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Moeurs et portraits du temps, Volume 1

Y songez-vous? Écrire aujourd'hui? Dire librement sa pensée sur ce qui se passe? Blâmer le mal, louer le bien , berner les sots, démasquer les charlatans, est-ce possible, grands» dieux 1

Voilà ce que j'entends répéter autour de mol avec des airs effarés et un accent mélancolique.

Et je réponds : Pourquoi pas? où serait Tobstacleî Sous quelque gouvernement que l'on vive, môme le plus parfait, n'y a-t-il pas quelques travers à railler et quelques ridicules à peindre? Manque-t-il de ces vices qui marchent le front levé et ivres d'eux-mêmes, auxquels l'esprit du temps résiste mal et qui, s'ils n'étaient combattus, corrompraient jusqu'à la moelle les générations

qui arrivent? Dès lors comment hésiter et prévoir des entraves? Non , la lice est ouverte , et tous les cœurs sincères y sont conviés : qui oserait se ranger du côté des mauvaises habitudes et des mauvaises mœurs?

Môme sous les régimes lés plus ombrageux, cette liberté fut laissée aux écrivains, et ils en usèrent avec une louable hardiesse. Dieu me garde de faire des rapprochements ; ils sont toujours ou écrasants ou inexacts. Mais en citant les noms de La Bruyère et de Beaumarchais, il est permis de se souvenir des époques où ils ont écrit et de rappeler sous quel règne vécut Juvénal, qui ne ménagea personne, pas même le favori de Tempe* reur. Encore une fois, je ne compare rien, ni les hommes 9 ni les temps. La seule conséquence que je veuille en tirer, c'est qu'une part a toujours été laissée à la plume dans la conduite et la surveillance des sociétés, et que, sans elle, bien des passions resteraient sans frein , bien des écarts sans châtiment.

Pourquoi donc ne reprendrais-je pas mon rôle avec une entière sérénité d'esprit? Ce n'est pour

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moi un rôle ni d'emprunt, ni de circonstance, je l'ai plusieurs fois rempli et sous des régimes bien divers. Et d'srilleurs que faire de mieux? à quoi employer plus utilement lés loisirs que les événe- . ments m'ont l^its? où trouver une occupation plus saine, lin débouché plus naturel?

Je sais bien que la passementerie donne; mais tout le monde ne peut pas se faire passementier.

Je sais qu'en se tenant sur le passage des grands financiers, on peut assister au baptême d'une affaire et attraper au vol quelques-uns de ces coupons qu'ils jettent à leurs parasites en guise de dragées; mais les goûts sont libres et je n'en ai aucun pour la mendicité, même sous sa forme la plus perfectionnée.

Bref, tout bien pesé, je retourne au drapeau sous lequel j'ai fait mes premières armes et gagné mes meilleurs chevrons. Je redeviens ce que j'étais, un modeste peintre de mœurs, affranchi de tout lien et ne relevant que de ma conscience. Xe parlerai des mœurs comme je les juge, comme je les vois ; j'en parlerai en homme qui , dans aucune circonstance de sa vie, n'a manqué de justice ni

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de modération; maïs qui ne manque paâ non plus de sincérité ni de courage. J'en parlerai de manière à faire.aimer ce qui doit être aimé, haïr ce qui doit être haï. Surtout j'aurai le soin d'écarter de mes tableaux tout ce qui pourrai); ressembler à de la prévention ou à de la colère; je trouverai dans le respect constant de moi-même la volonté et la force de respecter les autres» m*appliquant à voir toute chose en soi et en dehors des noms propres, et repoussant conune indigne d'une main généreuse l'arme blessante des personnalités. Tel est mon dessein, et, si j'y échoue, c'est qu'à l'œuvre les facultés n'auront pas répondu aux intentions»

— Tout ceci est bon pour vous, dit une voix à mes côtés; mais moi?

Je me retourne ; c'est mon éditeur.

— Oui, moi, ajoute-t-il; on dirait vraiment que vous ne me comptez pour rien. Vous faites vos déclarations publiques, vous prenez des engagements et tracez des programmes sans me demander seulement si j'y accède. Oubliez-vous, par hasard, qu'il ne peut rien vous survenir de fâcheux sans

qae je n*y sois mêlé, qu*une page, un mot de vous suffisent pour attirer sur ma tête les foudres de la persécution, briser ma carrière, ruiner mon établissement, et quel établissement! me vouer au souci , à la ruine , à l'exil peut-être, sans compter la paille fétide des cachots?

