LIVRE VIII. LE LUXE ROMAIN
est possible que ce courant d'importation régulier en ait amené et fait accumuler, à Rome, des masses, comme on en voit maintenant encore en Russie, où le seul couvent de Troïtza offre, en chasubles, habits épiscopaux, parements d'autel et draps mortuaires, plus de perles, peut-être, que tous Jes autres pays de l'Europe réunis; où, dans beaucoup de gouvernements, de simples paysannes en portent de deux cents à trois cents, souvent même jusqu'à mille et plus, au cou et dans les cheveux; où, comme à Nijni- Novgorod, les plus pauvres femmes de pêcheurs même ont deux ou trois rangs de perles véritables autour du cou *.
A Rome, Néron put faire décorer ses petits appartements pour les rendez-vous d'amour (cubilia amatorià), dans la Maison d'Or probablement, tout en perles, avec une telle profusion que, sans doute, les murs devaient en être complètement tapissés 2. Les dames romaines en portaient, surtout comme pendants d'oreilles, ce qui, suivant Pline l'Ancien, était aussi la grande ambition des femmes pauvres, parce que, disaient-elles, une grosse perle à l'oreille faisait, dans la rue, le même effet que d'y paraître précédées d'un licteur. Cependant on appliquait aussi des perles aux chaussures; on en garnissait non-seulement les cordons et les attaches des souliers, mais on en couvrait même des pantoufles3. Galigula portait des souliers ainsi garnis4. On dépensait souvent, pour se donner ce
Sullana tempora minutas et viles Fenestella tradit, manifesto errore, cum vElius Stilo Jugurthino belle- nomen unionum imponi cum maxime grandibus margaritis prodat. — Pline, ici, ne réfute évidemment comme erronée que la seconde partie de l'allégation de Fenestella.
1 Haxthausen, I, 87 et 309.
2 Pline, ffist. nat.,XXX\U, 17.
3 Ibidem, IX, 114.
4 Ibidem, XXXVII, 17. — Margaritarum sacculi (XXXIllj 14);
luxe, des sommes indubitablement très-fortes. Sénèque dit, sans exagérer beaucoup, on peut le croire, que les dames portaient quelquefois à leurs oreilles le prix de deux ou trois terres1. On manque de données plus précises. Jules César, lors de son premier consulat, en 59 avant Jésus- Christ, époque où les perles étaient encore à Rome une rareté, acheta, au prix de six millions de sesterces (1,631,250 francs), une perle pour la mère de Marcus Brutus, Servilia, qu'il aimait beaucoup2 ; mais d'un pareil acte de galanterie du plus grand homme de son siècle, auquel il arrivait aussi, parfois, de vouloir imposer, même par des extravagances, on ne peut rien conclure sur les prix moyens des belles perles. Ce que Pline rapporte de l'une des épouses [de Caligula, Lollia Pauline, ne peut guère non plus servir de mesure. Notre auteur l'avait vue non dans une grande solennité, mais à de modestes fiançailles, avec une parure d'émeraudes et de perles, garnissant toute la tête, les cheveux, les oreilles, la gorge et les doigts. L'ensemble de cette parure représentait une valeur de 40 millions de sesterces (10,876,000 francs), constatée par des pièces dont la production immédiate n'eût souffert aucune difficulté. Ce n'était pas un présent de l'empereur, époux de Lollia Pauline, mais un héritage de famille, provenant des exactions commises, en Orient, par le grand-père de la dame, M. Lollius, exactions dont la notoriété lui avait fait encourir la disgrâce de C. César et l'avait obligé à se suicider par le poison, en l'an 2 avant Jésus-Christ3. Pour la richesse énorme, en bijoux, des fa-
■ Sénèque, Remed. fort., 16, 7 ; de Benef., VII, 9, 4.
2 Suétone, César, ch. l.
3 Pline, Hist. nat., IX, 117 : Margaritisque opertam, alterno texto fulgentibus toto capite, crinibus, auribus, collo, digitisque.
LIVKE Vlll.
LE LUXE ROMAIN
milles de ces hommes, à la disposition arbitraire desquels étaient échus en proie les trésors des princes de l'Orient, il n'y a, dans les temps modernes, de termes de comparaison que les richesses analogues rapportées d'Amérique, au seizième siècle, par les conquérants espagnols du Nouveau Monde, et de l'Inde, au dix-huitième, par les nababs anglais. I^e cadeau de noce que Fernand Oortès fit à sa fiancée, en 1529, se composait de cinq bijoux en émeraudes taillées et montées sur or, avec le plus grand art, par des bijoutiers mexicains, ainsi que richement ornées de perles. Des marchands génois avaient offert, à Séville, 40,000 ducats pour un seul de ces bijoux. Toute la parure fut perdue en 1541, dans un naufrage, lors de l'expédition contre Alger1. Clive, qui s'était promené dans les magasins de Mourschadabad, au milieu de monceaux d'or et de joyaux, avec la liberté de prendre tout ce qu'il eût voulu, fit preuve en cette occasion, comme en beaucoup d'autres qui s'offrirent à lui dans l'Inde, d'une grande modération ; cependant ses achats de diamants, dans la seule ville de Madras2, atteignirent une somme de 25,000 livres sterling, et un écrin de bijoux de sa femme fut estimé à 200,000 livres sterling, soit 5 millions de francs3. Peut-être lady Clive possédait-elle plus de bijoux que les plus grandes princesses de son temps. Le fameux collier, que Marie-Antoinette avait trouvé trop cher pour elle, ne coûtait que 1,600,000 francs4, tandis qu'Auguste le Fort, électeur de Saxe, avait eu pour plus de 2 millions
1 King, p. 299, etc.
2 Macaulay, Sir John Malcolms life oflord Clive: He invested great sums in juvels, then a very common mode of remittance from India.
3 Vehse, XIX, 220.
* King, p. 116.
de pierreries sur un seul habit1. Encore aujourd'hui, le luxe des perles et des bijoux est considérable en Orient. En Perse, les dames portent, entre autres objets de parure, des bracelets et des anneaux de pied en perles, les dames de qualité même un bouquet de diamants de grand prix ; et l'on y voit souvent des boucles de ceinture garnies de pierres précieuses d'une valeur de mille à deux mille ducats 2. D'ailleurs il y eut, en Europe, au moyen âge aussi, un grand luxe de perles et de pierres précieuses, le plus grand à la cour de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. On estimait son costume de fête, tout garni de perles et de pierres précieuses, à 200,000 ducats; son chapeau n'était pas moins remarquable de magnificence , et les dames d'atour de la duchesse recevaient, annuellement, 400,000 écus de Brabant pour leur parure3. Le luxe des bijoux précieux s'accrut encore, dans une mesure considérable, après la découverte du Nouveau Monde. Marie de Médicis, au baptême de son fils, portait une robe garnie de 32,000 perles et de 3,000 diamants. Dans l'inventaire des bijoux de Meinhard de Schoenberg, mort en 1625, les bijoux en perles couvrent seuls deux pages in-folio d'une écriture très-serrée; on y voyait figurer trois colliers, avec des roses en perles, et quinze grosses perles, dont la vente produisit 3,286 florins4. L'art d'imiter les perles n'a été inventé qu'en 1680, par Jacquin à Paris, d'où l'on exporte, chaque année,, pour la valeur d'un million de francs de fausses perles, assure-t-on 5.
1 Vehse, XXXII, 38.
2 Polack, la Perse, I, 146, 157, 162.
3 Falke, I, 262 à 269, et King, p. 63 à 66.
4 Le même, I, 153.
5 King, p. 276, etc.