‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 30 sur 83 · L'ENTHOUSIASME DES ACTIONNAIRES · texte numérisé non relu

L'ENTHOUSIASME DES ACTIONNAIRES

peu de frais; le professeur d* allemand prqfite de Voccasion pour se perfectionner dans la langue française. Une couturière travaille dans un coin. L'entretien est fort animée)

l'épicier, dignement.

Je te répète, madame Plumet, que je ne donnerai jamais dans ces godans-là. Tu y engageras ma fortune, si c'est ton plaisir; tu n'y engageras jamais ma conscience. Je proteste.

l'épicière.

Tu protestes ! Le mot est joli ! ( Avec une œillade expressive.) Dites donc , monsieur Schoumeyer, il proteste. N'est-ce pas qu'il est joli , le mot? LE PROFESSEUR, poussant un éclat de rire qui n'appartient qu'aux poitrines doutre-Rhin.

Yalyal

L'épIGliCRE.

Vingt francs de hausse sur nos actions et il proteste! Trois cent dix-huit francs de plus dans|le coffre aux écus! {Se tournant vers le charbonnier et la couturière.) Eh bien, vous autres, pourquoi

17i L'ENTHOUSIASME

VOUS pincez-vous les lèvres? Allons, soulagez-vous ; point de gène, si le cœur vous en dit.

( îjes deux personnages interpellés , que le respect avait retenus, obéissent à l'appel et rient à gorge déployée. L'épicier ne sait plus quel maintien garder; il jette des yeux inquiets du côté de la boutique, avec Vespoir que les besoins du service réclameront sa présence et le tireront du mauvais pas dans lequel il est évidemment engagé. Cet espoir est déçu; le vide continue à régner dans Venceinte ouverte au publie.

M. Plumet se réfugie alors dans sa dignité: il se renverse sur sa chaise y croise solennellement ses bras, et oppose à Vhilarité générale la ma' jeslé de son silence. Cette attitude ne désarme personne. Les rires redoublent; le professeur y procède toujours à V allemande , c'est-à-dire qu'il ébranle les vitres de la cloison. Vépicier en est frappé de stupeur.)

l'épigière, reprenant l'offensive.

Ah ! tu protestes , monsieur Plumet !

l'épicier, avec une fureur concentrée.

Oui , oui , oui. Tu m'enrichiras, madame Plumet;

mais tu ne me corrompras point. Je reste dans mes principes.

l'épiciere, erun ion plus radouci.

Voyons, mon boulot, calmez vos rages. On sait que vous en avez des principes, on le sait. Vous en êtes pétri , ces messieurs vous rendent cette justice. (Signes (f assentiment dans l'auditoire.) Mais songes-y donc : trois cent dix-huit francs de bénéfice en vingt-quatre heures, là, sans risque, sans bourse délier, sans remise ni rabais. Pour faire ce profit , que de pruneaux il te faut vendre! que d'onces de café ! que de cassonade I

l'épicier, reprenant ses avantages.

Il en faut ce qu'il en faut, madame Plumet , mais c'est de l'argent bien gagné que celui-là. Le tien , je crains d'y toucher; il me brûle les doigts; j'ai peur qu'il ne soit maudit , qu'il ne se fonde dans ma main et qu'il ne me gâte l'autre. Que veux-tu? J'ai des principes, c'est dans le sang. Feu mon père avait été pris aux assignats ; j'en ai eu des tiroirs pleins dans mon héritage. Qu'est-ce que c'était que ces assignats? Des chiffons de papier. Qu'est-ce que tes actions? D'autres chiffons de papier.

l'épicière.

Et les billets de banque, donc ?

L'épiciER , d'un air profond.

Les billets de banque I les billets de banque I II y a beaucoup à dire là-dessus. On en reviendra. C'était l'opinion de feu mon père ; jamais il ne les a pris au sérieux. Quand il passait un acte, il avait toujours soin de mettre : « en espèces métalliques, sonnantes et ayant cours. » C'était un homme à principes : je tiens de lui.

l'é?iciere.

Soit , monsieur Plumet , soit ; garde-les tes principes, mets-les en bocal : nous les vendrons un jour comme une curiosité. Tu veux passer h Fétat de phénomène, à la bonne heure; chacun son goût; ce n*est pas le mien. Moi j'en ai aussi des principes, j'en ai un surtout et je m'y conforme : c'est qu'il faut être de son temps et faire comme tout le monde. Or tout le monde fait fortune , donc il faut faire fortune aussi. Ouvre seulement les yeux, Plumet ; regarde ce qui se passe à côté de toi , dans ta rue, dans ta maison , près de ta porte. Le boucher d'en face, par exemple? Six mille francs de

bénéflce sur ses Strasbourg. L'herboriste d'à côté? quatre mille francs sur ses Saint-iGrermain. La marchande de corsets du deuxième? douze cents francs sur ses Vieille-Montagne. C'est à qui fera sa pelote, et seuls nous ne la ferions pas?

l'épicier.

Attends la fin , madame Plumet.

l'épicière.

La fin de quoi? La fin du monde. On ne vit qu'un temps, mon -boulot, et il faut le bien employer. Demande à ces messieurs. Je parie qu'ils ont tous leurs petits coupons en poche. (Au professeur.) N'est-ce pas?