— Assez, mon ami , n'allons pas plus loin ; Fémotion vous égare. Vous êtes dans un jour d'idées noires ; vous cédez à des terreurs répandues dans Fair et qui sont d'autant plus vives qu'elles man* quent de motif. Vous croyez aux calomnies , aux chimères qui se débitent ; pour un rien vous plongeriez votre front dans les profondeurs de votre manteau, à la manière antique et en homme qui attend le coup fataL

Voyons, remettez vos esprits et raisonnons de sang-froid. Vous parlez de paille et de cachets , il n'y en a plus; c'est passé d'usage; il y a des cellules à Mazas, très-saines, très-aérées, au rapport de toutes les commissions , et où Ton est comblé d'égards, au dire de tous les prisonniers.

Mettons les choses au pire; vous y voici ; vous y êtes : ne vous récriez pas ; de plus fiers que vous

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y ont passé. Vous y êtes donc sous bonne garde et derrière d'excellents verrons. Comprenez-vous alors votre situation? Tous les avantages du monde et point d'inconvénients. Vous allez voir.

D'abord vous êtes jeune. Jeune? c'est le bel ége pour la persécution; Tauréole en sied à la jeunesse; c'est un titre, une date, un souvenir pour les vieux jours.

Ensuite vous avez pour vous le célibat. Le célibat? Apanage précieux; et quel prix de plus il tirerait de la circonstance? Point de femme qui viendrait gémir sur votre sein; point d'enfants qui sangloteraient à vos pieds; rien de ce qui peut ébranler un cœur stoïque.

Allons, allons, vous seriez trop heureux d'aller au martyre à si bon compte et d'en ceindre les palHies à si peu de frais. Vous en convenez , n'estce pas? Vous désarmez? Eh bien , je passe outre.

— Et moi donc? dit une autre voix.

Je me retourne , c'est mon imprimeur.

Il y a écho dans la plainte, écho dans le grief. De nouveau il s'agit d'une responsabilité en jeu , de risques à courir, de dommages, d'amende, de

procès et le reste. On dirait vraiment que ffbus sommes en pays d'ogres, à qui un auteur ne suffit plus et qui éprouvent le besoin de dépecer du même coup un éditeur et un imprimeur avec les accessoires qui s'y rattadient.

Non, je ne veux, ni ne puis croire à rien de par,eil : ce sont là des fantômes, et pour s'en assurer il suffit de marcher droit à eux. Non , il n'y a jamais eu crime AÈiat à dire honnêtement et sensément leur fait aux parasites et aux bouffons de tous les régimes, aux éternels coureurs de places et de faveurs, aux immuables adorateurs des soleils^qui se lèvent, aux oiseaux de proie qui font leur pâture des événements et les estiment en raison dû profit qu'ils en tirent, aux braves à la suite qui se cachent pendant le combat et enflent leurs joues après la victoire, enfin à ^ette foule d'esprits mobiles, envieux ou ingrats « qui passent en un jour de Thommage à i'insu(te et trouvent dans les idoles détruites un marchepied naturel pour se mieux rapprocher de celles qui sont debout.

Prenez garde , me dit-on encore , voilà des gens

8 GROQUEMITÀINE.

blln forts sous tous les règnes et bien écoutés. J'en conviens; mais il y a quelque chose de plus écouté et de plus fort qu'eux, c'est le cri de la conscience publique; c'est la voix de Téternelle morale et de Féternel bon sens.

Je me mets sous leur égide et je commence.

L'AOB D'OR

Il est convenu que nous y touchons et j*ai Tes* prit trop bien fait pour nier ce que tant de gens attestent. D'ailleurs comment nier? Les âges d'or ont leur cachet, et Tœil le moins clairvoyant les reconnaît à des signes qui ne sont point équivoques. Le genre est classé ; il a des règles , des traditions; essayons d'y recourir.

Que disent les prophètes hébreux et en particulier Isaïe? Qu'à un moment donné le Seigneur créera de nouveaux cieux et une terre nouvelle, où la paix régnera sans interruption et d'où la discorde sera à jamais bannie. Par suite , les mœurs des êtres animés se modifieront sensiblement; le loup et l'agneau prendront, sur le même pré, leurs repas en commun ; le lion se nourrira d'her-

bage et le serpent de poussière : quant à l'homme, il n'aura guère plus de besoins que les séraphins et les anges , boira de l'eau de source et vivra de Tair du temps.

