‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 14 sur 80 · SCÈNE I LE CRÉDIT FONCIER · texte numérisé non relu

SCÈNE I LE CRÉDIT FONCIER

Il entre le chapeau rabattu sur les yeuXy l'air préoccupé; une altération profonde est em^ preinte sur ses traits. Sans sHnquiéter des témoins de la scène ^ il marche, gesticule, lève les mains au ciel et va jusqu^à frapper les tables du poing. On comprend qu'un grave motif peut seul le pousser à ces violences.

Dix millions! A moi, dix millions! Suis-je assez humilié ? M'obliger à recevoir dix millions , ipoi ,

le Crédit Foncier de France I Et quels millions I J'en frémis rien que d'y penser. (Mélancoliquement. ) calice de fiel ! calice de fiel 1 Et je n'ai pas pu l'écarter de mes lèvres I Et il faudra le boire jusqu'à la dernière goutte, jusqu'au dernier écu ! Dix millions I Dix mille billets de milJe , dix mille sacs, cinq cent mille louis I Vous verrez qu1ls ne me feront pas grâce d'un seul. Les barbares! Y mettent-ils du raffinement? Comme ils inscrivent sur leur somme leur certificat d'origine ! Noble Crédit Foncier, à quoi en étes-vous réduit ! Et que va dire mon conseil d'administration? lui qui est si austère! (Changeant de ion.) Ma foi, c'est fait , c'est consenti , il n'y a plus à s'en départir : d'ailleurs le but ennoblit tout. Nous voulons le bonheur des gens grevés , rien ne nous coûtera pour accomplir cette tâche. ( Sélevant peu à peu à V enthousiasme é^ auteur.) Crédit foncier, âme de ma vie , idée fixe de ma carrière , enfin je te tiens, je te possède, je te serre dans mes bras. Tu sais si ma passion pour toi date d'hier et de quels hommages je t'ai entouré, môme quand je désespérais de te fléchir. Je t'ai pris en Allemagne,

pays de nuages, pour te transporter en France, où l'on aime à voir clair dans les objets. Depuis lors, ai-je cessé un instant d'arborer tes devises et tes couleurs? Que de tournois soutenus en ton nomi Que de lances rompues à ton proGt ! Que de discours! Que de livres! Que de cours publics!

Certes , je n'y ai épargné ni le geste , ni l'accent , ni la démonstration y ni la louange : eh bien! même aujourd'hui , même après tant d'efforts et de gages , un eulte si fervent et une poursuite si obstinée 9 j'éprouve le besoin de me sonder, de m'interrroger, de me recueillir, tant ces millions me portent sur la conscience I {La mélancolie reparaît : un long silence. Avant

de reprendre^ le Crédit Foncier cherche an point d'appui pour ses douleurs; il choisit un excellent fauteuil , s'approche du feu , s'y assied^ pose ses pieds sur les chenets et poursuit.) Qu'est-ce que je veux? Que voulons-nous tous? Que veut mon conseil d*administralion , ce conseil austère? Se porter au secours des obérés, des endettés , c'est-à-dire de la partie la plus intéressante des populations. Voilà notre but, notre titre,

notre honneur ; aider les âmes en peine , les affermir ; les dégager s*il se peut. Quoi de plus humain et de plus moral I Mon Dieu ! tout le monde n'en conviendra pas , je le sais. Il est encore des hommes qui se défient de Thypothèque et ont Temprunt en horreur, des esprits étroits, serrés, rangés, qui ne voient rien en dehors de Tordre et de répargne , ne dépensent un écu que lorsqu'ils l'ont 9 i^acquiërent ou n'améliorent qu'avec les excédants de leur revenu. Préjugé 1 pur préjugé ! Si le globe ne comptait que des habitants de cette humeur-là, il ne resterait plus au Crédit Foncier qu'à faire ses paquets et à déménager pour une autre planète. Heureusement cette infirmité est rare , peu contagieuse , et nullement en progrès : elle disparaîtra avec le temps et les moyens de s'endetter que nous allons mettre au rabais et à la portée de chacun. D'ailleurs, quelques clients de plus ou de moins, qu'importe? il nous en restera toujours assez : les fils de famille qui mangent leur blé en herbe , les riches malaisés, les cultivateurs qui achètent sans savoir comment ils paieront et se ruinent sous prétexte

74 LES DEUX CBËDITS.

de s'arrondir, les hommes que des revers inopinés ou des excès de dépense conduisent nécessairement à l'emprunt, les spéculateurs maladroits , les cœurs qu'entraînent des amitiés onéreuses, tous ceux qui , sous le coup d'engagements immé-. diatSy affectent leurs biens à y pourvoir, vivent d'expédients, de répits, de délais, et vont d'un embarras à l'autre jusqu'à l'heure de la vente forcée ; tel est notre lot et il est copsidérable , et il nous permet d'attendre que l'hypothèque devienne la loi générale des êtres animés, la condition naturelle de la propriété immobilière.

