LIVRE VI. — LES SPECTACLES
Chez les Romains, les dompteurs d'animaux semblent avoir, précisément, pris à tâche de dresser les bêtes pour les choses les plus contraires à leur instinct naturel. Des taureaux sauvages laissaient danser de jeunes garçons sur leur dos^ , se posaient sur leurs pieds de derrière^, trottaient dans l'eau en compagnie des chevaux.^, et se tenaient immobiles, comme des cochers, sur des voilures à deux chevaux , lancées à grande vitesse'*. Des cerfs apprenaient à obéir au frein ^, des panthères à marcher sous le joug^. Des grues décrivaient des cercles en courant^ et se battaient entre elles ^. De paisibles antilopes s'entre-choquaient avec leurs cornes, jusqu'à ce que l'une de ces pauvres bêtes, ou toutes les deux , restassent mortes sur la place ^. On amenait des lions jusqu'au dernier degré de la docilité du chien. Dans les spectacles de Domitien, l'on en vit qui prenaient des lièvres dans l'arène, les tenaient entre leurs dents sans les mordre, puis les lâchaient et les ressaisissaient de nouveau ^". Des éléphants s'agenouillaient sur un signe de leurs instructeurs nègres ^^ , exécutaient des danses, avec accompagnement de cymbales agitées par l'un d'eux^^, se mettaient
1 Martial, V, 31.
2 Élien, Nat, anim.. Vil, 4.
3 Dion Cassius, LXVI, 25.
^ Pline, Hist.nat.,\Ul, 181.
•'» Martial, I, 104, 3, etc. — Il est aussi question de cerfs apprivoisés dans les Institutes, II, 1, 15.
'' Martial, ibid.
' Pline, Hist. nat.y X, 59.
« Dion Cassius, LXVI, 25.
0 Martial, IV, 35; 74.
10 Le même, I, 6; 14; 22; 48; 51; 104.
11 Le même, I, 104; VIII, 74. — Sénèque, Lettres, 85, 41, — Caylus, Recueil d'antiquités, VI, pi. l.
12 Élien, Hist. lud., c. xiv, 5.
à table, portaient à quatre un cinquième en litière, comme une femme en couches, marchaient sur la corde tendue ^ , et écrivaient du latin ^. Pline assure même que, dans une compagnie d'éléphants, que l'on dressait ensemble, l'un des élèves , apprenant plus difficilement que les autres , ce qui lui valait souvent des menaces de coups, fut surpris une nuit répétant lui-même sa leçon pour s'exercer^. Les Romains avaient une espèce de tendresse pour les éléphants, dans la douceur et l'intelligence desquels ils retrouvaient quelque chose d'humain. Aux spectacles de Pompée, où l'on tua un assez grand nombre de ces animaux, ils excitèrent la compassion du peuple à un tel point que l'impression tourna presque au contraire de l'effet qu'on avait voulu produire^'.
Avec les représentations d'animaux apprivoisés ou savants, alternaient les combats d'animaux sauvages, poussés les uns contre les autres : tels ceux du rhinocéros avec l'éléphant^, l'ours ouïe buffle, de l'éléphant avec le buffle et ainsi de suite. On s'ingéniait à surexciter encore, par toute sorte de moyens, la férocité naturelle des bêtes. On les animait avec des claquements de fouet ^, on les bles-
Hist. nat., VIII, 4, etc.; Plutarque, De fort., c. m; Élien, Nat. anini., II, 11.
1 Pline l'Ancien, au passage précité; Suétone, Galba, chap. vi. — Voir aussi la version différente de Dion Cassius, LXI, 17.
2 Élien, Hist. anim., II, 11 ; Pline, Hist. nat., VIII, 6.
3 Voir aussi Plutarque, De solert. anim., chap. xii, 3.
* Comparez là-dessus avec la simplicité du rapport de Cicéron {Ad fam., VII, 1), témoin oculaire, le récit de Pline l'Ancien {Hist. nat., VIII, 21), ou celui de Dion Cassius (XXXIX, 38), bien plus chargé encore.
^ Dion Cassius, LV, 27.