Voilà pour les Hébreux; voyons maintenant les Latins et en particulier Ovide. De quelles couleurs ce poëte revét-il son âge d'or? Des plus brillantes que Ton puisse imaginer. Saturne règne, et c'est un monarque qUi s'y entend : Rhée est près de lui et l'aide dans son administration. Que de merveilles I Les métaux précieux se montrent à fleur de terre sans que personne daigne les ramasser, les épis se reproduisent d'eux-mêmes ; les fruits les plus exquis naissent spontanément et s^offrent en abondance à la main de Thomme. Veut-il apaiser sa faim? il a le miel que distillent les arbres. Veutil se désaltérer? il a des fleuves de nectar et de lait : quant aux vêtements, à peine en est-il question ; un printemps éternel se charge d'y suppléer.

Tels sont les deux âges d'or connus, celui des Hébreux, celui des Latins : en sommes-nous Ij), et quels traits ont-ils de commun avec le n6tre? Ceci vaut la peine d'être examiné. Autrement on

glisserait en fraude quelque faui âge d*or, obtenu à Taide de la chimie ou de rélectricité, en place du véritable âge d'or, contrôlé, poinçonné, et franc de tout alliage. Vérifions donc les choses de près.

De tous ces signes distinctifs, quel est le prin* cipal, le plus frappant? L'abondance des métaux précieux. Hébreux et Latins sont d'accord làdessus : Tor, aux temps prédits, doit devenir aussi commun que les cailloux et se multiplier d'une manière indéGnie. Voilà où se reconnaîtra Tâge authentique, anifioncé par les prophètes et les poètes de rantiquité.

Eh bieni ce premier signe est acquis; j'en atteste le lingot si longtemps exposé sur l'un de nos boulevards. L'or court les rues, c'est de notoriété publique; il se répand sur toutes les coutures, c'est un fait non moins évident t point de collet, de parement , ni de revers qui puisse désormais se dire à l'abri de ses atteintes; il prend mille formes ingénieuses a6n de s'imposer, tantôt le plumetis, tantôt la cannetille; il sagite, il se métamorphose, comme un article qui craint la mé*

vente et cherche des débouchés à tout prix. Et ce ne sont pas là de chimériques terreurs. La science commence à le tenir pour suspect; des économistes le déclarent à jamais avili ; il n'est pas jusqu'à ia nature, cette vénérable mère des hommes et des métaux, qui ne se prononce contre lui. Ici, sur une côte déserte de l'Amérique , la terre se met à enfanter de Tor; les montagnes en confectionnent et les fleuves en charrient; là, dans les solitudes de l'Australie , se révèle inopinément un autre laboratoire où l'or se trouve en blocs de tous les titres et de toutes les dimensions; de mille cotés on signale des gites nouveaux; en Asie, en Afrique, môme <lans cette vieille Europe si remuée en tous sens et où il reste si peu de chose à découvrir*

A de pareils signes le doute n^est plus permis : sur ce point du moins, notre Age a cause gagnée. Sans compter que des amis de l'humanité se proposaient naguère d'abolir l'infâme capital et de nous faire avoir l'argent pour rien. Nouveau point de rapprochement avec les temps annoncés par Ovide et par Isaïel

rAGE D'OR. 13

Au second indice maintenant : quel est-il? Paix perpétuelle parmi les hommes, accord parfait, absence de débats publics, et par allégorie le loup et Tagneau paissant en commun, le lion et le tigre se mettant au régime de la luzerne.

En sommes-nous à cette pastorale? Mille voix se disposent à dire non; moi je dis oui, et je prouve. gens de peu de foi , où sont vos yeux que vous ne voyez rien? N'existe-t-il pas près de vous, à vos portes, une Société des Amis de la Paix, qui en a accepté Tentreprise, sans subsides, sans rétribution et sous la seule charge de quelques petits discours? Ne la voit-on pas se former en congrès, partout où le besoin s'en fait sentir, à Francfort, à Londres, à Paris, afin d'y rendre sensibles les avantages de l'institution? N'élit-elle pas un président, des secrétaires , un bureau ; n'a-t-elle pas des orateurs avec des tours de parole régulièrement maintenus? Que vous faut- il de plus, esprits sceptiques et exigeants ! Où serait la paix perpétuelle, si ce n'est là? Rien n'y manque, pas même des procèsverbaux. Et lorsqu'un nuage obscurcit son programme, la Société n'accourt - elle pas vers le

li L'AGE D'OR.

point menacé? Il faut la voir alors, l'entendre surtout. Comme elle parle aux hommes d'État responsables du repos du monde ! Comme elle leur signifie que^ le jour où il sera troublé, elle leur retirera son estime !

