LES BAINS EN AMÉRIQUE
Il n'est pas de pays où l'on ait davantage le souci de l'hygiène corporelle qu'aux États-Unis.
Dans son très intéressant récit de voyage, de New-York à la Nouvelle-Orléans, M. Jules Huret nous donne, à ce sujet, les plus curieux détails.
« On trouve, dit-il, dans Ansonia, des appartements de 20 pièces, pour le prix de 25.000 francs, et des appartements de garçon pour 3.500 ou 4 000 francs : deux salons, une chambre à coucher, une salle de bains... »
Chaque appartement a deux salles de bains : une pour les maîtres, une pour les domestiques.
« Dans les sous-sols, une piscine de 32 mètres de long sur 8 mètres de large est à l'usage gratuit des locataires. Cette piscine est alimentée d'eau douce, mais des conduites spéciales peuvent y amener à volonté l'eau de mer. A côté de la piscine, des chambres de repos et toute une installation d'hydrothérapie et de massage. »
A New- York existent, en outre, les Miirs hôtels.
« On appelle ainsi d'immenses hôtels garnis qu'a bâtis à New-
York un millionnaire un peu philanthrope, un peu spéculateur, où l'on reçoit à la nuit, moyennant vingt sous, les hommes sans domicile et d'où les femmes sont exclues. On a relégué les appareils à douches dans le sous-sol. Cinquante cabines avec appareils automatiques sont à la disposition gratuite des clients (4).»
Un multimillionnaire des États-Unis, le sénateur Clarke, a fait ériger à New-York un somptueux hôtel, qui n'a pas coûté moins de soixante millions de francs. Cet hôtel contient, outre la salle de réception, le salon et la salle à manger, de dimensions insolites ; une galerie de tableaux, transformable en théâtre avec une scène tournante ; une salle de concert avec orgue; un observatoire ; une galerie de porcelaines; quinze salles de bains, ayant coûté chacune 8.000 francs; un bassin de natation ayant 30 pieds de long sur 20 de large et qui est continuellement alimenté d'eau filtrée, etc.
Si de TAmérique du Nord nous nous transportons dans l'Amérique du Sud, le décor change.
Un chargé d'affaires en Bolivie, faisant un jour une conférence sur le pays d'où il arrivait, conta, entre autres choses, que les Boliviens ne se lavaient pas. Le propos fut rapporté làbas : ce fut un toile général d'indignation.
Evitons les personnalités blessantes, et admettons qu'envisagé individuellement, le Bolivien n'ait pas systématiquement horreur de l'eau, pour V usage externe. Mais, si on passe du point de vue particulier au point de vue général, force est de reconnaître que le chargé d'affaires de France en Bolivie avait parlé en observateur.
(1) La ville de Chicago a inauguré, en 1904, des bains flottants pour les pauvres, avec entrées pour un sou. C'est un bienfaiteur, M. Keway Weader, qui a donné à la ville le bateau et l'installation.
A Oruro, nous dit quelqu'un qui a visité la Bolivie, M.Emile Barbier, à Oruro, l'étranger qui, d'aventure, s'enquiert d'un établissement de bains, passe ipso facto à l'état de bête curieuse.
A Cochabamba, on l'envoie à Calacala : Calacala, c'est un petit bourg distant de 3 kilomètres où coule un torrent. On peut s'y baigner, quand il y a de l'eau, en compagnie des chevaux, des mulets et des chiens. Encore faufr-il ne pas craindre d'affronter la température ambiante, qui forcément est assez basse à l'altitude où se trouve Cochabamba.
A Sucre, la recherche d'un établissement de bains fait sourire de dédain ou de compassion.
A Potosi, l'altitude excessive de la ville empêche sans doute la canalisation des eaux pour un objet aussi frivole qu'un bain. Et, lorsque, en désespoir de cause, on arrivera à La Paz, on sera tout heureux, après plusieurs mois de voyage, de découvrir un tenancier de bains, qui mettra à votre disposition des baignoires dont la forme en sabot rappelle exactement celle dans laquelle Marat reçut la mort (4). ^
En France, dans nos provinces reculées, on n'en trouve pas toujours autant.
(1) Tour du Monde, 16 février 1907.