« Sozomène, Hist. ecclés., VII, 29.
sait avec des aiguillons^ et des tisons^, on leur jetait des mannequins de paille, enveloppés de chiffons de couleur^, que, dans leur rage , ils relançaient dans l'air'*.
At me (toga velat) quse fuiias passa est et cornua tauri Noluerit dici quam pila prima suam^.
Ce n'était pas tout : on les attachait aussi deux par deux à des longes, et le peuple ne se connaissait plus de joie quand, rendus furieux par cet accouplement forcé, ils s'entre-déchiraient.
Puis paraissaient des chasseurs éprouvés et bien armés qui, avec des chiens parfaitement dressés^, de race britannique, écossaise surtout, savaient tenir tête, isolément ou en troupe', aux bêtes les plus féroces. Les chiens écossais étaient recherchés déjà du temps de Strabon^, et pour les spectacles de Symmaque encore on en fit venir dans des cages de fer^. L'arc, le javelot et la lance, dans le maniement desquels , comme nous l'avons déjà vu , les Maures et les Parthes étaient surtout maîtres^, triomphaient
1 Voir la Mosaïque de Borghèse avec le commentaire de Henzen. — Taurocentsej I. R. N. 2Z11.
2 Livre des spectacles, 19. — Ruinart, Acta mart., p. 171.
3 Cicéron, Pro C. Cornelio de maj. or., 1 fr. : Videlicet homines fœneos in médium ad temptandum periculum projectos.
* Martial, Livre des spectacles, 9, 19, 27.
-' Le même, II, 43, 6.
»5 Comme la chienne sur laquelle Martial (XI, 69) a fait ces jolis vers
Amphitheatrales inter nutrita magistros Venatrix, silvis aspera, blanda domi, Lydia dicebar, domino fidissima Dextro.
7 IV, 5, 2, p. 199. — Voir aussi Gratius Faliscus, Cyneg.j 174, etc. ; Nemesianus, Cyneg., 124, etc.
8 Symmaque, Lettres, II, 77.
9 Hérodien, I, 15.
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même du lion et de la panthère, de l'ours et de l'urée On voyait aussi quelquefois , dans l'arène , des bestiaires tuer l'ours d'un coup de poing, habilement asséné sur la tête-, et vaincre le lion sans difficulté, après l'avoir ébloui en lui jetant un manteau sur les yeux^. Les combats de taureaux, très à la mode en Grèce et particulièrement en Thessalie'', puis également introduits à Rome par Jules César^ s'y renouvelèrent souvent dans la suite. On opposait des hommes, combattant soit à pied^, soit à cheval, à ces animaux farouches, qu'on ne faisait qu'irriter de plus en plus en leur présentant des morceaux d'étoffe rouge ^. Les cavaliers pourchassaient le taureau , à la manière thessalienne, jusqu'à ce qu'il fût harassé de fatigue, puis le terrassaient en le saisissant par les cornes. Claude fit combattre un détachement de sa garde prétorienne à cheval, sous le commandement de ses officiers, contre des panthères d'Afrique; Néron, des cavaliers du même corps, contre quatre cents ours et trois cents lions*.
Mais qu'était-ce que ces spectacles de l'amphithéâtre , à côté de ces terribles exécutions capitales où, dans l'arène
i Livre des spectacles, 15. 27.
2 Pline, Hist. nat., VIII, 34.
3 Ibid., 54.
* Artémidore, Onirocr., I, 8, p. 15. — Voir aussi Anthol. Pal., éd. Jacobs, II, 192 (IX, 543). — Le Recueil des Inscr. gr. mentionne de ces combats à Milet (2858) et à Smyrne (3212); Aristide {Or. XXV, éd. Jebb., p. 324), à Pergame.
•' Pline, Hist. nat., VIII. 182. — Appien, B. C, II, 102. — Vellejus Patercu'.us, II, 56.
« H. A., Gallieni duo, chap. xii.
7 Ovide, Métam., XÎI, 103.
8 Suétone, Claude, chap. xxi ; Dion Cassius, LXI, 9. — Nous réservons pour l'annexe n» 2 une notice plus détaillée sur les différentes espèces d'animaux que les Romains faisaient paraître et employaient dans leurs spectacles.