‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarques (volume 4)Chapitre 205 sur 265 · LIVRE Vfl. — LES VOYAGES · texte numérisé non relu

LIVRE Vfl. — LES VOYAGES

Péninsule, Pouzzoles et Brindes; mais cette belle route, pleine d'animation, servait aussi beaucoup aux amateurs des parties de plaisir plus courtes.

On y voyait l'homme riche, fatigué de la ville, rouler vers sa villa, dans les monts albains, avec une hâte qui eût pu faire croire qu'il courait à un incendie, et cela pour s'ennuyer de même à la campagne, y bâiller à son aise, ou retourner bientôt à Rome'. C'est là que l'affranchi parvenu faisait parade de ses ponies, qui lui avaient coûté si cher^, et que les beautés hardies et en vogue se mettaient en évidence avec leur cortège d'hommes^; là roulait aussi Cynthie, au dire de Properce, sous le prétexte d'aller adorer Junon à Lanuvium, mais en vérité pour se donner en spectacle, et faire admirer son adresse à guider ses chevaux. La belle, au grand dépit du poëte, était accompagnée d'un rival dans une voiture tendue de soie, à côté de laquelle couraient deux chiens molosses, portant de grands colliers^.

Le temple de Diane près du bois sacré d'Aricie, où se célébrait une fête, dans la saison des plus fortes chaleurs, était aussi un but de pèlerinage pour les femmes, qui venaient, en grand nombre, faire à la déesse l'hommage de leurs vœux , avec des couronnes dans les cheveux et des torches à la main^. Il ne devait pas manquer non plus de jeunes hommes qui, suivant le conseil d'Ovide, profitaient de cette occasion pour former de tendres liai-

1 Lucrèce, III, 1063.

2 Horace, Épodes, 4, 14 (et Appiara mannis terit). ^ Cicéron, Pro Cœlio, 14, 34, etc.

^ Properce, IV, 8, 15-26 ; voir aussi II, 32, 9.

^ Ovide, Fastesj III, 269.

sons'. Le fait que, vers la fin du premier siècle au plus tard, toute une colonie de mendiants s'y était établie, prouve assez combien ce lieu était fréquenté^. Aujourd'hui, cette vie brillante et animée, dont les tableaux, si variés jadis, se succédaient rapidement sur la a reine des voies », comme on l'appelait, est remplacée par la plus profonde solitude. Des deux côtés de la route on voit s'étendre, sans fin, les surfaces onduleuses de la Campagna, sur la verdure de laquelle se dessinent les arches à demi ruinées des aqueducs. Par -ci par -là une maison à teinte grise borde le chemin. Quelquefois aussi, mais rarement, une voiture à deux roues, chargée de barriques de vin empilées les unes sur les autres, roule sur le pavé antique. On n'y voit que des pâtres de la Campagna à cheval, poussant des troupeaux de moutons et de gros bétail devant eux, et on n'entend, de loin, que le chant mélancolique de quelque laboureur.

L'animation de la voie Appienne persistait jusqu'au delà d'Albe et de Lanuvium, car le flot principal des voyageurs se roulait vers la Campanie, les uns pour chercher dans ce paradis, en quelque sorte destiné par la nature à défrayer l'oisiveté de jouissances, mais surtout sur les bords du ravissant golfe de Naples^, de la récréation ou le recouvrement de la santé, les autres pour s'y abandonnera toute sorte d'orgies et de débauches. Cette contrée était,

1 Ovide, Art d'aimer, I, 259.

2 Juvénal, IV, 117. — Le scoliaste de cet auteur dit qu'elle se composait surtout de Juifs. — La colonie existait près de Genzano, d'après Preller.

3 Cicéron, ad Atticum, 2, 8, 2, dit : Crater ille delicatus ; puis, 5, 17 : Locus.... animos ad consolandos accommodatus. — Ovide, Métamorph.j XV, 711 : Urbem in otia natam.

depuis longtemps, le lieu de rendez- vous du beau mondée Sur ce golfe, auquel une suite continue de bourgs, de villes et de brillantes villas prêtait une bordure comparable à un collier de perles, depuis Misène jusqu'au gracieux bourg de Sorrente^, se trouvait Baïes, la plus luxueuse ville d'eau du monde ancien, assise sur la plage même, dans l'encadrement d'une guirlande de vertes montagnes. Cette petite ville était richement pourvue d'établissements grandioses pour le traitement des malades, de magnifiques habitations et de somptueux édifices pour l'amusement des visiteurs bien portants^; elle resplendissait de nombre de palais impériaux, dans la construction desquels chaque souverain avait mis son amour-propre à éclipser ses prédécesseurs par sa magnificence. Des villas s'y élevaient partout, les unes dominant sur des hauteurs d'où la vue s'étendait au loin, les autres bâties sur le bord de la mer^, ou y formant saillie ^ Tous ces bâtiments somptueux formaient entre eux comme une ville à part ^, dont l'étendue allait probablement toujours en croissant; du moins distinguait -on, déjà au commencement du deuxième siècle, entre l'ancienne Baïes, où mourut Adrien^, et la nouvelle. Il paraît qu'elle continua à s'agrandir même dans les siècles suivants, puisqu'on sait, par la biographie d'Alexandre Sévère (chap. XXVI), que ce prince y fit élever de magnifiques palais, ainsi que d'autres constructions,

1 Cicéron, Pro Plancio , chap. xxvi, 65 : Quum plurimi et lautissimi in iis locis soleant esse.

2 Horace, Épîtres, I, 17, 52.

3 Dion Cassius, XLVIII, 51.

^ Pline le Jeune, Lettres, IX, 7.