Oui, c'est Tâge prédit, et le congrès de la paix en est le précurseur. Voyez comme tout invite à le croire. Naguère il existait sur beaucoup de points des avis opposés; ceux-ci voyaient dune façon , ceux-là d'une autre ; on se permettait de différer d'opinion, de ne pas tout envisager du môme œil ; on allait plus loin encore, ou ne craignait pas de rendre ce dissentiment public , on raisonnait, on discutait : incroyable audace I De là un tapage, un bruit à irriter les plus patients. Aujourd'hui, combien les choses ont changé ! Quel calme parfait I quel accord! quelle touchante unanimité! Pas une voix qui s'élève , pas un débat qui éclate ! L'esprit de concorde est descendu sur la terre pour y subjuguer trente-six millions d'âmes qui composaient un ménage passablement désuni. Or, comment trouver à ce fait une explication qui ne soit, mythologique? Est-ce Astrée? Est-ce Rhée et Sa-

t'AOE D'Oa. 15

turne? Est-ce Apollon devenu gardien de troupeau ? Est*ce Orphée désarmant les peuples de la Thrace? L'un d'eux à coup sûr; peut-être tous à la fois.

Reste un dernier signe et qui n'est pas le moins décisif. L'homme , dans cet ftge heureux , sera rariiené , dil-oh , à ses goûts naturels ; il renoncera de lui-même aux boissons fermentées et trouvera dans Teau de source des jouissances d'un caractère tout à fait nouveau.

C'est le trait final et il est pour nous. Qu'annonce- ^on en effet, qu'apprend-on de tous côtés? Quel est le cri de détresse poussé à Fenvi? La vigne est malade! la vigne est malade I Et les guérisseurs se pressent autour des ceps endommagés. C'est un insecte, s'écrient les uns ; c'est un parasite , répondent les autres; c'est ceci, c'est cela. Puis viennent les remèdes, et chacun fournit le sien, avec ou sans garantie du gouvernement. Qui taille, qui brosse, qui rogne, qui administre le soufre, ou le chlore, ou tout çutre mélange, aussi ingénieux qu'impuissant.

Assez , Messieurs , et ne vous échauffez point au

hasard. Si ia vigne est malade, c'est que les temps sont pioches et que le règne de l'eau claire arrive. En veut-on une preuve de plus? les Sociétés de Tempérance se chargent de la fournir. Expédieraitelle des apôtres sur tous les points du globe, si l'invention de Noé n'avait fait son temps et si le campéche et la limaille de fer ne l'avaient ruinée dans l'estime des populations. D'ailleurs, l'eau claire n'est pas seulement une doctrine, elle est une science qui a un nom, des professeurs, des appareils et des établissements. Elle régénère les âmes et guérit les corps : le temps aidant, elle cassera aux gages la Faculté et ruinera toutes les pharmacies. Voilà les phénomènes écrits dans les cieux.

Ainsi plus d'incertitude, plus d'hésitation : nous tenons enfin cet âge longtemps entrevu j nous y vivons, nous y sommes. Des trois signes principaux, aucun ne nous a failli : abondance de l'or, paix perpétuelle et réhabilitation de l'eau claire. La Californie répond au premier, le congrès de la paix au second , les sociétés de tempérance répondent au troisième. Quel doute ne céderait pas à ce rapprochement victorieux !

Mais ce n'est rien encore, et d'autres témoignages existent indépendamment de ceux que fournit l'antiquité. Ici pourtant j'éprouve le besoin de faire une pause. Muse du dithyrambe, ce serait le cas de t'invoquer I Donne-moi, ô déesse ! la moindre partie du soufOe qui anime tes favoris habituels ; donne-moi cette verve d'admiration qui ne les abandonne jamais et n'éprouve pas de lassitude. Que je pénètre leur secret, que je m*inspire de leur procédé et que ma voix ne paraisse pas trop enrouée auprès de la leur !

Par où commencer et par où finir? Les clartés m'éblouissent, les prospérités m'inondent ; je sens le vertige me gagner et le terrain se dérober sous moi. Est-ce un rêve, est-ce une réalité? Ames côtés tout se transfigure : les maisons tombent en coupes réglées et ouvrent à l'air et au soleil des domaines nouveaux ; l'aile du Louvre en est à fleur de sol et montre avec fierté ses arasements, les quais se renouvellent, les chaussées s'empierrent, le Champde-Mars se propose de doubler ses surfaces , TArc de l'Étoile rougit de se sentir à l'étroit, le bois

de Boulogne attend des boulingrins et compte sur

une petite rivière. Ce n'est de toute part que travaux en projets et travaux en cours d'exécution : on refait les niveaux, les alignements, le pavé des rues, Tasphalle des trottoirs ; on rebâtit la France. Que de moellons et de plâtras! que d'affouillements et d'habitations déchaussées! Jamais plus beau spectacle ne frappa Toeil et ne réjouit le cœur du maçon.

