‹ Moeurs et portraits du tempsChapitre 73 sur 80 · S XV · texte numérisé non relu

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LA céRÉBIOlflB DBS TOILETTBS

Cet ordre n'était pas plus tôt donné , qu'il se fit un changement à vue dans les manières de tous ces

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hommes , chefs ou subordonnés. On sait ce que la tradition raconte des mystères d'Isis et des épreuves que tout initié avait à subir. Mis aux prises avec les éléments , exposé à divers genres de mort , jouet des plas terribles illusions , il fallait que son cou* rage ne faiblit pas , pour qu'il fût enfin admis dans le temple, où les prêtres Tattendaient au milieu de nuages d'encens et de torrents de lumières.

Fox et Baby en étaient là : ils avaient traversé la période la plus rude de leur initiation ; ils allaient passer à la seconde , celle qui procédait par contrastes. Plus de ténèbres y plus de procédés chatouilleux, plus d*outrages à la pudeur; au contraire, un luxe d*égards, de formes polies et de délicates attentions. Pour obvier à ce que la simplicité de leur toilette pouvait avoir de fâcheux, la température s'était tout à coup élevée au degré où se maintiennent les établissements thermaux. Et Don-seulement l'atmosphère se chauffait autour d'eux , mais elle se chargeait d'arômes suaves et légers. La clarté même avait pris des teintes plus douces; et une musique mystérieuse annonçait que les néophytes allaient être revêtus de la robe

d*honncur, signe distinctif de nationalité. Encore quelques instants , et l'île des Aphones compterait deux citoyens de plus.

Cet acte exigea pourtant quelques formalités : fait-on jamais rien sans cela? Les formalités sont l'âme et la parure de la vie ; si on les supprimait , on ne saurait comment employer le temps. Làdessus ce peuple était fort avancé ; il ajustait à toute chose un peu de cérémonial. Cette fois, l'étiquette consistait à offrir aux deux étrangers , et avec un certain appareil, un grand choix de costumes, de manière à ce qu'ils se vêtissent suivant leur goût. Certes, s1ls n'y parvinrent pas, ce ne fut pas faute d'en voir de tous les genres et de toutes les couleurs. Jamais exhibition ne prit des proportions plus vastes. Les agents de la surveillance apportèrent trente coffres en bois de cèdre, tous remplis jusqu'au sommet des étoffes les plus riches et les plus variées. A mesure qu'un coffre arrivait, on en tirait les costumes pour les disposer sur des mannequins, comme c'est l'usage dans nos magasins de confection. Fox et Baby pouvaient ainsi juger de Teffet et se décider en toute connaissance de cause.

Ni Tun ni l'autre n'en avaient le goût ; d'autres pensées les agitaient. Tout ce que Fox possédait de sentiments élevés se révoltait en lui: on venait d*outrager son corps, on allait outrager son âme. Lui qui appartenait à une secte intraitable sur Tarticle de la chasteté ; lui qui s'abstenait de nommer^ par des motifs de pudeur, aucun des tissus qui touchent le corps humain , ou qui usait , pour les désigner, des périphrases incroyables, on Tavait dépouillé , livré sans voiles aux curieux , profané par le regard et le contact, traité comme une académie ou un modèle vivant. Était-ce assez de honte, et la mort n'eût-elle pas été préférable à un tel affront ?

Mais cette violence matérielle n'était rien auprès de la violence morale qu'il allait subir. En effet , il avait beau chercher, parmi les costumes étalés sous ses yeux , s'il n'en découvrirait pas un , un seul , dont il pût se revêtir sans blesser sa conscience. * Cette satisfaction lui fut refusée. Tous ces costumes portaient l'emblème inévitable et fatal auquel les gens de l'île étaient assujettis ; le choix ne pouvait rouler que sur les dimensions et la nuance de l'é-

crevisse. Il y en avait de jaunes, de bleues « de vertes, de rouges, de violettes; il y en avait d'énormes , il y en avait de moyennes, il y en avait de petites. Aucune ne se ressemblait ; la fantaisie des artistes s'y était donné carrière. Mais qu'importait à fo%1 La forme le touchait peu; il n'y voyait que l'objet môme et surtout le sens qui s'y attachait. Un homme comme lui , un citoyen d*un État libre, endosser la livrée de la servitude 1 Son sang , à cette perspective, refluait vers son cœur et l'agitait au point de le briser. comble d'ignominie! cette liberté, son idole et son bien , l'honneur et le blason de sa patrie, cette liberté qui inspire les grandes choses, élève les âmes, fortifie les cœurs, il allait la renier, lui infliger un démenti public , se parer des signes opposés, se conduire à son égard comme un abominable transfuge, et passer, avec emblèmes et accoutrement , dans le camp ennemi. Que l'on juge des combats auxquels son esprit était en proie, des hésitations et des douleurs qui l'assiégeaient !

