ENTHOUSIASME DES ACTIONNAIRES. ISS
LE DIRECTEUR, soulevatit la portière et jetant les yeux dans les profondeurs de la pièce , pour s'assurer qu^elle ne recèle pas de témoin importun.
Il est seul I Psitt!
LE MEMBRE DU CONSEIL ^ sttns apcrccvoir le geste y ni entendre VappeL
Oai , Messieurs, il est temps de donner un grand
exemple oui, il en est temps (Frappant le
plancher du pied.) Diable, diable, voilà un effet qui m'échappe. {Reprenant.) Un grand exemple.
Messieurs
LE DIRECTEUR, impatienté de n*étre point aperçu et n'osant pas se montrer de peur d'être surpris.
Psitt t psitt l II ne me verra pas.
LE MEMBRE DU CONSEIL
Oui, Messieurs, un grand exemple.... (Retrouvant le fil de son discours, ) Ah I j'y suis. LE DIRECTEUR fait de nouveaux efforts pour arracher le membre du Conseil à ses études.
Psitt ! psitt 1 psitt I
( f^ membre du Conseil finit par recueillir ce son
IW L'ENTHOtSIÀSME
et remarquer l'agitation de la portière; il en tressaille et rougit d^étre surpris dans le travail délicat auquel il se livre; son émotion ne se calme que lorsqu'il a reconnu son'Directeur,)
LE MEMBRE DU CONSEIL
Ah! c^estvous.
LE DIRECTEUR
Oui, c*est moi; il était temps de s'en aviser; il y a dix minutes que je multiplie Içs' manifestations.
LIE MEMBRE DU CONSEIL
Qui se fût attendu à vous voir ici? Je tremble qu'on ne vous y surprenne. Quel fâcheux eflfet cela ferait ! la campagne serait manquée.
LE DIRECTEUR) s'cffaçant de plus en plus derrière la portière.
Aussi vous voyez que j'ai pris mes précautioDS ; il entrerait du monde qu'on ne m'apercevrait pas. Écoutez , je n'ai qu'un mot à vous dire.
LE MEMBRE DU coin&EïL^rf gardant à sa moHtre.
Faites, mais hâtez -vous; Voici l'heure de la réunion. Et surtout partez à temps.
LE DIRECTEUR
Je ne pars pas; je reste.
LE MEMBRE DU CONSEIL, épouvaùté à Cette idée.
Vous restez I Impossible ! raon discours n'est pas arrangé pour ça.
LE DIRECTEUR
Je reste ici , caché ; je n'y suis pour personne, et pourtant je tiens à y être. On ne sait pas ce qui peut arriver.
LE MEMBRE BU CONSEIL, d*un tou superbe.
Bah ! avec mon discours 1 LE DIRECTEUR y cfi komme habitué au comman^ dément.
Abrégeons 1 Je serai là , invisible au reste de l'assemblée, visible de vous seul qui la présiderez. {Il joint la démonstration aux paroles,) De ce coin, j'écouterai les débats, et si je vois que l'affaire se gâte, je ferai ce geste (// porte l'index sur sa bouche.), et à rinstant même vous retirerez la motion. Point de pas de clerc, vous m'entendez.
LE MEMBRE DU CONSEIL
Parfaitement : seulement c'est la précaution inutile, je suis sûr de mon discours.
LE DIRECTEUR
Sûr ou non , j'aime mieux tout prévoir. Mais il me semble que j'entends du bruit.
LE MEMBRE DU CONSEIL
Ce sont nos gens qui arrivent ; cachez-vous avec soin.