Et cetle activité n'est point isolée, elle a des échos partQut. Les forges se rallument , les métiers battent, le fer retentit, mille mains industrieuses tissent la laine et le fil, la soie et le coton, les entrepôts se vident, les navires s'équipent, la spéculation se réveille, l'industrie de luxe reprend son éclat, celle des modes son empire ; Paris redevient la capitale du chiffon et du colifichet, le séjour favori des riches désœuvrés. Aussi quel bruit, quel mouvement, quels airs de fête ! Les équipages se croisent en tous sens, les livrées se multiplient, les hôtels s'emplissent, les magasins étalent des merveilles aux yeux fascinés. On n'entend parler que de spectacles et de bals, de concerts et de réceptions, de velours, de dentelles, de brocart, de

toilettes à rainer un nabab, d^agrafes en diamants, de robes à la duchesse. Comment résister à tant de séductions et se défendre de tant de splendeurs ? Ceux qui boudent on les enrichit bon gré mal gré ; le flot des prospérités, en montant toujours, finit par les atteindre et les porter comme les autres. Hélas ! c*est une épreuve où expirent bien des ressentiments; le siècle est si peu rigoriste. Que de gens sont disposés à souscrire au marché d'Ësaii et à vendre leur droit pour un plat de lentilles!

Ainsi, toutes les preuves sont faites; notre âge d*or est le bon ; celui que les anciens ont annoncé, celui qui se manifeste par lui-môme ; il est l'âge d'or et pour ceux qui Taffirment et pour ceux qui le nient ; il est visible dans les parures et les ameublements, dans les soupers fins et les chevaux de prix, dans les soieries à quatre-vingts francs le mètre et l'augmentation du prix des loyers ; il est surtout visible à la Bourse, entre une et trois heures de l'après-midi, et c'est là qu'il convient de l'étudier. Nous y retrouverons les deux traits qui

le complètent : le miel distillé des arbres , les fleuves de nectar et de lait*

Mais ceci demande à être traité a part et sérieu* sèment.

J*ai assez vécu pour savoir comment se faisaient autrefois les fortunes et posséder les éléments d'une comparaison avec la manière dont elles se font aujourd'hui.

Dans toute profession, humble ou élevée, il existait naguère des conditions sans lesquelles et hors desquelles le succès était impossible : il fallait , pour réussir, une aptitude spéciale, de l'ardeur, de l'activité, beaucoup de soin et un peu de bonheur; il fallait surtout de la persévérance et du temps.

Un notaire avait bien des actes à passer, bien des minutes à remplir, avant d'arriyer à ce moment où le repos lui était permis, et où il jouissait du sort rêvé par les poëtes et les sages : Toisiveté accompagnée de dignité.

Un manufacturier avait à supporter bien des fatigues, bien des nuits sans sommeil, à essuyer plus

d'une perte, à vaincre plus d'un découragement, avant de placer son industrie sur un pied solide et la léguer à ses successeurs affranchie d'embarras.

Le banquier même , cet arbitre du crédit, malgré les millions qui se succédaient dans ses mains, employait de longues années à en acquérir un ou deux qui Fussent bien à lui et qu'il pût, au moment de sa retraite, mettre à l'abri des événements.

Il en allait ainsi dans toutes les situations de la vie; le succès n'était qu'au prix de constants efforts ; il couronnait une carrière. Celui-ci l'obtenait è la suite d'opérations lointaines , celui-là , après les servitudes d'un commerce de détail, tous avec le concours et l'aide du temps. Rien de plus sain ni d'un meilleur exemple. L'argent gagné de cette façon avait du moins une signification honnête ; il représentait une épargne lente et laborieuse, un travail utile et des services rendus. Même avec l'emploi de moyens suspects et de formes moins scrupuleuses, la fortune n'arrivait pas du jour au lendemain, sans souci , sans peine et dans un coup de dés ; elle était encore le produit des années.

Yojlà comment les choses se passaient jadis : on

vient de changer tout cela et de fond en comble. Il existe maintenant une manière de faire fortune, qui n*exige ni travail de corps ni dépense d'esprit, et sufOt pour convertir, du matin au soir, un pauvre diable en millionnaire. Et il n*y a point là d*exagération ; les exemples abondent; aubesoin^ les noms propres ne manqueraient pas. Tel courtaud de boutique est parti, hier, du bourg natal avec un bâton à la main et un havresac sur les épaules, qui parle aujourd'hui d'acheter tous les grands domaines qui sont a vendre, les châteaux historiques, les forêts d'apanage, les plus beaux sites, les plus belles eaux, les résidences que Tamour ou la gloire ont rendues célèbres.