[La perspective de cet avenir éclaircit décidément le front du Crédit Foncier; il est moins mélancolique; le nuage des dix millions est dissipé. On le voit porter une main caressante sur son menton ^ consulter le trumeau qui lui fait face i rajuster ses cheveux , raffermir ses lunettes, enfin se livrera des actes qui témoignent d'uneceriaine sérénité d'esprit,) Voyons, aux affaires maintenant : songeons à notre petit monde; {avec dignité) je me dois à tous les propriétaires à sec; ils sont devenus ma

famille. {Montrant le coffre-fort Fichet qui est dans un coin de la pièce. ) Voici des millions qui sont à enx , bien à eux : c'est nn dépôt qui ne sortira de mes mains que pour passer dans les leurs. (Ridnt.) Eh ! eh I les écus seraient bientôt partis si on les écoutait tous. Que de mains tendues vers nous! Que d'appétits en souffrance! Un peu de patience, mes amis 9 un peu de patience. Votre débine va cesser; nous^ songeons. Dame! un crédit, si foncier qu'il soit, ne peut pas se donner au hasard ; il faut examiner les titres , prendre quelques garanties, purger, notiGer, liquider et le reste. C'est un. tamis terrible , et vous y passerez. Mais en atten* dant ne vous sentez-vous pas soulagés à l'idée qu'il y a ici des millions pour vous , un Crédit Foncier de France créé à votre intention, destiné à vous plaire,' à vous aimer et à vous servir dans la limite de ses statuts et sous la surveillance du plus austère des conseils? Allons I voilà qui doit vous suflBre , endettés trop heureux ! péSétrez-vous de cette pensée , puisez-y l'oubli de vos maux. (Se tâtant avec comA plaisance. ) Quant à moi, je me sens tout retrempé : ce retour vers les bienfaits de l'institution a dis-

sipé mes scrupules. Je sais fort maintenant, je suis revêtu d'un triple airain : qu'on apporte les dix millions et l'on verra si je bronche.

{A l'un des secrétaires qui travaille avec ardeur et dont la télé est plongée dans un rempart de dossiers,) Y a-t-il eu beaucoup de demandes par le courrier d'aujourd'hui?

LE SEGRéTAIRB.

Des masses, Monsieur; vous me vbyez occupé à en faire le dépouillement.

Passez m'en quelques-unes. ( A part. ) Je suis curieux de voir s'il y a dans tout cela quelque chose de sérieux.

( Le secrétaire apporte un énorme paquet de lettres ouvertes et déjà classées. Le Crédit Foncier en prend quelques-unes au hasard,) Voyons, celle-ci promet, c'est d'un Bas-Normand. (Il lit:)

• Anbigny, près Falaise.

« Monsieur le Crédit Foncier de France, a J'ons entendu dire à Falaise, lors du dernier a marché aux viaux, sauf votre respect, que vous

ff étiais chargé par le gonvarnement de fournir

< de Targent aux cultivateurs, toutes fois et quan-

< tes ils en ont besoin pour leux fonds de tarre a et autres. C'est-il bien cela ; vous qui êtes savant» ce vous me le marquerez en retour ; allais, marchais.

a Pour lorse, et à cette fin que vous le sachiaisj'e « vons vous dire la chose tout dret et sans barguia gner. Je m'ai mis en tête d*acheter le pré à Guila laume, qui est à toucher le mien , si bien qu*on a dirait qu'ils n'en font qu'un et me conviendrait^ a en conséquence. Le voisin est un fin matois ; il a tiant haut et demande deux mille francs de son «lopin; allais, marchais. l'attendons que vous a m'envoyiais la somme à cette fin de finir défia nitivement, sauf meilleur avis.

a Je vous baillons nos respects.

a Gros-Pierre.

P.-^. «Pour en cas que l'arrangement dont a auquel je vous fons part ne fusse pas de votre « goût, réponse, S. V. P., à Falaise, jour de mara ché, où j'y suis toujours. »

{ Après lecture et en se tournant vers le secrétaire.)

Singulier client 1 Est-il de Falaise, celui-là ! Vous lui répondrez que l'affaire a besoin de quelques éclaircissements. ( Prenant une seconde lettre sur la cheminée. Voyons si la Basse-Normandie a seule donné aujourd'hui. ( H lit. )

I GhÂteaa dé Paffae.

u Monsiur lé Crédit dé France,

« J*ai lu avec un véritable bonhur dans les coa lonnes d'un papier public, que vous veniez arracc cher les propriétaires terriens des serres des c( ces petits vautours que Ton nomme les notaires «dé canton. Figurez- vous, Monsiur, que j'ai a eu maille à partir avec tous ceux qui ont passé a dans lé ressort de mes domaines, et surtout avec a lé dernier qui , Dieu mé damne, est encore en a fonctions. Rien dé plus piquant que mon hisc( toire avec ce pied-plat : souffrez que je vous la < raconte.

a II faut vous dire d'abord que, dé père en fils, a dé mâle en mâle, nous possédons le ch&teau de a PuffaCy et cela depuis un temps immémorial ,

c comme qui dirait lé passage de César dans les a Gaules. Nos archives en font foi. Mon père futi «chevalier dé Malte, mon ayul aussi, mes bi-' <£sayul, trisayul aussi; ils ont tous lutté contre «rottoman ou contre lé Sarrasin. Quand ils ré* a venaient de TOrient, chargés dé butin, ils conc( sacraient une partie dé lurs trésors à agrandir a et à embellir lé château dé Puffac^ qui est ainsi c< devenu une merveille d'architecture : la Ga- « ronne qui en baigné lé pied né réfléchit rien dé a plus beau tout lé long dé son cours ; des millions « et des milliasses y ont été engloutis.