( La portière retombe et rien rCen trouble désormais Vimmobilité. Les actionnaires entrent dans la salle et y forment des groupes avant Vouverture de la séance. On s^y entretient de t objet de la convocation. Quelques personnes^ chargées d'y préparer les esprits ^ vont cFun groupe à l'autre^ et se livrent à des efforts d'éh' guence généralement heureux. Çà et là, on remarque encore des récalcitrants ; mais, chapitrés avec adresse^ ils se rendent. Ce travail préliminaire se prolonge pendant un quart d'heure au moins : lorsqu'il est terminé^ et que rassemblée parait être au complet^ le membre du conseil monte au fauteuil et agite sa sonnette. A ee signal les groupes se dispersent^ chaque actionnaire prend un siége^ et s^ arrange le plus commodément qu'il peut pour entendre les commit-
nications annoncées. Après qtnelques minutes de conjusion et de bruit, l'ordre et te silence s'établissent, )
LB MEMBRE DU CONSEIL , aU foUteUlL
(Il jette un dernier coup d^œil sur la tapisserie et rencontre le regard du directeur.) (A part.) Béte d1dée qu'il a eue là; j'en perds la moitié de mes moyens ; pourvu que je n'aille pas patauger. (// se lève, s^af/ermit sur ses jambes y soigne sa pose et commence.) Messieurs, l'objet dont j'ai à vous entretenir sort de la nature ordinaire des opérations du chemin Petit-Latéral. S'il ne s'agissait que des intérêts de l'entreprise, de la direction à lui imprimer, des bénéfices à répartir, ce n'est pas moi qui occuperais ce fauteuil, ce serait un homme dont le nom est sur vos lèvres comme le souvenir dans vos cœurs, et qui en est infiniment plus digne.
UN ACTIONNAIRE férOÇC.
Au fait!
LE MEMBRE DU CONSEIL, saus sc déconcertcr.
J'y arrive, Monsieur. Il n'est donc pas question de la situation matérielle de la Compagnie, vous la
no L*E^THOUSUSME
connaissez suffisamment^ mah d'un objet qtii se rattache d des considération bien plus élevées. Souffrez que je m'y arrête un m<N»ent. [Se tournant ver$ l'interrupteur.) Et vous , Monsieur, ayez de l'indulgence.
l'actionnaire féroce.
Allez !
LE lUiUBRE DU CONSEIL.
Messieurs, de tous les sentiments que Dieu a gravés dans le coeur de Thomme, il n'en est aucon de plus saint, do plus doux, (k meilleur que la reconnaissance. Non-salement c*est une vertu à Tusage des individus, c'en est une encore h Tusage des peuples > c'en est une aussi à Tusage des Compagnies. Elle s'étend à tous les bienfaits et embrasse tous les bienfaiteurs. L'antiquité Favai! compris ainsi , et vous savez avec quel soin elle consacra la mémoire de ses grands hommes. Elle y employa le marbre et Tairain , les temples et ks annales, des monuments de Tart, tétnoin le Panthéon ; les monuments de la pensée, témoin Plutarque«
DES AGTIONNAïa&S. 191
urc AGTioNNAiEE enthotuioâi^.
Bravo!
(Ce mouvement ne semble pas partagé; il reste à l'état d^ encouragement solitaire, D^un autre côté, la tapisserie , jusque là immobile^ semble agitée d'un léger frémissement qui n'échappe pas à l'orateur. Cet ensemble dé circonstances ébranle un peu son aplomb , irréprochable jusque là.)
LE MEMBRE DU CONSEIL, à part.
Décidément il me trouble ; j'aurais mieux aimé le sentir loin^. {Reprenant.} Je dis Platarque , Mes- 8iei»ps, et je regrette 4e n'aroir pas le talent de ce peifitre des hommes illustres. Je Tmiploierau ce talent à esquisser à grands traits une figure qui vous est chère, à raison des ditidendes qui s*y attachent et des bénéiices que tous en aves tirés, C'est celte de ùotre directeur, je vais droit au but< Voua connaissez son Ame et sa manière d'administ trer, la grandeur de ses répartitions et de ses sent timents ; rien ne tous est ciMïbé de cette noble vie , si féconde en bonnes actions, entre autres celles dq chemin Petit-LatéraV qtlt vous touchent de si près,
l'actionnaire enthousîasie.
Bravo 1
(Celte fois un mouvement prononcé cT adhésion se manifeste dans rassemblée. V orateur a évidemment rencontré la corde sensible. Il a parlé d* actions^ de répartitions , de dividendes; les oreilles se sont ouvertes, les cœurs épanouis. Un murmure flatteur circule de rang en rang, et un geste cTàpprobation s*échappe des profondeurs de la tapisserie).
