‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 5 sur 83 · LE CRÉDIT MOBILIER, PREMIER ET SECOND ASSISTANTS · texte numérisé non relu

LE CRÉDIT MOBILIER, PREMIER ET SECOND ASSISTANTS

SECOND ASSISTANT, sufvenunt avec plus de brusquerie que le premier.

J'en suis.

LE CRÉDIT MOBILIER, SUrprtS,

Encore ! Mais il y a des échos dans mon cabinet!

SECOND ASSISTANT

Ne vous effarouchez pas, c'est moi ; vous parliez de millions, j*ai répondu : J'en suis. JVn serai toujours. Voyez-vous cette oreille? J'y ai un fil électrique : quelque part qu'on dise : Millions! le fil résonne et j'accours.

(// chante le refrain célèbre d*un opéracomique : LA Clochette) :

Me voilà ! me voilà Pour vous que faut-il faire?

Me voilà, me voilà, me voilà, me voilà!

LE CRÉDIT MOBILIER

Toujours aimable !

SECOND ASSISTANT

Ça ne gâte rien. Plutus et Momus, deux divinités faites pour s'entendre ! Eh bien I c'est convenu, n'est-ce pas? J'y entre, j'en suis.

LE CRÉDIT M0BI1.1ER

H le faut bien ; quand on ne vous ouvre pas lea portes, vous les forcez.

SECOND ASSISTANT, $6 leVOnt,

Allons toucher Targent I

PREMIER ASSISTANT, 86 IcVaUt afiSSi.

C'est cela : allons toucher l'argent.

( Fausse sortie» ) LE CREDIT MOBILIER, les rcienant.

Déjà I Attendez au moins que je vous aiç dit de quoi il est question. Rien au monde de plus origi* nal : vous allez voir.

SECOND ASSISTANT, tOUJOUfS depOUt.

Bah I une chose ou une autre , qu'importe ; pourvu que les millions y soient.

PREMIER ASSISTANT, également debout.

En effet , tout est là : les millions !

LE CRÉDIT MOBILIER

Mais non, mais non ; vous voici de l'affaire , il

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est bon que vous la connaisitiez. Reprenez vos sièges, je vous en prie.

SEGONP ASSISTANT.

Cest pour vous obliger seulement.

PRBMIBR ASSISTANT.

Il est évident que c'est de luxe, mai» dèa que vous y tenez!

( Us se décident à se rasseoir. Le Crédit Mobilier se recueille, jette un regard vers ses bustes afin de les prendre à témoin du travail de sa pensée , se compose une attitude monumentale y et commence ses épanchements,)

LE CRÉDIT MOBILIER

Voici : on n'a pas d'idée de ça. C'est d'une originalité dont rien n'approche. Tout y est neuf: le mot, la chose, la forme, le fond : je n*dime pas ce qui a servi. Vous allez en juger. Prônons d'abord l'étiquette, point si essentiel : c'est là-dessus que tout s'achète. Eh bien! jamais, dans le cours des âges, on n'en a trouvé une qui eût un caractère si ingénieux. Devinez,

(Une pause. U orateur devient solennel { ses deux

' auditeurs font tourner leurs pouces en manière de passe-temps.)

PREMIER ASSISTANT

Dites.

SECOND ASSISTANT

Allez toujours.

LE CRÉDIT MOBILIER, avcc uu sourire majestueux.

Vous renoncez donc?

PREMIER ET SECOND ASSISTANTS, impatientés.

Mais oui, mais oui. Parlez.

LE CRÉDIT MOBILIER, tovjours çrave.

J*en étais sûr ; on ne trouve pas deux fois de ces mots-là : ils font époque. Écoutez-moi et sachez ce que vous allez être. [Lentement et avec un accent à Id hauteur de la révélation,) Vous allez être ce que je suis déjà : le crédit mobilier !!I

(Les deux assistants se regardent étonnés et échangent un sourire,)

SECOND ASSISTANT

Le crédit mobilier ?

PREMIER ASSISTANT

Le crédit mobilier?

LE CRÉDIT MOBILIER, de flus en plus exalté.

N'est-ce pas que c'est furieusement original?

[Il se tourne successivement vers Vun et Vautre de ses interlocuteurs pour s'assurer de V effet de sa confidence; ainsi poussés ils s'exécutent.)

PREMIER ASSISTANT

Très-original.

SECONB ASSISTANT.

Tout ce qu'il y a de plus original. Reste à savoir ce que c'est.

LE CRÉDIT MOBILIER, ptqué.

Comment, ce que c'est ? Comme si le mot ne pariait pas seul. Crédit mobilier, mais c'est tout ce qui existe, c'est la création, c'est la genèse I Citezmoi un seul article qui n'en soit pas : je vous en porte le déQ ? L'argent qui est dans votre bourse ? Crédit mobilier. La montre que vous avez dans votre gousset? Crédit mobilier. Le chapeau qui vous coiffe , Thabit qui vous couvre, les souliers qui vous chaussent? Crédit mobilier, tout ce qu'il 7 a de plus mobilier. Vous me demandez ce que c'est ! Dites-moi plutôt ce que ça n'est pas ?

SECOND ÀSSISTàI^T.

Je comprends; il s'agit d'une succursale au Mont-de-Piété. C'est très-original, très-original!

