LIVRE VI. — LES SPECTACLES
La tragédie, bien plus encore que la comédie, ne pouvait prétendre exclusivement qu'à l'intérêt de la petite minorité des gens instruits. La multitude, qui était accoutumée aux spectacles de l'arène et dont les nerfs étaient difficilement ébranlés, même par les réalités les plus grossières, ne pouvait que bien difficilement trouver du goût au jeu d'apparences de la scène, et ne voyait que des ombres, insaisissables pour elle, dans les figures du monde idéal. Qu'était pour eux Hécube? Même dans la classe des gens qui se piquaient d'éducation, le nombre de ceux qui, au théâtre, ne préféraient pas à la mise en scène des destinées des rois et des héros de l'âge primitif de la Grèce les scènes gaies de Plante, si pleines de ressemblance avec celles que le présent offrait de toutes parts, sous d'autres formes, ne fut probablement jamais très -grand. De plus, le costume déjà donnait aux tragédiens l'air de revenants d'un autre monde. Ces figures bizarres, marchant avec la chaussure du cothurne comme sur des échasses, rembourrées, drapées de longues robes traînantes de toutes les couleurs, coiffées de hautes perruques et couvertes d'un masque, percé à l'endroit de la bouche d'une si large ouverture que l'acteur semblait toujours prêt à dévorer les spectateurs, devaient paraître hideuses ou, pour le moins, ridicules à bien des gens^ Philostrate raconte que les habitants d'une ville en Bétique, voyant pour la première fois un tragédien, en eurent une telle peur qu'ils s'enfuirent du théâtre. Déjà dans les derniers temps de la république, la magnificence de la mise en scène était le meilleur, pour ne pas dire le seul moyen de retenir le public, quand
1 Lucien, De saltat., 27. — Philostrate, Apollonius de Tyane, V, 195, p. 89, éd. K.
on jouait la tragédie. Des évolutions militaires, exécutées par des troupes nombreuses à pied et à cheval, d'énormes processions triomphales et autres, dans lesquelles on faisait grande parade de costumes étrangers et somptueux, ainsi que de splendeurs de toute espèce, et voyait passer sur la scène des navires, des chars et tout le butin de la guerre, voire même des girafes et des éléphants blancs, ce qui faisait durer les pièces quatre heures et plus, tels étaient les spectacles qui formaient l'attrait principal des tragédies, même pour la société instruite, au temps d'Horace ^
Verum equiti quoque migravil ab aure voluptas Oranis ad incertos oculos et gaudia vana
dit le poëte. Même ceux qui cherchaient, au théâtre, les jouissances de l'art, y venaient moins pour l'œjivre dramatique que pour la représentation scénique, moins pour admirer le poëte que pour applaudir l'acteur. La conséquence naturelle de cette disparition complèle de l'intérêt pour l'art dramatique fut la dissolution même de la tragédie, dans laquelle on sacrifia la liaison nécessaire pour justifier le dénouement dramatique, comme une chose devenue indifférente aux spectateurs, et ne conserva que les scènes prêtant le plus à l'effet et offrant en même temps aux acteurs la meilleure occasion de déployer leur art. S'il y a tout lieu de croire qu'on représentait encore à Rome et en province, dans les provinces grecques notamment, des tragédies complètes à des coupures près, il est probable cependant qu'il cessa d'en être
Épitres, II, 1, 181-187.