LE MEMBRE DU CONSEIL
Donc, Messieurs, nous sonmies d'accord sur ce point, et si la reconnaissance était bannie de la terre, elle se retrouverait dans le cœur des actionnaires du chemin Petit-Latéral. Maintenant allons plus loin; cette reconnaissance sera-t-elle stérile? Certes, dans un cas pareil, Tantiquité n'eût épargné ni les pompes, ni les ovations. S'il s'était rencontré, aux âges héroïques, un homme qui répandit l'or à poignées autour de lui, donnât aux choses quatre fois leur valeur et les multipliât en y touchant, les populations eussent crié au miracle et à l'instant
même on lui eM éleyé des temples où Tencens eût fumé eD son honneur. Je ne vous demande ni temples, ni encens : c'était bon pour des temps dldolâtrie ; d'ailleurs vous ne me les accorderiez pas. Les manifestations ont aujourd'hui des proportions plus modestes, et il convient de s'y conformer. Mais ce que je vous demande expressément, c'est un témoignage, quel qu'il soit , en faveur de notre directeur, de cet homme qui a porté si haut le chemin Petit-Latéral , lui a fait une si belle position dans r^ime des contemporains, et en tirera évidemment la quintessence. N'est-ce pas là un acte de souveraine justice? Que vous en semble, Messieurs?
l'actionnaire enthousiaste»
Bravo !
l'actionnaire intraitable.
Que proposez-vous?
CE MEMBRE DU CONSEIL
On me dit: que proposez-vous? J'aimerais mieux que la proposition vînt de l'assemblée elle-même. Cependant; puisqu'on m'y invite, je ne reculerai
194 L'£NTHeV8IA«MB
pas. (Haut et avec ^lomb.) Jto pn^^o^e m» éffée d'honneur,
▲ cTioNNAiRss, se r^ffétréUmi (w$e êurptUe.
Une épée d'honneur !
l'actionnaire intruituUe^ avec chs rires fém4 Une épée d'honneur !
l'agtionnairk enthmiitHte* J'en pi'opose deux.
( Un tressaillement vigoureux csi, in^rimé à fo portière en tapisserie; on y seni fit^flueme de la colère et du dépit.) LE MEMBRE DU CONSEIL , regardant de h eOé et à part.
Va ton train , je l'emporterai malgré toâ* V^ retrouvé tous mes moyens. (Saut.) Our^ Messieurs, une épée d'honneur.
l'actionnaire intraitable. Pour un chemin?
LE MEMBRE DU CONSEIL, aVêC Cûtme,
Comme vous dite»; pour ua ehentin. Vous préféreriez peut-être une couronne, une n^édaiHe, une tabatière, et que sais-je? J'aime mieux une épée. ( Avec dignilé.) Et permettez-moi de justifie?
DU SLGTiOKHlIRES. 1S5
noB goAt. Qu'est-ce qu'on chemtfi de fer? Une cei^aête accomplie sur It nature. Or qui dit conquête dit épée; c'est l'épée qui conquiert. Puis, %n^ se propose-t'-on dans un chemin de fer? De lutter eonb^ Tëtranger et de le vaincre. Eli bien! pour la lutte et pour la victoire, que fiMrt-ii? L'épée^ toujours l*épée. D'ailleurs, que portent nos ingénieurs? L'épée. Vous voyez que nous n'en sortons pas. et que o'est toujours là qu'il en faut revenir.
ACTioxKAiRBs, ramenés.
C'est, ma foi, juste ; les ingénieurs portent l'épée. Va pour répée.
l'actionnairb intraitable.
Pourquoi pas le sabre?
l'actiounairb enthousiaste, A Tordre I
[La portière en tapisserie est beaucoup plus ealtne; on dirait quHl s'échange un sûurire entre elle et le fauteuil.)
L8 MEMBRB DU CONSEIL.
J*insiste donc sur l'épée. Si elle est adoptée, j'aurai encore une proposition à faire à la réunion ;
c*est au sujet de remblëme et de la devise. Il convient que l'arme d'honneur ait ces. deux ornements. Où les prendre? A quel blason recourir? Je voudrais viser très-haut, Messieurs ; j'irais jusqu'au blason royal. L'industrie est reine. Ne le pensez* vous pas comme moi?