C'est à la Bourse que se professe cet art nouveau de faire fortune en un clin d'œil ; c'est là qu'il tient école pour la tentation et le pervertissement des âmes. Et cet enseignement n'est ni timide, ni honteux ; il ne cherche pas l'ombre, il ne rougit pas de lui-même ; non, il aime au contraire le bruit et l'éclat ; il tranche de l'important ; il a le geste aisé, le verbe haut, et toute Tassurance que donne une position autorisée*

2i LE TEMPLE DE LÀ RICHESSE.

Tristes leçons! fatal exemple! Et comment le sens moral d'un peuple n'en serait-il pas profondément atteint! Qui ne se dégoûterait d'un travail lent et ingrat , d'une aisance péniblement acquise, au spectacle de ce succès insolent, de cette surprise faite aux divinités du hasard? Qui voudrait encore rendre la justice, mettre son épée au service du pays, ouvrir un sillon, manier Toutil ou la plume, arracher à la nature ou à Tart leurs derniers secrets, agrandir le champ des connaissances humaines, si vraiment il existe un procédé plus prompt et plus sûr d'atteindre le faite d'une société que l'argent domine, un procédé commode, accessible à tous, qui n'est le fruit ni de l'expérience ni de l'étude, qui supplée ou résume les autres moyens de parvenir, abrège les délais, abolit la lutte, et conduit à de meilleurs résultats au prix de moindres efforts ?

Mon Dieu I je ne veux rien forcer , rien grossir outre mesure; je n'entends pas faire le procès à mon siècle ni trop exiger de lui ; il n'en est aucun qui soit exempt de souillures, et c'est une vieille maxime que celle qui conseille de gouverner les hommes à l'aide

de leurs vices plutôt que de leurs vertus. J*adinets donc qu'un aliment soit donné aux impatiences de Tesprit de gain et aux ardeurs des tempéraments aléatoires : cet aliment naturel , c*est le marché des fonds publics et des titres du même ordre et du môme rang. Il est bon pour le crédit d'un État, utile pour ses créanciers, que de semblables valeurs trouvent chaque jour un placement assuré, rapide, avantageux, et ce but ne saurait être atteint, si la spéculation ne s'en mêle. Jusque là point d'objection : ainsi comprise, l'institution se justifle et se défend. Mais a-ton su la maintenir dans cette limite? N'a-t-elle pas été détournée de son objet et presque dénaturée ? Est-ce bien encore un marché de fonds publics, loyal, sincère, comme il convient de l'être sous Tœil d'un gouvernement, ou bien un champ de foire, où la grosse caisse retentit et où le public, attiré par le bruit, va, de tréteau en tréteau, porter son tribut à des spéculations équivoques?

Entrons dans l'enceinte et assurons-nous des faits. Quelles rumeurs! quel tumulte! quels cris! L*oreille s^y perd et ne recueille que des sons con*

26 LE TEMPLE DE LA AlCHESSE.

fus; on dirait une meute qui remplit Tair de ses aboiements. C'est pourtant la, du moins Taffirmet-on, qu'il faut étudier les défaillances et les retours de Tesprit public, Topinion qui prévaut, Tinfluence qui règne, le degré de confiance qu'inspire un gouvernement; c'est de là que se dégagent la paix de l'Europe, la sécurité du pays, Tactivité des transactions, le bon état des finances, toutes nos garanties, toutes nos ressources, toutes nos prospérités. Vraiment, à n'en juger que par Taspect des lieux, il serait difficile de rien imaginer de pareil : des groupes qui se forment, des clameurs qui se croisent ; quelques hommes s'agitant dans une enceinte, d'autres se pressant au dehors, tout se résumerait là, tout en partirait et viendrait y aboutir. A quoi tient la destinée des empires I

Mais du moins cette foule a la conscience de la mission qu'elle remplit; étudions-la. A coup sûr, ce n'est pas par la majesté qu'elle brille ; ses airs n'ont rien d'imposant, et on ne se douterait guère qu elle a dans ses mains le repos du monde. Le langage est-il mieux assorti; écoutons : il s'agit d'actions, d'obligations, de primes à grand écart»

LE TEMPLE DE LA RICHESSE. tl

(le marchés à terme ou au comptant, de titres réels ou éventuels, de livraisons ou de promesses. Mots étranges, et la scène ne Test pas moins! Les offres et les demandes voltigent dans l'air, se mêlent, se rencontrent, se heurtent. — Mille chemins? dit Tun. — Je prends 1 dit l'autre, — Deux cents comptoirs? — Cinq cents mines? — Trois cents canaux? — Huit cents zincs? — Deux mille docks? —Quinze cents palais? — Là*dessus, les enchères s'échauffent, les meneurs donnent, les compères suivent, il y a hausse sur toutes les valeurs et la patrie est encore une fois sauvée.

