LIVRE IX. LES BEAUX-ARTS DANS l'eMI'IKE ROMAIN
au bénéfice de la commune, mettait, sans doute, bien des personnes dans l'obligation de se résoudre à de grands sacrifices, contre leur gré même. Effectivement, les dons faits continuellement, à cette époque, par des particuliers, dans toutes les grandes cités et nombre de villes moindres, à titre de contribution volontaire aux entreprises et charges communales, atteignaient des proportions vraiment étonnantes, et les constructions effectuées avec les deniers des particuliers ont, notamment dans un grand nombre de villes, surpassé de beaucoup, comme il est probable, en étendue et en importance, les constructions municipales, qu'elles permettaient précisément de limiter, et tendaient à réduire.
L'autorisation impériale n'était pas nécessaire pour ces constructions, d'intérêt public, entreprises aux frais des particuliers, hormis les cas où elles avaient pour mobile l'esprit de rivalité contre une autre ville, et où elles pouvaient former un motif de rébellion, ou bien devaient être exécutées dans le voisinage d'un théâtre ou d'un amphithéâtre \ Il s'est conservé dans la littérature du temps, et plus encore dans les monuments de toutes les provinces de l'empire romain, une multitude de passages et d'inscriptions témoignant de pareilles constructions d'utilité publique, dues à des particuliers, depuis les plus infimes jusqu'aux plus somptueuses, ayant un caractère véritablement princier, depuis la réparation d'un parquet, jusqu'à l'édification de portiques de temples et de théâtres. Après que les villes etfrent reçu de l'empereur Nerva la permission d'accepter des legs2, ces legs, pour l'objet
1 Digeste, loi X, ?.
2 Rein, dans {'Encyclopédie de Stuttgardt, déjà mentionnée, V, 228. — Voir aussi Henzen-Orelli, 6943 (Forum Julii).
de travaux publics, devinrent très-fréquents, et il n'était pas rare de voir les testaments imposer à des héritiers l'obligation de faire construire des thermes , un théâtre ou un stade1.
Quelques exemples rendront plus sensible la généralité de la participation des particuliers notables à l'embellissement des villes qu'ils habitaient, et ce qu'il y avait de grandiose dans ce qu'ils faisaient ainsi pour elles. Après la destruction de Crémone en l'an 69, ce fut la munificence des citoyens qui restaura les places publiques et les temples de cette ville2. Le grand-père de la troisième femme de Pline le Jeune avait fait ériger à Gôme, en son propre nom comme en celui de son fils, une superbe colonnade, et fait don à la ville d'un capital affecté à l'embellissement de ses portes3. A Oretum, dans la Tarraconaise, un citoyen fit construire, à la requête du conseil et de la bourgeoisie, en l'honneur de la divine maison impériale, un pont, qui lui coûta 80,000 sesterces (21,750 fr.), et qu'il inaugura par des jeux du cirque4, également à ses frais. Le médecin Grinas dépensa près de 10 millions de sesterces ou 2,720,000 fr. en murailles, qu'il fît élever à Marseille, sa ville natale, et ailleurs. Les deux frères Stertinius épuisèrent leur fortune par les constructions dont ils dotèrent la ville de Naples5. Dion de Pruse, dont le grandpère avait sacrifié toute sa fortune aux intérêts de sa
1 Gajus, 1. III, de Legatis ad Ed. Prxt. (Digeste, XXXV, 2, 80, § 1). — Voir aussi, par exemple, Suétone, Tibère, ch. xxxi : Iterum censente, ut Trebianis legatam in opus novi theatri pecuniam ad munitionem via; conferre concederetur, etc.
2 Tacite, Hist., III, 34.
3 Pline le Jeune, Lettres, V, il.