Que faire pourtant, à moins de rester nu ! Rester nu ! lui Fox, si austère et si pudibond, qui n'avait pé* ché jusque-là que par des excès de gaze. D'ailleurs,

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Teût-on souffert? Ce qui se passait était un odieux abus de la force; comment savoir où il s'arrêterait? Entre les mains de ces hommes^ le capitaine ne se considérait que comme un corps inerte^ sans volonté ni responsabilité; ses actes ne lui appartenaient plus, ses mouvements même n'étaient pas libres. Il se résigna donc, et se laissa affubler au basard du premier costume qui lui fut offert. C'était une étoffe de soie verte ^ ornée d'écrevisses couleur de feu. La coiffure était assortie au vêtement, et Fox, avec ses airs pensifs et ce mélange de vert et de rouge, rappelait assez bien un perroquet dépaysé et en proie aux tristesses de Texil.

Quant à Baby, ce fut une bien autre affaire. Non pas que le lieutenant éprouvât les mêmes scrupules que son supérieur; ses opinions en matière de gouvernement le mettaient à Taise , et Técrevisse ne lui portait pas sur les nerfs. Un autre motif l'animait jusqu'à l'exaspération , c'était la perte de la plus belle partie de sa garde-robe. Il y avait surtout, parmi les objets anéantis, un paletot qu'il estimait être sans égal dans le monde entier, un véritable chef-d'œuvre, imperméable par destination, qui

lai avait rendu, dans les mauvais jours, de trèsgrands services et pouvait lui en rendre encore de plus grands. En vain s efforçait-il d^oublier ce fidèle compagnon de tant de traversées orageuses; iln*y parvenait pas, et quand sa pensée y était ramenée, il lui prenait des rages folles, nées de Tamertume des souvenirs.

Sous Tempire de cette disposition, Baby avait pris un parti décisif; il voulait rentrer dans ses vêtements, et se refusait à tout autre costume. Rien ne le touchait, ni les belles étoffes, ni les beaux discours; il redemandait ce qui était à lui, rien de plus , rien de moins , ses culottes , fussentelles en lambeaux , son gilet, ses bas, ses souliers, enfin ce qui le rattachait à une civilisation connue. Que si on ne lui rendait pas tout cela , il déclarait solennellement qu*il marcherait nu comme un homme des bois, et donnerait à File entière le spectacle de ce scandale. Ainsi parlait-il, et dans sa bouche ce n'était point un mot en l'air. Baby n'avait pas les principes rigides de Fox, et ses mœurs inclinaient beaucoup au relâchement. On pouvait donc craindre qu'il ne pouss&t jusqu'à

rexécution cette menace d'une exhibition publique. Le magistrat chargé d'assurer le respect de la loi comprit que vis-à-vis d'un entêté pareil, il fallait recourir à l'emploi des grands moyens. Cette nécessité admise , il n'hésita plus. Sur un signal quMl donna, la température se modifia à Tinstant môme ; elle s'était élevée au degré d'un établissement thermal, elle s'abaissa au degré d'une glacière. Des courants d'air, adroitement ménagés, se firent sentir dans tous les sens et avec une énergie soutenue. La place n'était plus tenable même pour les personnes que protégeaient leurs vêtement*. Que l'on juge de la situation de Baby, réduit aux moyens défensifs que lui fournissait la nature, et n'ayant à opposer que son obstination à cet ou*

trage des éléments ! Il tint bon néanmoins , brava les premiers frissons, grelotta pendant quelques minutes sans faiblir ; mais quand il vit que Tintempérie persistait, et qu'il en arrivait à la fluxion de poitrine, l'instinct de sa conservation reprit le dessus; il demanda grâce et capitula. Un costume d'un beau rose, à écrevisses d'argent, était à sa portée, il s'en enveloppa en toute hâte et s'y ré-

chauffa de son mieui. Ajoutons qu'il avait eu la main heureuse : le rose était la grande couleur du jour, la plus courue, la mieux portée, celle de la jeunesse florissante et des seigneurs de la cour.

Ainsi voilà Fox et Baby vêtus à la mode de l'île des Aphones, et ce n*est pas sans peine qu'ils s'y sont résignés. Mais leurs rancunes n*en vivent pas moins au fond de leurs cœurs : Fox songe à Thumiliant emblème qui pèse sur son sein , Baby aux mérites secrets de Ja garde-robe qu'il a perdue ; Tun se nourrit de douleur, l'autre de regrets; tous deux se sentent mal à Taise, gauches, empruntés ; ce costume leur pèse, les incommode, les consume ; c'est leur tunique de Déjanire.

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