Tel est le spectacle; jouissez-en, ne l'approfondissez pas. £t d'abord, en regardant de près aux hommes qui échangent ces mille chemins, ces deux mille docks, ces quinze cents palais, il serait aisé de reconnaître que ces chemins sont dan$ les nues, ces docks fabuleux, ces palais imaginaires, et que vendeurs ni acheteurs ne sont en mesure ni de fournir les titres , ni de les recevoir. Ensuite il y aurait de la naïveté, si ce n'est de l'indiscrétion à rechercher les motifs de ces mouvements qui éclatent comme la foudre, mettent

les zincs au feu et les canaux hors de prix, comme si les canaux et les zincs avaient changé , dans les vingt-quatre heures, de nature et de propriétés. Que si pourtant on insiste, la réponse est prête :

— Pourquoi cette hausse? direz-vous.

— Parce que.

— Mais encore?

— Vous êtes bien curieux.

Voilà tout ; à moins que , dans un jour de bonne humeur, les auteurs de ces surprises ne consentent à imaginer quelque conte bleu dont rient les initiés et qu'accueillent les esprits crédules. Et encore est-ce là un excès d'attention , une faveur, une grâce : d'ordinaire les chefs de partie y apportent moins de façon; ils n'aiment à faire les choses qu'à leurs heures et à leur gré, si bien que l'un d'eux , consulté au sujet d'une valeur qu'il avait émise et qui tournait au délaissement, prononça ces mots dignes de l'antiquité ;

— Nous n'avons pas le temps d'aviser aujourd'hui; j'y songerai plus tard.

Quand il daigna y songer, il y eut deux cents francs de hausse.

LE TEMPLE DE LA RICHESSE. ft

Ainsi va la Bourse et rillusion n*est plus possible sur le caractère qu'elle prend : les faits parlent trop haut et avec trop d*évidence. Ce n*est plus là un marché de rentes dans la saine et utile acception du mot; mais bien un tapis vert devant lequel viennent s'asseoir des pontes audacieux et des pontes timides; une partie assez mêlée où les moindres soràmes ont leur place à cdté des poN tefeuilles les mieux garnis, où toutes les conditions sont représentées 9 banquiers « bourgeois, douairières, portiers, employés en retraite, et où les fonds du grand seigneur peuvent se trouver aux prises avec les épargnes de ses laquais.

C'est donc un jeu, un jeu public, le seul qui survive aux jeux abolis : maintenant allons plus loin, est»ce un jeu sincère? De tout temps, et avec juste raison, la police a eu l'œil ouvert sur les industries qui consistent à fixer la fortune au moyen d'apprêts ingénieux ou d'illicites tours de main; elle veut que les dés soient francs et les cartes loyales. Rien de mieux ; mais dans les marchés de Bourse tout est- il de bon aloi? Les chances y sont-elles égales des deux côtés? N'y

sait-on pas les moyens de maîtriser le hasard, de se le rendre favorable, d*écarter les risques et d'opérer à coup sûr? Voici les parties en présence; il suffit de les voir agir.

Ceux-ci sont les parrains d'une affaire; ils en connaissent le fort le faible; elle est dans leurs mains, à leur disposition. Rien n'est ignoré d'eux, ni ce qu'elle a d'apparent, ni ce qu'elle a de caché ; ils en règlent la marche , ils en combinent l'efTet extérieur. Veulent-ils lui imprimer un élan? ils ont le choix du jour, des moyens, du terrain; ils peuvent préparer leurs forces, réunir des auxiliaires, s'assurer du dévouement de leurs agents. Est-il besoin d'un aiguillon de plus? ils timnent en réserve, pour le moment opportun , une annonce qui est de nature à entraîner les esprits; par exemple, un dividende élevé, une faveur du gouvernement, une combinaison d'intérêts entre des spéculations rivales. Levier puissant, et qui y résisterait? Personne ne l'essaie et la, chose va de soi; la spéculation s'anime, les demandes abondent, les titres sont au feu. Quand il y a excès, commence la manœuvre inverse. Alors les par-

rains de Taffaîre s'en retirent visiblement ; ils réalisent leurs proGts et laissent le champ libre aux acquéreurs de la dernière heure; ils font plus encore , ils agissent de façon à ce que les titres s'avilissent de nouveau afin de préparer les éié* roents d'une autre reprise. Tel est le cercle ingénieux dans lequel roulent ces opérations, il y a de quoi en tirer vingt fortunes. Au fond» qu*importe Taffaire? qui s'y arrête? qui en prend souci? c'est un prétexte, rien de plus.

