SCÈNE I
LE CRÉDIT MOBILIER, en robe de chambre noir de fumée et accoudé sur un monceau de billets de première et de seconde classe. Il se gratte le front et parait en proie aux douleurs de l* enfantement.
Y suis-je enfin ? Est-ce bien cela ? fortune, à qui les païens élevaient des temples, exauce un mortel bien digne de tes faveurs 1 Ce n'est plus pour autrui que je t'invoque, mais pour moi. Assez longtemps j'ai marché à la suite et traité en se-
cond ; il est temps de viser plus haut. [Il froisse avec dépit tun des pans de sa robe de chambre noir de fumée. ) Cette livrée me pèse , me consume : quand donc me sera-t-il permis de la quitter! [Il se jette à genoux.) Déesse du grand et du petit écart, de la prime et du report, toi qui as le mot de toutes les Banques et le secret de toutes les Californies, je t'implore de nouveau. Détourne-toi un instant de ces hommes que tu as comblés et que tes caresses ont amollis ! Viens vers moi qui suis plus fervent et plus entreprenant qu'eux. Tu vois où j'aspire , ô Fortune ! éclaire ma marche d'un de tes rayons. Que si je réussis, je m'engage à brûler en six mois sur tes autels plus de coupons que tu n'en as vu fumer depuis l'origine des commandites. Porte-moi au premier rôle, sors-moi des doublures, et tu verras.
{Changement à vue, coup de théâtre. La robe de chambre noir de fumée se déchire et s^évapore; un nuage épais remplit le cabinet, et quand il s'est dissipé, le Crédit Mobilier paraît en habit noir, en cravate blanche, tenue de rigueur; il a grandi de cinq centimètres*
Les quatre frustes semblent s'animer et prendre des masques divers : James Watt fronce le sourcil^ Bernouîli rêve aux infinitésimaux^ Law sourit f Tycho-Brahé est émerveillé; on dirait qu'il vient de découvrir une étoile. Le Crédit Mobilier demeure un instant penstf et comme plongé dans les extases de l'enfantement; puis il se réveille f se tâte, s'admire^ et se frappe de nouveau le front : Vidée en jaillit. )
C'est cela î J'y touche ! J'y suis ! Le crédit mobilier, voilà Tobjet et le mot ; je m'en empare et je m'y tiens. Je suis le Crédit Mobilier. (Il se promène de long en large avec un visible épanouissement,) Oui, je suis lé Crédit Mobilier; c'est mon nom désormais, c'est mon drapeau! Ce drapeau, je le porterai haut et loin. Admirable découverte 1 et pourtant il y manque un détail : tant il est vrai que rien n'est complet en ce monde. Que'n'ai-je imaginé cela dans le fond d'une baignoire de l'établissement Vigier! Comme j'en serais sorti tel quel pour aller crier par la ville : Je l'ai trouvé ! je l'ai trouvé 1