« J'en réviens à mon petit notaire. Il faut vous « dire, Monsiur lé Crédit dé France , que , dépuis « que Malte n'a plus dé chevaliers» les revenus dé « notre maison ont singulièrement diminué. Les a Pufiàc avaient trois terres en Guienne , dux en a Languedoc , une en Provence, six en Poitou; il a a fallu vendre tout cela pour soutenir l'éclat dé « notre nom, doter nos filles et payer les frais dé < nos campagnes en Europe. L'Occident a dévoré a ce que rorient nous avait rendu. Il restait à mon « ayul une escarboucle de prix, qui venait du grand

a Saladin; il la yendit, vers lé miliu da dernier « siècle , h raison d'un million , qui passa en c quelques semaines , au lansquenet et aux filet les d'Opéra. C'était un gaillard que monayul; a après l'escarboucle, il dévora lé domaine pièce à « pièce et né s'arrêta que devant les pierres du a château. Lé sacrilège n*alla pas jusqu'au bout.

a Vous allez voir comment mon petit notaire est a mêlé en tout ceci. A vous confesser toute la vfrarité, Monsiur lé Crédit, la vieille maison dé a PufTac est un pu déchue aujourd'hui de ses an- <x ciennes grandurs. Que voulez-vous? Il n'y a a plus ni Ottoman, ni Sarrasin, et nous né plona geons plus les bras dans les cofin*es des sou- ^ dans. Cependant il faut vivre ; c'est l'éternelle « loi dé la nature. J'avais donc songé à contracter a un emprunt en offrant pour gage la vieille a loyauté dé notre maison, et lé vénérable château a dé mes ancêtres. C'est ici que ce petit notaire a entre en scène, comme vous allez voir. Un jour a je l'envoie chercher et lui fais ma proposition. « Savez-vous comment il y répondit? par un grand a éclat dé rire. Lé pied-plat ! ]'en fus d'abord

« comme foudroyé ; mais bientôt le sang parla, et « j'allais traiter lé drôle comme mes ayux avaient a traité lé Turc, lorsqu'il se mit sur la défensive et mé a montra dux poings qui paraissaient pu endurants. «c Je mé connaissais, Monsiur ; je savais dé quoi a je suis capable quand on m'écbauffé lé sang : a j'aurais fait on maihur ; burusément, je sus mé a contenir; je quittai la pbice et abandonnai lé a tabellion à ses remords. Voilà comment je lui a dis son fait.

Mais pardon si je mé suis laissé détourner par o un récit étranger à l'objet dé ma lettre. C'est a pour vous prouver sulément combien vous avez a eu raison de couper Therbé sous les pieds à a ces petits grimauds* qui manquent dé respect à « des noms et à des châteaux comme les nôtres. Ces « petites gens n'ont ni lé goût des grandes choses, « ni lé sentiment des arts. Parlez-moi d'une instiatution supériure comme lé Crédit dé France I « Voilà où lé vieux manoir dé Puffac trouvera les a égards qui lui sont dus. Oh I là-dessus, je n'ai « point balancé. Sitôt que j'ai eu vent dé la chose

<r par la letture des papiers publics, je mé suis dit: a Anatole, voici tes gens, né cherché plus ailleurs: «t si lé Crédit dé France né fait pas ton affaire, a personne né la fera.

« C'est avec confiance, Monsiur lé Crédit Fona cier, que je m'adresse à vous. Je démande à a emprunter la misérable somme dé dix mille ft francs, et offre en garantie lé chftteau dé Puffac a et toutes ses dépendances. Lé donjon sul les a yaut. Je né parlé pas des trésors cachés et des c< dépouilles des Sarrasins enfouies dans les cata* a combes : c'est la part dé Timprévu.

ce Vous mé direz put-étre : Dix mille francs, c'est a pu dé chose. Pourquoi pas cent mille, dux cent a mille ? Quand on a eu des chevaliers dé Malte et a Tesearboucle du grand Saladin dans sa maison, on a a lé droit dé tout démander au crédit (|é France. c( Je né lé contesté pas ; mais je persisté dans mon a chiffre. Les Puffac né sont point habitués à récéa voir la loi, ils la dictent. D'avance, Monsiur le a Crédit, je vous déclare que je n'accepterai rien au « delà I et il n'y a point dé force humaine qui soit

«capable d'ébranler cette détermination. Vous <K avez affaire à un paladin.

a Je TOUS salue,

a Baron Anatole dé Puffac. »

LE CREDIT FONCIER, rejetant la lettre*

Triple Gascon ! il vaut bien le Bas-Normand ! (Au secrétaire.) N*avez-vous rien à me signaler de plus dans tout ce paquet?

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