Maintenant, en face d'hommes ainsi armés, forts par eux-mêmes, forts par leurs relations, connaissant leur but et assurés de l'atteindre , que l'on place un autre groupe de financiers, qui, soit calcul, soit rivalité d'état, opèrent dans un sens opposé, non pas d'une façon régulière, mais brusquement, par saccades, et à l'aide de retours offensifs; puis, entre ces deux puissances toujours aux prises, qu'on se figure, si c'est possible, la masse indisciplinée des petits spéculateurs, des petits capitalistes 9 des petits rentiers, qui ne savent de quel côté se mettre ni où trouver un abri, qui changent de jeu sans motif ou s'obstinent hors

de propos, et, au moment du choc, efTarés, éperdus, vaiocus d'avance par le bruit et les émotions du combat, mal servis par leurs hésitations, abandonnés de ceux qui les ont conduits sur le terrain, finissent par être écrasés et foulés aux pieds par les deux armées belligérantes; et Ton pourra juger si c'est là une partie égale, loyale, qui laisse des chances ouvertes de Tun et de l'autre côté, comme le veut la justice et comme iK convient entre gens d'honneur, ou bien une de ces parties meurtrières dont le dénouement est prévu et où des râteaux impassibles ramassent les dépouilles de tous ceux à qui le cœur ou les forces ont manqué.

Il serait temps de s'arrêter; la Bourse prend des ambitions trop grandes; elle empiète sur la politique, elle empiète sur la morale, elle ira plus loin encore si on ne la contient. Comme toutes les puissances de la terre, elle a été gâtée par ses flatteurs; Fivresse de l'encens est si malsaine 1 On lui a tant dit qu'elle est la colonne des gouvernements, la clef de voûte des États, l'arc-boutant des empires, qu'elle se croit désormais en droit

LE TEHPLE DE LA. EIGHESSE. SS

de prétendre à tout et de tout oser. Aussi comme elle étend son domaine et dans un sens suspect! combien elle admet de ces titres secondaires ou véreux, qui brillent pendant quelques heures comme des feux follets, et disparaissent en lais* saDt dans une fondrière les malheureux qui s'y sont fiés ! Combien elle multiplie les pièges et que d'amorces elle répand! Gomme elle fait chaque jour une part plus grande au crédit équivoque « aux opérations de passage, aux manœuvres du jeu, et cela au préjudice du crédit sérieux, des négociations de bon aloi et des placements durables !

Encore si la Bourse s'en tenait aux âmes qui lui sont acquises et vont vers elle naturellement; aux grands financiers et à leurs assidus, aux capi* talistes qui cherchent des émotions, aux hommes déclassés en quête d'un dernier abri , aux vétérans des tripots publics , aux brelandiers de toutes les classes et de toutes les volées, il n'y aurait pas lieu de s'en préoccuper aujourd'hui plus qu'hier et de pousser un cri d'alarme. Ce sont là des clients obligés et elle les aura toujours. Mais ses ravages ont porté plus loin ; ils ont atteint une

Si LE TEMPLE DE LA RICHESSE.

population qui déVrait rester constamment en dehors de son influence. Tout y a contribué : la hausse universelle des valeurs, le scandale de quelques fortunes, la vogue de certaines opérations. Comment s'en défendre? H n'était question que dç cela. Le bruit en parvenait aux oreilles les pl(|s humbles et les plus paisibles; il allait troubler le père de famille près de son foyer, Tartisan dans sa mansarde, le commerçant derrière son comptoir : point de cerveau qui ne reçût un choc, point de chevet qui n'eût ses rêves. 11 est si doux de s'enrichir sans travail !

Assez, d'un pareil jeu : l'honneur du pays s'y perdrait , sa fortune aussi : il n'en peut sortir que de mauvais penchants et de mauvaises mœurs, le dégoût des carrières honnêtes et des fonctions utiles, enfin l'habitude de poursuivre la richesse à coups de dés et de demander aux faveurs du hasard ce qu'il faut attendre de l'esprit de conduite, habitude fatale ou s'énervent les forces d'un peuple et ses plus nobles facultés, et qui, en s'invétérant, pervertirait d'une manière irrémédiable les nouvelles générations.

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