LE CRÉDIT FONCIER, UN CLIENT
{Vers la fin de la scène précédente^ la porte a été ouverte par un employé et a livré passage à un personnage nouveau. Cest un vieillard^ vert encore^ proprement vêtu, et dont la physionomie respire Vhonnêteté. Il s* avance avec une certaine hésitation et en jetant les yeux autour de lui pour savoir à qui il doit adresser la parole. Enfin il se décide à faire un choix et aborde le secré-taire.)
LB CLIENT
SuiVje bien chez le Crédit Foncier de France, Monsieur ?
LB SECRéTAIRB.
Parfaitement, Monsieur. [Montrant son chef.) Le yoici.
LB CLIENT, se toumant du côté gui lui est
indiqué.
Monsieur le Crédit Foncier, n'est-ce pas '^
LE CREDIT FONCIER, d^un air digne.
Lui-même ; et à vos ordres, Monsiemr.
LE CLIENT
II s'agit d'une affaire.
LE CREDIT FONCIER, toumont ùu çracieux.
Une affaire 1 voici un siège. Monsieur. {Ib s'asseoient.) Vous pouvez parler librement, il n'y a point ici d'oreille indiscrète.
LE CLIENT
Monsieur, ce que je désire est simple et n'a rien de mystérieux. Je possède un immeuble qui vaut , haut la main , cent mille francs , et je voudrais emprunter vingt mille francs dessus. Tel est, en deux mots, l'objet de ma visite. Mon intention était d'abord de m'adresser à mon notaire ; mais on m'a assuré que la Société du Crédit Foncier me ferait de meilleures conditions, et je suis venu pour m'en assurer. Vous voyez que je vais droit au but.
LE CRÉDIT FONCIER
En effet, Monsieur, et je ne serai pas moins rond que vous. Vous pouvez considérer votre affaire comme faite : nous acceptons.
LB CLIENT
Un instant, et comme vous y allez ! Encore fantil savoir à quelles conditions ?
LE CRi£dIT foncier.
Celles de tout le monde^ Monsieur ; celles que mon conseil d'administration a fixées avec Taustérité dont il ne se départ jamais. Naguère, c'eût été cinq et un tiers pour cent, intérêt et amortissement compris; aujourd'hui [la mélancolie reparaît) c'est cinq pour cent seulement, grâce au don que le gouvernement nous a fait (soupir), un don qui oblige.
LE CLIENT, faisant un mouvement pour se lever. Cinq pour cent! Désolé, Monsieur, mais je trouve & quatre et demi chez les notaires.
LE CRÉDIT FONCIER, le retenant et le forçant
à se rasseoir.
Quatre et demi pour l'intérêt.
LE CLIENT
Pour rintérét.
LE CRÉDIT FONCIER
Aussi ai -je dit (appuyant sur les mots) intérêt
•8 LES DEUX GEÉDITS.
et amortissement : les cinq pour cent comprennent tout.
LE CLRNT.
Un amortissement! à quoi bon?
LE CRIÎDIT 70NGIBR.
Mais afin d'éteindre le principal, tout en servant les intérêts.
LE CLIENT
Et que m'importe! je suis veuf, je n'ai point d'enfants. Tant que je vivrai l'emprunt courra, et après ma mort mes collatéraux s'arrangeront. Mes collatéraux! Des gens qui comptent mes minutes I Supprimez l'amortissement, s'il vous plait.
Ahl Monsieur! pour qui nous prenez-vous?
Quelle idée vous faites-vous de notre commerce ? Est-ce que vous nous supposeriez gens capables de transiger avec les mauvaises habitudes de Femprunteur, avec son inexactitude et ^son imprévoyance bien connues? Jamais, Monsieur! nos statuts nous le défendent. Nous lions le remboursement à l'emprunt; ils sont indivisibles. Nous obligeons l'emprunteur à se libérer, quoi qu'il en
ait. Cest en cela que notre combinaison est nouvelle et, je dis plus, morale. Nous soulageons et nous affranchissons.
LB CLIENT
A la bonne heure I Et combien de temps y mettez-vous ? Moi , par exemple , si je traite avec le Crédit Foncier, à quel âge serai-je affranchi, comme vous dites ?
LE CREDIT rONCIBR.
Quel âge avez-vous. Monsieur?
LE CLIBNT.
Mais soixante ans sonnés.
LE CRiSdIT foncier.
Alors à cent dix ans vous serez quitte ; là, tout à fait quitte. Nous n'aurons plus rien à réclamer de vous 9 plus rien*
LE CLIENT
A cent dix ansi
L'heureux moment ! Comme vous vous sentirez libre alors , et dégagé , et à l'aise I Et d'ici là, point de gène^ point d'effort ; vous vous libérez doucement , lentement , par annuités , d'une
manière insensible. N*admirez-vons pas la combinaison 7
LE CLIENT
A cent dix ans I
LE CREDIT FONCIER
Oui, c'est demander beaucoup à la nature; mais il y a des exemples à Tappui. Je ne veux pas remonter jusqu'à Mathusalem qui vécut neuf cent soixante-neuf ans, r\ à Seth qui en vécut neuf cent douze ; ces beaux temps ont fui, et c'est dommage. Un homme eût pu alors renouveler son hypothèque dix-huit fois : c*eût été le vrai temps du crédit foncier. Mais, de nos jours même , on cite des faits de longévité qui ont un caractère encourageant pour vous ; en Laponie, en Norvège, par exemple, où ces cas sont communs; en France même , à l'air pur de nos montagnes. Il y a partout des êtres favorisés 1 Quoi d'étonnant que vous en fussiez un?
LE CLIENT
N'avez-vous pas d'autre chance à m'offrir?
LE CRÉDIT FONCIER
A la rigueur, vous pourriez payer plus tôt ; c'est
une porte qui vous est ouverte. Mais alors* les termes sont plus durs : le Crédit Foncier ne se dérange pas pour rien de ses habitudes. {Voyant le client se lever et se disposer à la retraite.) Eb bien I Monsieur, que décidez-vous ?
LE CLIENT
J'y réfléchirai.
(// salue le Crédit Foncier gui le reconduit juS' gu*à la porte avec une exquise politesse,)
LE criSdit foncier, à part.
Encore un qui ne mord pas !