‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 16 sur 83 · LE CRÉDIT FONCIER, UN CLIENT · texte numérisé non relu

LE CRÉDIT FONCIER, UN CLIENT

[Vers la fin de la scène précédente ^ la porte a été ouverte par un employé et a livré passage à un personnage nouveau. Cest un vieillard^ vert encore y proprement vêtu, et dont la physionomie respire Vhonnêteté. Il s avance avec une certaine hésitation et en jetant les yeux autour de lui pour savoir à qui il doit adresser la parole. Enfin il se décide à faire un choix et aborde le secrétaire.)

LE CLIENT

Suis-je bien chez le Crédit Foncier de France, Monsieur?

LE SECRÉTAIRE

Parfaitement, Monsieur. [Montrant son chef.) Le voici.

LE CLIENT, se toumant du côté qui lui est

indiqué.

Monsieur le Crédit Foncier, n'est-ce pas ?

LE CRÉDIT FONCIER, d' un aif digne.

Lui-même; et à vos ordres, Monsieur.

LE CLIENT

11 s*dgit d*une aiïaire.

LE CREDIT FONCIER, toumant au gracieux.

Une affaire I voici un siège, Monsieur. [Ils s'asseoient) Vous pouvez parler librement, il n'y a point ici d*oreille indiscrète.

LE CLIENT

Monsieur, ce que je désire est simple et n*a rien de mystérieux. Je possède un immeuble qui vaut, haut la main, cent mille francs, et je voudrais emprunter vingt mille francs dessus. Tel est, en deux mots, l'objet de ma visite. Mon intention était d*abord de m'acjresser à mon notaire ; mais on m'a assuré que la Société du Crédit Foncier me ferait de meilleures conditions, et je suis venu pour m'en assurer. Vous voyez que je vais droit au but,

LE CRÉDIT FONCIER

En effet, Monsieur, et je ne serai pas moins rond que vous. Vous pouvez considérer votre affaire comme faite : nous acceptons.

LE CLIENT

Un instant, et comme vous y allez ! Encore fautil savoir à quelles conditions ?

LE CRÉDIT FONCIER

Celles de tout le monde, Monsieur ; celles que mon conseil d'administration a ûxées avec l'austérité dont il ne se départ jamais. Naguère, c'eût été cinq et un tiers pour cent, intérêt et amortissement compris; aujourd'hui (la mélancolie reparaît) c'est cinq pour cent seulement, grâce au don que le gouvernement nous a fait [soupir], un don qui oblige.

LE CLIENT, faisant un mouvement pour se lever. Cinq pour centi Désolé, Monsieur, mais je trouve à quatre et demi chez les notaires.

LE CREDIT FONCIER, le retenant et le forçant

à se rasseoir.

Quatre et demi pour l'intérêt.

LE CLIENT

Pour l'intérêt.

LE CRÉDIT FONCIER

Aussi ai -je dit (appuyant sur les mots) intérêt

et amortissement : les cinq pour cent comprennent tout.

LE CLIENT

Un amortissement! à quoi bon?

LE CRÉDIT FONCIER

Mais afin d'éteindre le principal, tout en servant les intérêts.

LE CLIENT

Et que m'importe! je suis veuf, je n'ai point d'enfants. Tant que je vivrai l'emprunt courra, et après ma mort mes collatéraux s'arrangeront. Mes collatéraux ! Des gens qui comptent mes minutes ! Supprimez l'amortissement, s'il vous plait.

Ahl Monsieur! pour qui nous prenez-vous?

Quelle idée vous faites-vous de notre comnierce ? Est-ce que vous nous supposeriez gens capables de transiger avec les mauvaises habitudes de l'emprunteur, avec son inexactitude et son imprévoyance bien connues? Jamais, Monsieur! nos statuts nous le défendent. Nous lions le remboursement à l'emprunt; ils sont indivisibles. Nous obligeons l'emprunteur à se libérer, quoi qu'il en

ait. C'est en cela que notre combinaison est nouvelle et, je dis plus, morale. Nous soulageons et nous affranchissons.

LE CLIENT

A la bonne heure ! Et combien de temps y mettez-vous ? Moi , par exemple , si je traite avec le Crédit Foncier, à quel âge serai-je affranchi, comme vous dites ?

LE CRÉDIT FONCIER

Quel âge avez-vous, Monsieur?

LE CLIENT

Mais soixante ans sonnés.

LE CRÉDIT FONCIER

Alors à cent dix ans vous serez quitte; là, tout à fait quitte. Nous n'aurons plus rien à réclamer de vous, plus rien.

LE CLIENT

A cent dix ansi

LE CRÉDIT FONCIER

L'heureux moment! Comme vous vous sentirez libre alors, et dégagé, et à Taise 1 Et d'ici là, point de gêne, point d'effort ; vous vous libérez doucement, lentement, par annuités, d'une

manière insensible. N'adroirez-vous pas la combinaison?

LE CLIENT

A cent dix ans !

LE CREDIT FONCIER

Oui, c'est demander beaucoup à la nature; mais il y a des exemples à l*appui. Je be veux pas re< monter jusqu'à Mathusalem qui vécut neuf cent soixante-neuf ans, ni à Setb qui en vécut neuf cent douze ; ces beaux temps ont fui, et c'est dommage. Un homme eût pu alors renouveler son hypothèque dix-huit fois : c'eût été le vrai temps du crédit foncier. Mais, de nos jours même, on cite des faits de longévité qui ont un caractère encourageant pour vous ; en Laponie, en Norvège, par exemple, où ces cas sont communs; en France même , à l'air pur de nos montagnes. Il y a partout des êtres favorisés! Quoi d'étonnant que vous en fussiez un?

LE CLIENT

N'avez-vous pas d'autre chance à m'offrir?

LE CRÉDIT FONCIER

A la rigueur, vous pourriez payer plus tôt ; c'est

une porte qui vous est ouverte. Mais alors les termes sont plus durs : le Crédit Foncier ne se dérange pas pour rien de ses habitudes. [Voyant le client se lever et se disposer à la retraite,) Eh bien ! Monsieur, que décidez-vous ?

LE CLIENT

J'y réfléchirai.

(// salue le Crédit Foncier qui le reconduit jus- ■ qu^à la porte avec une exquise politesse,)

LE CRÉDIT FONCIER, à part.

Encore un qui ne mord pas !

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