5 Horace, Odes, II, 18, 20. —Virgile, Enéide, IX, 709, etc.

6 Strabon, V, 4, 7, p. 246 C.

"' D'après le Catal. Imp.

et établir des étangs alimentés par la mer. Pendant cinq siècles au moins, Baies resta la ville de plaisir la plus renommée et la plus fréquentée du monde ancien ^ C'est plus tard seulement que la malaria, dont l'influence paraît d'ailleurs s'y être un peu fait sentir en tout temps ^, s'appesantit sur ses plages, de plus en plus abandonnées ^ Mais auparavant, la merveilleuse beauté de la nature^ l'admirable transparence et la douce sérénité de l'air, l'azur du ciel et de la mer, tout y conviait à jouir du présent et à oublier le reste du monde, dans la béatitude. Des fêtes splendides, auxquelles un pareil cadre prêtait un double charme, s'y succédaient sans interruption. Sur les vagues de la plus douce des mers se balançaient d'innombrables barques et gondoles, peintes de toutes couleurs. Par moments, on voyait majestueusement voguer au milieu d'elles une superbe galère impériale^, ou bien les barques lutter

1 Déjà Varron composa une satire sous le titre de Bajae {Recueil des fragments de satires, d'Oehler, X, 1), dans laquelle il dit, au sujet de la vie qu'on y menait, sans doute : Quod non solum innuba? fiunt communes, sed etiam veteres puellascunt (puerascunt ?) et multi pueri jîuellascunt.

Voir, à cet égard, pour les derniers temps de l'empire : Vie de l'empereur Tacite, chap. vu; Florien, chap. vi; Symmaque, Lettres, I, 7, 8; V, 93; VII, 24; VIII, 23; Ausone, Mosella, 346; Ammien, XXVIII, 4, 18; Muller, Gen. œvi Theod., II, p. 34.

2 Cicéron, Ad fam., IX, 12, 1 : Gratulor Baiis nostris, si quidem ut scribis, salubres repente faclaî sunt, etc.

3 Andréa, BelV aria di Baja, dans le Bull. Nap., N. S., II, p. 74^ etc. — Voir aussi Cassiodore, Var., IX, chap. ii. — Pétrarque, Ep. fam-, V, 4 : Vidimus illum hybernis mensibus peramœnum sinum, quem sol aestivus, nisi fallor, infestât. — Les bains de Baies attiraient encore du monde au temps de Pétrarque^ et même jusqu'au commencement du dix-septième siècle.

* A comparer avec le récit de la tentative faite pour noyer Agrippine dans Tacite, Annales, XIV, 5.

de vitesse entre elles dans des régates ^ . Des bandes joyeuses, parées de couronnes et de guirlandes de roses, étaient réunies pour festiner, soit à bord des embarcations, soit sur la plage, où rien n'était plus commun que de voir des personnes avinées se promener à pas chancelants. Du matin au soir, le rivage et la mer qui le baigne retentissaient de chants d'allégresse et d'une musique bruyante 2. Des couples tendres cherchaient la solitude dans les bosquets de myrthes^ ou se faisaient ramer en mer. La fraîcheur du soir et des nuits étoilées invitait à de nouvelles fêtes et parties de plaisir"*; aussi le sommeil des baigneurs était-il interrompu, tantôt par des sérénades, tantôt par des disputes de rivaux en conflit. La mollesse et la licence effrénée du genre de vie qu'on menait aux bains de Baïes étaient proverbiales. Sénèque appelle cette ville une hôtellerie de vices, et déjà Cicéron craignait qu'on ne lui fit un reproche de s'y rendre, dans un temps de calamité publique^. Des viveurs, que leur insolvabilité avait chassés de Rome, mangeaient à Baïes l'argent de leurs créanciers en festins d'huîtres^. Ceux qui, comme Aulu-Gelle^, s'y contentaient d'innocents et honnêtes plaisirs, n'y furent probablement jamais très-nombreux. Baïes était surtout beaucoup courue parles femmes, et plus d'un baigneur, dit Ovide*, au lieu d'en revenir guéri, comme il

1 Ausone, Mosella,20\, puis 345, etc.

2 Sénèque, Lettres, 51. — Cicéron, Pro Cœllo, 15 et 20. et m Clodium, 4.

3 Celse, II, 17, mentionne les bains « super Bajis, in myrtetis ». * Tacite, loco citato.

s Cicéron, Ad fam., IX, 3.

6 Juvénal, XI, 49.

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