‹ Moeurs et portraits du temps, Volume 1Chapitre 78 sur 83 · S XVI · texte numérisé non relu

S XVI

L*B08FtTALtTi DBS AFBOHBi

Quand la cérémonie des toilettes eut été ache« Vée, les deux oDBciers du Star se trouvèrent seuls avec David. Ni Fox ni Baby n'étaient satisfaits de la conduite que celui-ci avait tenue dans le cours

de ces déplorables scènes, aussi lui marquèrent-ils un peu de froideur. Mais David n'eut pas Tair de s'en émouvoir beaucoup..

— Lieutenant, capitaine, dit-il, vous voici quittes et à peu de frais.

— Comment, à peu de frais 1 s'écria Baby, dont ce mot réveillait les griefs , soixante piastres de bardes, au plus bas prix 1 vous appelez ça à peu de fraisi

— Oui , lieutenant , vous pouvez m'en croire. Mes épreuves à moi ont duré trois jours , et j*en ai eu pour six semaines de catarrhes et de courbatures.

— Vous aussi, David? s'écria Baby.

— Moi comme tout le monde ; point de grâce làdessus. Oa n'aborde pas dans l'île des Aphones sans payer ce tribut aux usages du pays. Ces genslà feraient mettre culottes bas à des princes, s'il s'en présentait.

— Choquant 1 choquant I dit Fox scandalisé de l'expression.

-^ Que voulez- vous, capitaine? C'est leur manière; ils regardent ce qui vient du dehors comme

suspect. Si c'est un homme , il est sujet à la surveillance ; si c'est un objet, il est destiné à la destruction. Maintenant que nous voici en règle sur le dernier point , il ne me reste plus qu'a répondre de vos personnes.

— Comment? que dites-vous? s'écrièrent les deux officiers.

— C'est encore la loi, répliqua tranquillement David. Je représente ici l'élément saxon ; à ce titre, je suis votre caution. Si vous étiez Français, cela regarderait mon ami le Basque , qui représente l'élément gaulois.

— Etpuis?ditBaby.

— Rien de plus simple, répondit David en riant; si je suis votre caution , vous êtes mes hôtes. C'est le moyen de ne pas vous laisser échapper. Venez , Messieurs, je ferai en sorte que la jsurveillance soit douce.

Ce fut sur ce ton moitié sérieux , moitié badin, que David apprit aux officiers à quel régime ils allaient être assujettis. Cela ressemblait beaucoup à une captivité; il est vrai que leur geôlier n'épargna rien pour la changer en une fête perpétuelle.

LMLE DES APHONES. 381

Quand ils quittèrent avec lui le monument où ils venaient d'être si cavalièrement accueillis, la foule les attendait à la porte. Le bruit s'était répandu au loin que deux étrangers, revêtus d'un costume singulier, avaient été introduits dans le palais de la surveillance publique, et il n'avait pas fallu davantage pour grossir outre mesure le nombre des curieux. A chaque instant, il s'en formait des couches nouvelles et par rangs si serrés que, livrés à leurs seules forces, jamais Fox ni Baby n'auraient pu 7 avancer d'un pas. Heureusement les magistrats avaient mis à leur disposition un certain nombre d'agents armés du jonc flexible, et ce ne fut qu'ainsi , et au prix d'exécutions sommaires , que nos héros purent se dégager des flots de peuple qui obstruaient les abords du monument. Déjà leur rôle commençait ; ils devenaient la fable du jour, les hommes de la vogue, ils marchaient à la popularité.

Sur divers points du trajet, il se fit pourtant des vides dans cette masse d'importuns , et Baby put exercer son esprit observateur. Ce qui le frappa d'abord , ce fut une quantité considérable de dé-

ut VILE DIS iPHONSS.

combres; on n'avait que cela sous les yeux. A droite, à gauche, devant, derrière lui, le lieutenant voyait les maisons tomber sous le marteau ; ici des cheminées roulaient avec fracas; là des étages s*e(rondraient tout entiers; ailleurs un pan de muraille se détachait et couvrait la rue de débris. Ces ruines attristaient Baby et lui donnaient à réfléchir. Vainement avait-il essayé de pénétrer rénigme de ce gouvernement ; on a vu à quel mécompte cette recherche avait abouti. La voix humaine se refusait à une explication de ce genre; bon gré, mal gré, il fallait recourir à d'autres moyens d'informations. Or, de ces moyens, le plus sûr était I*aspect , la physionomie des lieux ; et à voir tant de ruines , Baby était fondé à se demander si le dernier mot de ce régime ne consistait pas à démolir ce qui avait existé avant lui.

A part cette circonstance , les objets qu'il aperçut lui semblèrent dignes d'attention. La ville ne manquait pas de monuments d'une architecture élégante ou sévère ; les deux côtés de la rivière en étaient bordés comme d'une longue décoration. Il lui parut aussi , dans ce premier coup d'œil , que ce

L'ILE BIS Â^PHONIS. »St

people était éveillé, vif, industrieux, et, qu'à défaut d'autre bonheur, il s'était au moins ménagé celui des castors. Les maisons ne manquaient pas d'apparence, et il y régnait une certaine harmonie, au milieu de beaucoup d'irrégularités; les chaussées étaient en bon état, les quais imposants, les ponts hardis , les boulevards spacieux et bien plantés. Une activité bruyante animait les rues ; des magasins déployaient, aux yeux des passants, leurs étalages somptueux; ici des étoffes, là des tapis, plus loin des objets d'or ou d'argent. Peu de libraires et beaucoup de marchands de comestibles : ce qui laissait supposer que les habitants songeaient plus à la nourriture du corps qu'à celle de l'esprit.

Parmi les découvertes que Baby put faire en che* min , il en est une qui l'étonna : c'est que la capitale des Aphones n'avait ni chevaux , ni voitures. A peine y voyait-on circuler quelques chaises ou quelques palanquins destinés aux personnes valétudinaires ou aux riches indolents. Ces palanquins et ces chaises étaient portés à bras et ne se montraient que de loin en loin. Comment expliquer ce

884 L'ILE DES Â^PHONES.

fait au milieu d'une civilisation «lussi raffinée? Baby en fut si intrigué , qu*il en demanda Texplication à David. Point de carrosses, point de landaus, pas même de coupés, était-ce croyable? Un peuple aussi pimpant, aussi tiré à quatre épingles, se passer de ce luxe? Allons donc!

— Il en a eu , répondit David.

— Ah ! il en a eu , dit Baby ; et depuis quand n'en a-t-il plus?

— Depuis qu'on Ta mis à pied, répliqua David.

— On Ta mis à pied, qu'est-ce à dire? quand?

comment? A propos de quoi? -demanda Baby avec pétulance.

David essaya de le satisfaire; mais ses lèvres s'agitèrent en vain, aucun son ne s'en échappa. Le phénomène se renouvelait. II était évident qu'à son insu, Baby venait de toucher à des matières de gouvernement : de là cette extinction de voix. Mais fallait-il y voir un accident général, ou bien un accident isolé, produit d'une conformation particulière? C'est le problème que se posa le lieutenant , et qu'il se promit de résoudre à la première occasion.

Page 1