‹ Moeurs romaines du regne d'Auguste à la fin des Antonins. Traduction libre, faite sur le texte de la 2. éd. allemande, avec des consideration générales et des remarquesChapitre 71 sur 217 · LIVRE VIII. LE LUXE ROMAIN · texte numérisé non relu

LIVRE VIII. LE LUXE ROMAIN

pour l'appréciation duquel le monde contemporain n'offre plus, heureusement, que peu d'analogies, il faut reconnaître que l'on arrive rarement à conclure, de la comparaison du luxe des anciens avec celui des modernes, à une supériorité du premier sur le second,, mais bien plus souvent, au contraire. Ce résultat ne saurait surprendre, si l'on tient compte de ce fait que, dans l'antiquité, les conditions du temps étaient, dans presque toutes les branches du luxe, bien moins propices au développement de celuici que de nos jours. On ne perd que trop facilement de vue l'étroite circonscription territoriale du monde des anciens, comparativement au monde actuel, sa pauvreté relative et l'infériorité des ressources que la terre y offrait aux hommes. Le territoire de l'empire romain n'atteignait pas les deux tiers de la superficie de l'Europe moderne, et, quant au reste du globe, une petite partie seulement en était accessible aux Romains. Les pays d'Orient, comme tous les pays appelés barbares en général, ne livraient à l'empire romain qu'une faible partie de leurs riches produits. Dans une grande partie des provinces mêmes de Fempire, la culture venait à peine de naître; la production y était encore peu développée et, même dans les mieux cultivées, elle se trouvait encore, sous bien des rapports, très-éloignée du point qu'elle y a atteint de nos jours. L'exploitation des trois règnes de la nature pour les besoins de l'homme, le développement artificiel et la multiplication de leurs ressources, étaient, malgré des progrès certains et notables, relativement encore très-imparfaits. Les inventions les plus importantes pour la civilisation n'étaient pas encore faites, et mille sources qui contribuent à l'accroissement du bien-être, ou n'avaient pas été découvertes, ou étaient encore inaccessibles. Le t. m. 10

commerce des pays entre eux, l'échange mutuel de leur superflu, malgré les efforts gigantesques et justement admirés du génie romain pour le faciliter, était également très-loin d'égaler le commerce international qui se fait de nos jours ; en général, à bien des égards, et le commerce et l'industrie étaient encore dans l'enfance. Aussi de plus grands moyens, de plus grands efforts, et des dispositions plus compliquées étaient-elles presque partout nécessaires alors, pour que l'on arrivât à se procurer les mêmes jouissances qu'aujourd'hui, si toutefois l'on excepte celles que la nature prodiguait déjà spontanément d'une main généreuse.

L'infériorité et la pauvreté relatives du monde romain eurent nécessairement pour conséquence que l'échelle appliquée par les anciens à nombre de phénomènes dut être une échelle moindre et différente de la nôtre. Ce qui leur paraissait colossal, énorme, ne l'est pas toujours aussi pour nous. Rome elle-même, cette ville gigantesque à leurs yeux, la métropole du monde alors connu, n'égalait pas en grandeur le Paris de nos jours, et bien moins encore le développement actuel de Londres, avec son immense chiffre de population, dont elle n'atteignit probablement jamais la moitié, même au temps de sa plus grande splendeur. Que néanmoins le luxe de Rome, du temps de l'empire, parût aux contemporains plus exorbitant que nous ne le trouverions aujourd'hui, cela tenait, indépendamment de la différence d'échelle et d'une manière de voir tout autre, provenant de ce que la vie antique se mouvait dans des conditions beaucoup plus rapprochées de l'état de nature, à la circonstance que le luxe à son degré suprême était alors l'apanage de Rome, bien plus exclusivement qu'il n'est aujourd'hui celui des villes les plus

grandes et les plus riches seules. Plus le luxe de Rome était, pour le monde d'alors, un luxe inouï, dans toute la force du terme, plus il devait aussi paraître exorbitant et monstrueux. Hoeck1 dit, avec beaucoup de raison, que le luxe, dans l'antiquité, au point de vue du milieu social dans lequel il se déployait, comme à celui des objets de consommation qu'il embrassait, était bien plus restreint que de nos jours. On ne saurait donc, sous aucun rapport, mettre le luxe de l'empire romain en parallèle avec celui de notre temps, où une multitude de denrées alimentaires exotiques et d'effets d'habillement de fabrication étrangère, ont pénétré jusque dans les plus pauvres cabanes, et pris le caractère d'articles de première nécessité.

Si ces considérations tendent à faire reconnaître que le luxe romain n'était ni aussi extravagant, ni aussi fabuleux qu'il paraîtrait d'après ce qu'en ont dit les anciens euxmêmes, elles montrent aussi que l'on ne saurait admettre sans réserve l'opinion de Roscher2, que 'Rome, au temps de l'empire, offrait le plus monstrueux exemple d'un luxe aussi insensé, qu'immoral, comme il n'arrive généralement, chez les nations, qu'aux époques de leur décadence* Cette thèse, ainsi formulée sans restriction, est d'autant plus insoutenable, qu'une grande partie des phénomènes relevés par Roscher comme des signes caractéristiques d'une direction normale du luxe, chez les nations mûres et florissantes, apparaissent également dans la civilisation d'alors. Il désigne notamment, comme tels, le retour au naturel dont on s'était écarté, la conciliation du luxe avec l'économie, un grand luxe de propreté, ainsi que l'amour

1 Histoire romaine, I, 2, 288 (en allem.). 7 Idées sur l'économie nationale, p. 450, etc;

delà vie de campagne et de la belle nature en général. Quand le luxe, ainsi compris, pénètre toutes les classes d'un peuple et sa vie entière, on le reconnaît principalement à la circonstance que certains articles fins, mais nullement indispensables, deviennent alors, chez lui, des objets de consommation générale. Ce genre de luxe n'est possible que là où l'inégalité du partage de la fortune nationale n'est pas trop choquante. Le luxe d'un État, dans les périodes de la civilisation à son apogée, se porte, de préférence, sur des objets à la jouissance desquels tout le peuple est à même de participer1.

L'insuffisance de nos renseignements ne permet, il est vrai, de reconnaître que d'une manière très-imparfaite jusqu'à quel point ces phénomènes étaient propres à la civilisation romaine, dans les premiers temps de l'empire. On a déjà appelé l'attention sur la grande simplicité relative du costume; l'esprit d'égalité y apparaît encore plus fortement accentué que dans notre costume actuel, bien que celui-ci se distingue, précisément à cet égard, d'une manière très-avantageuse de celui des siècles antérieurs. On n'eut pas, il est vrai, dans l'antiquité romaine, besoin de revenir à une simplicité de mœurs perdue ; car, d'abord, le genre de vie des anciens, sous une foule de rapports, ne s'éloigna jamais de la nature, même aux époques de dégénération, autant que celui des modernes; puis, l'empire ne fut en cela, comme à tant d'autres égards, que l'héritier de la république, dont les mœurs, après s'être maintenues en pleine vigueur durant une période de cinq siècles, conservèrent encore, même dans la suite, une certaine influence, qui persista au moins pendant les premiers siècles

1 Roscher, ouvrage précité, p. 431 à 449.

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