est pas plus juste de lui en faire un crime qu'il n'est juste de lui reprocher l'extravagance de ses modes, car, dès qu'il a inventé quelque accoutrement ridicule, le monde entier l'accepte immé-
diatement. Les usages les plus baroques s'imposent avec une facilité inexplicable.
Paris est passé maître en l'art de faire varier la mode, qui lui vaut une bonne partie de sa fortune ; ses ouvriers excellent à vendreetà vendre fort cher ces riens risibles que l'on appelle des formes. Une étoffe de 200 francs en vaut 4200 quand elle sort façonnée de chez le bon faiseur. Lorsque l'on donne un bal important à Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Londres, Paris en sait quelque chose, et les layetiers ne suffisent pas à emballer les chiffons, les fleurs, les plumes, qui coûtent beaucoup plus que leur pesant d'or. Les idées françaises se sont, pendant longtemps, glissées sous les falbalas et ont troublé bien des têtes. Un des plus implacables adversaires que la France et Paris spécialement aient rencontrés, le comte Rostopchine, le même qui brûla Moscou, ne peut s'en taire : « J'ai reconnu en cette ville la maîtresse de l'Europe, car, on a beau dire, tant que la bonne compagnie parlera français, que les femmes aimeront les modes, que la bonne chère fera les délices de la vie, que l'on aimera les spectacles, Paris influera toujours sur les autres psrys. Il est cei^ tain qu'aucune ville du monde ne possède une aussi grande quantité d'hommes instruits, savants et estimables. »
La badauderie du Parisien est sans pareille : un régiment passe, tout le monde le suit ; une voiture verse, tout le monde s'arrête; pendant le siège, il a été de mode d'aller voir tomber les obus, et tout le monde y courait. Au mois d'avril 1871, Paris était lamentable ; on se promenait mélancoliquement dans les Champs-Elysées, et, faute de mieux, on regardait Polichinelle et le commissaire se battre sur le théâtre de Guignol; un projectile, évitant l'Arc de triomphe, éclatait dans l'avenue, chacun s'y précipitait et revenait tranquillement écouter les lazzi du fantoche.
Le Parisien est atteint d'une servilité intellectuelle qui pourrait bien être une maladie engendrée par son incurable paresse pour tout ce qui touche aux choses de l'esprit; les étrangers s'y trompent. Parce qu'il est bavard, ironique, expansif, on croit
qu'il a un esprit d'initiative très-développé et des hardiesses de conception très-actives ; erreur : en art, en politique, en littérature, en médecine, il se traîne dans les ornières dont il a peur de sortir.
Le Parisien aime la bataille, et, comme le cheval de Job, il tressaille au son des trompettes. Très-vantard, du reste, intrépide dans le succès, il est accablé par la défaile et perd toute énergie. Certes, le peuple de Paris est un grand peuple. Il est intelligent, laborieux, économe, un peu trop amoureux de l'inconnu, aimant les grandes choses et cherchant à s'y associer, mais il a bien peu de sens commun. Il a pour lui l'esprit, l'ironie, la compréhension facile, le génie du perfectionnement matériel, l'élégance du travail, mais il est myope quand il regarde vers l'avenir, il est aveugle lorsqu'il se tourne vers le passé, il est sourd dès qu'il interroge l'Histoire ; il ne raisonne pas, il sent; il ne discute pas, il s'emporte. C'est une agrégation nerveuse gouvernée par des impressions.
Maxime Do Camp, Paris.