ACTIONNAIRES y y7a^té5 du rapprochement* Oui , oui I
l'actionnaire enthousiaste.
Vive l'industrie !
l'actionnaire intraitable.
£t ses chevaliers d'honneur I
LE MEMBRE DU CONSEIL
Dans ce cas, nous pourrions adopter la salamandre avec la célèbre devise : Nutrisco et extinguo « je nourris et je détruis. » Comptenez-vous l'allusion ? Il s'agit évidemment de la locomotive qui nourrit la vapeur et détruit le charbon. Ces mots feront bien sur l'épée d'honneur. Ce sont les armes de François P^, et elles ne sauraient être mieux accommodées au goût moderne. ( Agitant sa sonnette pour réveiller Inattention de rassemblée.) Y a-t-il opposition?
DES ACTIONNAIRES. m
l'actionnaire intraitable. \ Je refuse.
l'actionnaire enthousiaste.
A bas la cabale I
LE MEMBRE DU C0N3EIL
Alors je mets aux voix.
l'actionnaire enthousiaste.
Que mettez-vous aux voix, monsieur le président?
LE membre du conseil.
L'épée d'honneur!
l'actionnaire enthousiaste, J*en ai demandé deux ; ma proposition étant la plus large doit avoir la priorité.
LE MEMBRE DU CONSEIL
Deux épées d'honneur ! A quoi bon?
l'actionnaire enthousiaste.
Pour faire grandement les choses. J'en proposerais quatre si je Tosais.
l'actionnaire intraitable.
De quoi armer un régiment I ^f^Cet excès de zèle est mal accueilli; des mur^ mures s^élèvent; la tapisserie s'agite; le prési^
dent coupe court à l'incident. Uépée d'hon^ neur est votée; les devises et emblèmes le sont également. Une commission est nommée pour , les détails de V exécution; il est convenu que Von y procédera avec maynificence^ on ira aux bons faiseurs. Des entretiens particuliers s'enr gagent làrdessus et chacun donne son avis. Le président ramène l'ordre par un violent coup de sonnette; il vient de jeter un dernier coup d*œil vers la portière en tapisserie. Silence général.)
LE MEMBRE DU CONSEIL, SOlcnncl.
Avant de nous séparer, Messieurs, j'ai une dernière proposition à vous faire. Je suis assuré que vos Ames y répondront. U serait factieux qu'une manifestation si honorable pour ceux dont elle émane et pour celui qui en est Tobjet, arrivât, d'une manière indirecte , aux oreilles du principal intéressé. C'est de vous seuls qu'il doit l'apprendre ou de vos délégués officiels. On vient de me dire que notre directeur est chez lui, dans son cabinet, où il s'occupe, comme toujours, des moyens de foire prospérer vos titres. Je propose que la com-
iiiMaon exécutire s'y rende pour lui donner les détail» de celte séance et lui annoncer l'insigne honneur que vous venez de lui conférer. Quelle surprise pour son cœur I
{La proposition est votée d'enthousiasme; à tinstunt la commission executive se met en marche, et cinq minutes après elle ramène le directeur en proie à toutes les apparences de Vémotion, Il semble ne céder qu'à la violence et reçoit dans une attitude modeste les applaudissements de rassemblée; à la seconde salve, il porte la main sur sa poitrine et s'incline comme un artiste rappelé après son grand air. Les applaudissements redoublent; il essaie de parler, les sentiments dont il est assailli ne lui permettent de le faire qu'à l'aide de mots entrecoupés.)
LE DIRECTEUR
Messieurs, j'étais loin de m'attendre... ohl non, je ne m'attendais pas au témoignage d'estime que vous m'accordez... Comment aurais-je pu le prévoir?... C'était à mille lieues de ma pensée... J'ai rempli le devoir que m'imposait votre confiance...
200 L'ENTHOUSIASME DES ACtlONNÀlKES.
voilà tout... Rien n*aurait pu me faire soupçonner la faveur dont je suis Tobjet... J'en suis surpris, confondu, émerveillé, ravi...
(L'éloquence du triomphateur ne peut pas aller au delà de ces phrases^ il y supplée en prodiguant à la ronde les poignées de tnain^ La, séance est levée sur ces démonstrations.)