LE CRÉDIT MOBILIER, PREMIER ET SECOND ASSISTANTS
SECOND ASSISTANT, survetiafit avec plus de brus^
guérie que le premier.
J'en suis»
LE GRIÎDIT MOBILIER, SUrpriS.
Encore i Mais il y a des échos dans mon cabinet !
SECOND ASSISTANT
Ne voas effarouchez pas, c'est moi ; vous parliez de millions, j'ai répondu : J'en suis. J'en serai toujours. Voyez-vous cette oreille ? J'y ai un 01 électrique : quelque part qu'on dise : Millions ! le fil résonne et j'accours.
(// chante le refrain célèbre d'un opéracomique : la Clochette) :
Me Toilà ! me voilà Pour vous que faut-il faire?
Me voilà ^ me voilà, me voilà ^ me voilà!
LE CRÉDIT MOBILIER
Toujours aimable I
It LES DEUX CRÉDITS.
SECOND ASSISTANT
Ça ne gâte rien. Plutus et Momus, deux divinités faites pour s'entendre 1 Eh bien 1 c'est convenu, n'est-ce pas? J'y entre, j'en suis.
LE CRÉDIT MOBILIER
11 le faut bien ; quand on ne vous ouvre pas les portes^ vous les forcez.
SECOND ASSISTANT, 86 ICVant.
Allons toucher l'argent !
PREMIER ASSISTANT, 86 leVUtit aUSSi,
C'est cela : allons toucher l'argent.
[Fausse sortie,) LE CRÉDIT MOBILIER y les retenant.
Déjà I Attendez au moins que je vous aie dit de quoi il est question. Rien au monde de plus original : vous allez voir.
SECOND ASSISTANT, toujours debout, Bahl une chose ou une autre, qu^importe; pourvu que les millions y soient.
PREMIER ASSISTANT, également debout.
En effet , tout est là : les millions !
LE CRÉDIT MOBILIER
Mais non, mais non ; vous voici de l'affaire , il
est bon que vous la connaissiez. Reprenez vos sièges, je vous en prie.
SECOND ASSISTANT
C'est pour vous obliger seulement.
PREUIER ASSISTANT.
Il est évident que c'est de luxe , mais dès que vous y tenez!
[Ils se décident à se rasseoir. Le Crédit Mobilier se recueille, jette un regard vers ses bustes afin de les prendre à témoin du travail de sa pensée, se compose une attitude monumentale , et commence ses èpanchements.)
LE CRÉDIT MOBILIER
Voici : on n'a pas d'idée de ça. C'est d'une originalité dont rien n'approche. Tout y est neuf : le mot, la chose, la forme, le fond : je n'aime pas ce qui a servi. Vous allez en juger. Prenons d'abord l'étiquette, point si essentiel : c'est là-dessus que tout s'achète. £h bien I jamais, dans le cours des âges, on n'en a trouvé une qui eût un caractère si ingéniaux. Devinez.
[Une pause. Loraieur devient solennel; ses deucp
auditeurs font tourner leurs pouces en manière de passe-temps.)
PREMIER ASSISTANT
Dites.
SECOND ASSISTANT
Allez toujours.
LE CRÉDIT MOBILIER, Gvec un sourire
majestueux.
Vous renoncez donc?
PREMIER ET SECOND ASSISTANTS, impatientés.
Mais oui 9 mais oui. Parlez.
LE CREDIT MOBILIER, toujours çrave.
J'en étais sûr ; on ne trouve pas deux fois de ces mots-là : ils font époque. Écoutez-moi et sachez ce que vous allez être. {Lentement et avec un accent à la hauteur de la révélation,) Vous allez être ce que je suis déjà : le crédit mobilier !!I
(Les deux assistants se regardent étonnés et échangent un sourire.)
SECOND ASSISTANT
Le crédit mobilier ?
PREMIER ASSISTANT
Le crédit mobilier?
LE CRÉDIT MOBILIER, de flus m flus exalté.
N'est-ce pas que c'est farieusement original?
(// se tourne successivement vers tun et Vautre de ses interlocuteurs pour s*assurer de f effet de sa confidence; ainsi poussés ils s^ exécutent.)
PREMIER ASSISTANT
Très-original.
SECOND ASSISTANT
Tout ce qu'il y a de plus original. Reste à savoir ce que c'est.
LE CRÉDIT MOBILIER, piqué.
Comment, ce que c'est ? Comme si le mot ne parlait pas seul. Crédit mobilier, mais c'est tout ce qui existe, c'est la création, c'est la genèse ! Citezmoi un seul article qui n'en soit pas : je vous en porte le défi ? L'argent qui est dans votre bourse 7 Crédit mobilier. La montre que vous avez dans votre gousset? Crédit mobilier. Le chapeau qui vous coiffe, l'habit qui vous couvre, les souliers qui vous chaussent? Crédit mobilier, tout ce qu'il y a de plus mobilier. Vous me demandez ce que c'est I Dites-moi plutôt ce que ca n'est pas ?
SECOND ASSIStANT*
Je comprends; il s'agit d'une saccarsale au ifont-de-Piété. C'est très-origiDal , très-original!
LB GRl^DIT HOBILIBR.
Non pas absolument, quoique Tidée y touche.