Non pas absolument, quoique l'idée y touche.

Nous avons l'infini devant nous, Féther, l'espace : seulement il faut choisir. Par exemple I voici les valeurs commerciales, c'est bien de notre ressort ; le papier sûr, le papier fait, à trois signatures : que vous en semble? ,

PREMIER ASSISTANT

Ah I j'y suis ; autel contre autel I Une concurrence à la Banque de France I Elle ne l'aura pas volé! Mais que ne le disiez- vous. sur-le-champ? Peste! le friand morceau! Voilà, par exemple^ qui est très-original.

' LE CRÉDIT MOBILIER

A la rigueur, nous le pourrions; c'est dans ma découverte, c'est dans le mot, mais soyons gêné-» reux, respectons les droits acquis : à chacun ses vi-r gnettes. Au lieu de trois signatures, nous n'en demanderons que deux ; nos statuts nous le permettent.

SECOND ASSISTANT

A merveille; c'est pour démolir le Comptoir d'Escompte. Au fait» il se rattache à de bien mauvais temps, et il a eu de si tristes parrains ! Ouvrir la succession d'un vivant, Tidée est originale, en effet?

LE CRÉDIT «OBILIBR.

N'est-ce pas? Pourtant nous n'irons pas si loin. Il nous reste tant de choses à entreprendre, un si beau domaine, des horizons si vastes. Eh! mon Dieu, j'y songe ; n'y a-t-il pas des avances à fah*e sur dépOts de titres, ceux des chemins de fer, entre autres?

PREMIER ASSISTANT

Et le Sous-Comptoir de ce nom ! Et la Banque I

LE CRÉDIT MOBILIER

Qu'importe ! D'ailleurs nous avons les autres valeurs, et vous savez si le nombre en est grand ; nous avons les escomptes, les reports, et tous les ingénieux virements qui se font à la Bourse et ailleurs; nous avons les comptes-courants, nous avons le prêt sur marchandises, nous avons les petites opérations d'agio, avec ou sans conmiission ; nous avons enfin tous tes emplois possibles deVar-

gent et les ressources illimitées du crédit. Allez, c'est très-original.

SECOND ASSISTANT

Très-original , en effet, puisqu'il s'agit de se faire concurrence h soi-mënie. Çà ! raisonnons de sang- Troid ; nous sommes tous les trois banquiers ou à peu près, et connaissons d'une manière assez pertinente ce qui se rattache à notre profession. Eh bien! que faisons-nous chaque jour dans nos bureaux si ce n'est précisément les opérations que vous venez de rappeler. Les agios , les reports, les primes, les escomptes, les comptes courants, les ressources du crédit, l'emploi de l'argent, qu'est-ce que tout cela? Le fond du métier. Ainsi, de nos propres mains, nous nous ôterions le pain de la bouche. Je le répète, c'est très-original.

Allons, allons, vous exagérez ; il y en aura pour tout le monde. Et puis voici un dernier lot qu* est bien à nous, où le proût est à côté de l'honneur et qui nous place fort au-dessus des capitalistes ordinaires. Que l'État, je suppose, ait un emprunt à contracter : cela s'est vu et se verra

encore; nous accourons alors, comme autrefois Jacques Cœur vers Charles VII , ou comme Samuel Bernard vers Louis XIV ; nous mettons généreusement nos bourses à la disposition de la patrie, afin qu'elle y puise à pleines mains.

PREMIER ASSISTANT

C'est très-original ; malheureusement la place est prise.

LE CRÉDIT MOBILIER

Oui , Targentier ordinaire , je le sais, un être quinteux et ombrageux, s'il en fut ; eh bien î nous lutterons. S'il ne veut pas compter avec nous, nous compterons sans lui. Laissez venir l'occasion.

SECOND ASSISTANT

Soit; mais à quand?

LE CRÉDIT MOBILIER, mélancoUquemcnl .

Qui peut le dire ! I ! [Avec onction. ) N'importe ; notre zèle n'en est pas à cela près ; nous attendrons un siècle, s'il le faut. Les années glissent sur des cœurs comme les nôtres.

PREMIER ASSISTANT

 la bonne heure ; mais les millions du fonds

social?

LE CRÉDIT IIOBII.IBR.

Ils attendront aussi : TÉtat compte sur eux ; ils sont aux ordres de l'État : on se doit à ses convictions.

SECOND ASSISTANT

Le mot est joli, et je demande qu'il termine la «éance. Ainsi , notre compagnie ressemble au Montde-Piété, à la Banque de France, au Comptoir-d* Escompte, au Sous-Comptoir des chemins de fer, à toutes les maisons de banque connues, et pourtant elle n'est ni une maison de banque, ni un Sous- Comptoir, ni une Banque de France, ni un Montde -Piété. C'est en cela qu'elle est véritablement originale.

PREMIER ASSISTAP^T.

Très-originale, très-originale. Passons à la caisse.

LE CRÉDIT MOBILIER, avfc etithousiasme .

Et à la postérité I

SECOND ASSISTANT

J'aime mieux la caisse ; c'est plus sûr.

( Comité secret. C'est là que s'échangent les derniers mois et que se groupent les chiffres définitifs * Pour ne pas blesser les oreilles pudiques y

le huis ehs est généralement demandé : tirons un voile.)

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