LE PROFESSEUR

En beu té Brisse rhénane.

l'épicière.

Comment prononcez-vous cela ? LE professeur, répétant avec un soin extrême. Té Brisse rhénane.

l'épicière.

Ah ! j'y suis : Prusse rhénane. Il faut y mettre de la bonne volonté. Dites donc, monsieur Schoumeyer, si avant d'enseigner l'allemand aux autres,

VOUS appreniez un peu le français ; il n'y aurait rien de trop.

LE PROFESSEUR, riant moins haut que tout à l'heure.

Yalyal

L'ÉPIGlàRE.

Il n'y a pas d'affront ; c'est un simple conseil. Nous disons donc un peu de Prusse rhénane. Tu Fenterd- , Plumet, Monsieur a de la Prusse rhénane. ( Se tournant vers le charbonnier. ) Je parie que le voisin a quelque chose aussi?

LE CHARBONNIER

De la Mouzaïa , fichtra !

l'epigière.

La rime y est. Eh bieni Plumet', tu vois cet homme; H croit à la Mouzaïa. Demande-lui où c'est.

LE CHARBONNIER

Ch'est bien meilleur que cha Prusse ; on dit que ché n'est pas bon de travailler pour le roi de ché pays-là.

l'épiciere.

Tout est bon , voisin ; ce que vous avez est bon,

ce qu'il a est bon ; il n'y a rien de mauvais. On s'est arrangé de manière à ce que tout fût bon et que tout le monde s'enrichit. Allez , nous avons affaire à de bien braves gens.

LA COUTURIÈRE, rompaut le silence* Alors l'Herserange est bon également.

l'épicière, d*un air surpris et charmé.

Tiens I vous aussi ? Nous voici au c(miplet I Vous, petite sournoise? Vous avez de l'Herserange?

LA COUTURIERE, rougissauf.

Oui , Madame, j'ai vendu mes Nord.

l'épiciere.

Elle a vendu ses Nordl!! Tu l'entends, Plumet! Ça a vingt ans et ça vend des Nord! N'y a-t-il pas de quoi te faire rougir jusqu'au blanc des yeux? Une enfant qui t'en remontre, qui fait la leçon à une barbe grise comme toi I Tu veux donc moisir sur place, t'incruster comme une huître ! Tu veux rester tout à fait étranger à ton siècle, malheureux ! Quand j'y songe, j'ai presque envie de plaider en séparation.

l'Épicier, avec dignité.

Tout vous est possible , madame Plumet , excepté de me corrompre.- Plaidezi

l'épicière.

Allons, voilà qu'il prend la chose de travers. Mais, vraiment , Plumet, je ne te reconnais plus: il faut que les événements t'aient gâté le caractère. Qu'est-ce que j'en fais après tout? Je songe à loi, ni plus ni moins. Je veux t'arracher à la mélasse et au ballet de chiendent , fassurer un sort, te changer en propriétaire , te mettre à la tète d'une jolie habitation, d'un potager, d'un verger, d'une bassecour, te ménager une retrmte comme à un dentiste ou un parfumeur. Et tu t'insurges! £t tu protestes !

l'épicier, (Tun ton ferme.

Oui, je proteste.

l'épicière.

£h bien I alors on se passera de toi.

l'épicier, plus stoïcien que Jamais.

J'aime mieux ça. [Use renferme désormais dans une protestation muette. )

l'éficière.

C'est convenu. A-t-on vu un entêté pareil f Tourner le dos à la fortune^ quand elle vient.

LE PROFESSEUR

Z'est édranche !

l'ÉPIClÈRE.

Vous dites?

LE PROFESSEUR

Edranche I

l'épicière.

Je comprends : étrange. Vous devez être d'une furieuse force sur rallemand. {S'adressant à la compagnie.) Ainsi, voilà qui est clair, nous sommes tous quatre engagés ; il n*y a que cet obstiné de Plumet qui ne soit pas de la partie. J*ai eu trois cent dix-huit francs aujourd'hui ; j'en aurai autant demain , c'est immanquable : les choses sont arrangées pour cela. Nous avons affaire à des gens qui sont bons ,pour le petit monde et qui veulent que chacun tire son épingle du jeu, qui plus, qui moins, n est-ce pas?

LE Professeur.

Ya!ya!

LE CHARBONNIER

Ch'est cha.

l'épigibre.

Ils ont Fuir de vous dire : Approchez , le robinet va couler; on ne rebute personne ; il suffit de se mettre dessous. Un chiffon ou un autre , du bleu ou du jaune, peu importe : c'est la loterie du bon Dieu , à tout coup Ton gagne. Nous avons un tas de petites combinaisons qui ne ratent jamais. Eh bien » dès que c'est ainsi , il n'y a plus qu'à se baisser et à en prendre. Tout le monde y passera » môme cet opiniâtre de Plumet , et nous en sortirons avec de Tor plein nos poches. J*ai dans l'idée que si ça dure encore six mois, il n'y aura plus de inalheureax. C'est du reste le projet de ces messieurs ; ils l'ont certifié au [boucher d'en face. Ce sentiment leur fait honneur.

LE PROFESSEUR

Ceux de la Brisse rhénane.

LE CHARBONNIER

Ceux de la Mouzaïa.

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