LIVRE IX. — LES BEAUX-ARTS. — LA MUSIQUE
par exemple, étant fatigué même", il ne s'asseyait point, ne crachait pas, ne s'essuyait le front qu'avec la main ou avec son habit1, commençait toujours par apostropher le peuple en ces termes : « Messeigneurs, veuillez me prêter une oreille favorable2 ! » A la fin du morceau, on se recommandait de nouveau, en fléchissant les genoux et saluant de la main en signe d'hommage, à la faveur de l'auditoire et on attendait son arrêt avec une appréhension simulée ou réelle 3.
Les virtuoses, même les plus célèbres, n'abordaient pas facilement la scène, sans avoir pourvu d'avance à des applaudissements payés. Si une pareille précaution se trouvait être excusable quelque part, c'était, même abstraction faite des égards commandés par la compétition au prix, chez des artistes obligés de se faire entendre devant des milliers d'auditeurs de la basse classe, nullement chiches de manifestations de leur déplaisir : aussi, les citharèdes n'avaient-ils que trop souvent le malheur d'être hués au théâtre de Pompée *, ce qui justifiait leur air tremblant à l'entrée en scène s. Il est certain- que le nombre des gens n'ayant pas d'autre métier que celui d'applaudir un Ganus ou un Glaphyrus, n'était pas petit à Rome, et que la claque y passait pour un métier lucratif 6.
1 Tacite, Annales, XVI, 4. — Suétone, Néront ch. xxiv.
2 Dion Cassius, LXI, 20.
3 Tacite, ibidem.
4 Martial, XIV, 166 (cithara) :
De Porapejano saepe est éjecta theatro, Quaeduxit silvas detinuitque feras.
5 Epictète, Diss., Iï9 16, 9.
6 Martial, IV, 5, 8.
Une impression nabilité si vive et si générale que celle du public de Rome, pour la musique, devait, nécessairement aussi, conduire au dilettantisme dans l'exécution musicale. Certes, le vieux préjugé romain, qui regardait comme malséant pour l'homme libre, l'homme de qualité surtout, non-seulement d'acquérir une habileté professionnelle au chant et au jeu, mais déjà que l'on s'occupât seulement de pareils arts pour son -amusement, s'était longtemps élevé contre cette mode. Mais, depuis longtemps aussi, l'ancienne sévérité avait, par suite de l'influence progressive de la culture et des mœurs grecques, fait place, également en ce point, à une tolérance de plus en plus large. Déjà du temps des Gracques, il y avait à Rome des écoles de danse et de chant, fréquentées par de jeunes garçons et de jeunes filles de bonne famille, de noble maison même, au grand déplaisir, il est vrai, des personnes à principes plus austères *. Mais on ne tarda pas à juger cette pratique avec plus d'indulgence, au moins quand il s'agissait de l'application à l'art et à l'exercice du chant. Cicéron, dans un dialogue rapporté à Tan 91 avant Jésus-Christ, fait dire à un des premiers personnages de la Rome d'alors, l'orateur L. Licinius Grassus, qui avait été consul en 95 et censeur en 92, et cela en termes exempts de l'ombre même d'une désapprobation, que son ami, le chevalier Numérius Furius, un père de famille, pratiquait encore dans l'occasion, en amateur, l'art du chant, qu'il avait appris enfant2. Il est vrai que si un homme
* Macrobe, Sat., II, 10.
2 Gicéron (De orat., III, 23, 86 et 87) dit, à propos de la distinction entre les amateurs et les artistes : Valerius cottidie cantabat, erat enim scenicus, quid faceret aliud?... Puis : At Numérius Furius, familiaris noster, quum est commodum, cantat. Est enim pater familias, est eques Romanus, puer didicit quod discendum fuit..