Nous avons Tinfini devant nous, l'éther, l'espace : seulement il faut choisir. Par exemple I voici les valeurs commerciales, c'est bien de notre ressort ; * le papier sûr^ le papier fait, à trois signatures : que vous en semble?
PREMIER ASSISTANT
Ahl j'y suis; autel contre autel I tJne concurrence à la Banque de France I Elle ne l'aura pas volé! Mais que ne le disiez- vous sur-le-champ? Peste ! le fk^iand morceau 1 Voild, par eiemple, qui est très-original.
LE CRÉDIT MOBILIER
A la rigueur, nous le pourrions ; c'est dans ma découverte, c'est dans le mot, mais soyons généreux, respectons les droits acquis : à chacun ses vignettes. Au lieu de trois signatures , nous n'en
demanderons que deui ; nos statuts nous le per-
mettent.
PREMIER TABLEAU. i7
SECOND ASSISTANT
i A merveille; c*est pour démolir le Comptoir d'Escompte. Au fait^ il se rattache à de bien mauvais temps, et il a eu de si tristes parrains I Ouvrir la succession d'un vivant, Tidée est originale, en effet?
LE CRÉDIT MOBILIER
N*est-ce pas? Pourtant nous n'ironp pas si loin. Il
nous reste tant de choses à entreprendre, un si beau
domaine, des horizons si vastes. Eh ! mon Dieu, j'y
songe ; n*y a-t-il pas des avances à faire sur dépota
. de titres, ceux des chemins de fer, entre autres?
PREMIER ASSISTANT
Et le Sous-Comptoir de ce nom ! Et la Banque I
LE CRÉDIT MOBILIER
Qu'importe ! D'ailleurs nous avons les autres valeurs, et vous savez si le nombre en est grand ; nous avons les escomptes, les reports, ef tous les ingénieux virements qui se font à la Bourse et ailleurs; nous avons les comptes-courants, nous avons le prêt sur marchandises, nous avons les petites opérations d'agio, avec ou sans commission ; nous avons enfin tous les emplois possibles de Far-
i8 LES DEUX CRÉDITS.
gent et les ressources illimitées du crédit. Allez, c'est très-original.
SECOND ASSISTANT
Très-original , en effet, puisqu'il s'agit de se faire concurrence à soi-même. Çà 1 raisonnons de sangfroid ; nous sommes tous les trois banquiers ou à peu près, et connaissons d'une manière assez pertinente ce qui se rattache à notre profession. Eh »bienl que faisons-nous chaque jour dans nos bureaux si ce n'est précisément les opérations que vous venez de rappeler. Les agios , les reports, les primes, les escomptes, les comptes courants, les ressources du crédit, l'emploi de l'argent, qu'est-ce que tout cela ? Le fond du métier. Ainsi , de nos propres mains, nous nous ôterions le pain de la bouche. Xe le répète, c'est très-original.
LE CREDIT MOBILIER
Allons, allons, vous exagérez ; il y en aura pour tout le monde. Et puis voici un dernier lot qui est bien à nous, . oà le profit est à côté de l'honneur et qui nous place fort au-dessus des capitalistes ordinaires. Que l'État , je suppose, ait un emprunt à contracter : cela s'est vu et se verra
encore ; nous accourons alors , comme autrefois Jacques Cœur vers Charles VII , ou comme Samuel Bernard vers Louis XIV ; nous mettons généreusement nos bourses à la disposition de la patrie, aGn qu'elle y puise à pleines mains.
PREMIER ASSISTANT
C*est très-original ; malheureusement la place est prise.
LE CRÉDIT MOBILIER
Oui , Targentier ordinaire , je le sais, un être quinteux et ombrageux, s'il en fut; eh bien I nous lutterons. S'il ne veut pas compter avec nous, nous compterons sans lui. Laissez venir l'occasion.
SECOND ASSISTANT
Soit; mais à quand?
LE CRÉDIT MOBILIER^ mélancoHquement.
Qui peut le dire 1 1 ! ( Avec onction, ) N'importe ; notre zèle n'en est pas à cela près; nous attendrons un siècle, s'il le faut. Les années glissent sur des cœurs comme les nôtres.»
PREMIER ASSISTANT
A la bonne heure ; mais les millions du fonds
social ?
ri
LE GRIÉDIT HOBILIBR.
Ils attendront aussi : TËtat compte sur eux ; ils sont aux ordres de l'État : on se doit à ses convictions.
SECOND ASSISTANT
Le mot est jol|, et je demande qu'il termine la séance. Ainsi , notre compagnie ressemble au Montde-Piété, à la Banque de France, au Comptoir-d*Es- Cé^mpte, au Sous-Comptoir des chemins de fer, à toutes les maisons de banque connues, et pourtant elle n'est ni une maison de banque, ni un Sous- Comptoir, ni une Banque de France, ni un Montde-Piété. C'est en cela qu'elle est véritablement originale.
PREMIER ASSISTANT
Très-originale, très-originale. Passons à la caisse.
LE CRÉDIT MOBILIER, avBc enthoustosme^ Et à la postérité !
SECOND ASSISTANT
J'aime mieux la caisse ; c'est plus sûr.
( Comité secret, C*est là que s'échangent les derniers mots et que se groupent les chiffres définitifs. Pour ne pas blessa les oreilles pudiques^
PREMIER.TÂBLEAU. 51
le hùis dos est généralement demandé : tirons un voile.)