LIVRE VIII. LE LUXE ROMAIN. 15 J
Le luxe développé dans les proportions les plus grandioses était celui de la propreté. Les ruines et les vestiges, si fréquents et en partie si imposants, d'aqueducs, dans les villes romaines, font honte au monde moderne de n'être arrivé que si tard à bien reconnaître toute l'importance de ces établissements hydrauliques. Dans nombre de villes d'Italie, des tuyaux, pourvus d'estampilles municipales, témoignent de l'existence d'aqueducs publics, dont toutes les eaux, non absorbées par le service de la ville, étaient utilisées, au profit de la caisse municipale, pour satisfaire à d'autres besoins * ; il s'en trouve à Trieste, à Bévagna, à Gircello, à Pouzzoles, à Ganosse et dans d'autres localités encore. A ce revenu des villes contribuaient, outre les propriétaires de maisons aisés, qui faisaient conduire les eaux chez eux, à domicile, et les propriétaires fonciers, qui s'en servaient, dans la mesure que comportait la destination des aqueducs, pour l'irrigation de leurs champs, d'abord les artisans qui avaient besoin d'eau pour leur industrie, tels que, notamment, les foulons ; puis aussi les personnes qui établissaient, à leurs frais, des thermes, soit pour leur usage privé, soit, par munificence, dans l'intérêt de la classe pauvre 2. Dans les villes de province, comme à Rome, la fourniture d'une eau bonne et abondante formait un des objets principaux de la sollicitude des communes. Un savant de Lyon a fait, en 1834, à propos des inscriptions trouvées sur les anciens tuyaux de cette ville et publiées par lui, cette réflexion amère que « notre temps, si fier des progrès de la
1 Mommsen, Sur l'édit d'Auguste au sujet de l'aqueduc de Vénafro dans la Revue (allemande) de la science du droit historique, XV, 305, etc.
2 Ibidem, 316, etc.
mécanique et disposant de tout autres moyens que les anciens, comme de la vapeur par exemple, était loin de faire, à' cet égard, même pour les grandes villes, ce que les Romains avaient fait, nonobstant les difficultés les plus sérieuses, jusque pour les moindres localités. Le vieux Lyon (Lugdunum), quoique situé sur une hauteur, était richement pourvu d'une eau de source pure et saine ; le Lyon moderne, couché dans la plaine, entre deux puissants cours d'eau, qui le submergent souvent, sans lui procurer de l'eau potable, est obligé de se contenter d'une eau puante, de canaux impurs et d'un air insalubre1. » Suivant une légende attachée , en maint endroit , aux restes d'aqueducs romains, ceux-ci auraient été destinés à distribuer du vin; on la retrouve à Avenches (Aventicum Helvetiorum) et à Cologne, où une conduite, presque entièrement souterraine, longue de dix-sept lieues d'Allemagne, amenait des hauteurs de l'Eifel de l'eau excellente à boire. Cette légende, caractéristique pour l'idée que l'on avait conçue de la grandeur et de la magnificence du passé de la civilisation romaine, montre pourtant aussi jusqu'à quel point les hommes avaient perdu, dans les temps postérieurs, l'intelligence du but réel des constructions de ce genre.
Les aqueducs, comme on l'a déjà dit, fournissaient d'eau les thermes ou établissements de bains publics et privés, déjà très-anciennement répandus en Italie, et qui, plus tard, ne manquaient probablement dans aucune localité. Il est déjà fait mention, dans un discours de Gracchus, de bains publics à Cales, à Teanum Sidicinura et à Ferentum2. En Italie, il y avait môme des localités de
1 Boissieu, Inscriptions de Lijon, p. 44G.
2 Aulu-Gelle, X, 3.
l'importance de simples villages, offrant plus d'un établissement de l'espèce, où l'on trouvait des bains pour de l'argent. Pline le Jeune1, par exemple, parle d'un bourg près de Laurente où il en existait trois, tous également recommandables. Il n'est peut-être pas d'objet à propos duquel les inscriptions, trouvées dans les villes d'Italie, témoignent plus fréquemment de fondations et de legs qu'en faveur de la construction, de l'entretien, de l'ameublement et de l'usage gratuit des bains froids et chauds, tant pour hommes que pour femmes. L'habitude de prendre un bain chaque jour était , selon Galien2, devenue générale, même chez les habitants de la campagne, et l'on ne s'en passait que difficilement; aussi, cet illustre médecin la considérait-il, non sans raison, comme efféminée, à ce point de vue, et prescrivait-il, dans un certain cas, l'abstention du bain pendant quatre jours. Sénèque3, fidèle à son rigorisme en cela aussi , va même jusqu'à trouver un symptôme de la décadence des mœurs dans ce raffinement des soins de propreté, vu que, dans le bon vieux temps, on se lavait bien tous les jours les bras et les jambes, mais on ne prenait un bain complet que tous les huit jours. L'usage des bains de mer, qui n'est arrivé que si tard et avec tant de peine à prendre en Allemagne, où l'ouverture du premier établissement de ce genre, à Dobbéran, dans le Mecklembourg, ne date que de 1793, paraît avoir été commun, dans l'antiquité romaine, sur toutes les côtes de la Méditerranée, où l'existence en est positivement attestée sur celles de l'Italie, de la Grèce et de l'Egypte.
1 Lettres, II, 17, 26.